Zao Wou-Ki / André Parinaud
«Je peins la lumière, l’espace, le vide, le silence, le souffle du vent»
(Paru dans Aujourd’hui Poème, n° 16, Décembre 2000)

«La Chine, gloire des Empereurs»  rétrospective de Zao Wou-Ki au Musée du Petit Palais (1). Etonnant paradoxe que l’un des artistes chinois, parmi les plus modernes, proclame la célébration impériale,  avec, notamment, une toile de 2 m de haut et de 7,5 m de long.

 

André Parinaud (A.P.) : Cher Maître, que veut dire «Wou Ki» ?

Zao Wou-Ki (Z.W.K.) : C’est un nom chinois que m’a donné mon grand-père et qui signifie: «sans limites».

A.P. : Ce terme semble qualifier toute votre démarche.

Z.W.K. : Mon grand-père était taoïste - une sorte de mandarin qui avait créé une école de littérature chinoise classique. C’est aussi lui qui m’a initié à la calligraphie qui, à cette époque, en Chine, était un test d’éducation. Si vous écriviez mal, vous étiez mal jugé. C’est pourquoi, à 6 ou 7 ans, après l’école, on vous obligeait à écrire deux lignes chaque jour, comme une preuve de votre sérieux. Il y avait une certaine façon de tenir le pinceau et d’écrire.

A.P. : Quand êtes-vous entré à l’École des Beaux-Arts ?

Z.W.K. : J’ai passé l’examen d’entrée en 1935 à 14 ans.

A.P. : Pourquoi cette décision ?

Z.W.K. : J’aimais dessiner. Mon père m’a beaucoup encouragé. Il était banquier. Ma mère lui disait : «La peinture n’est pas un métier» et à moi : «Tu es le fils aîné, prends tes responsabilités de famille.»  Mon père rétorquait : «Laisse-le faire. Chacun son métier. Je suis banquier. S’il prend ma succession, la banque fera faillite. Il n’a pas le caractère de ce métier.». –Il sauvait sa banque ! En 36, il y a eu la guerre entre Chinois et Japonais, puis la seconde guerre mondiale. La Chine en a beaucoup souffert. L’armée chinoise n’était pas équipée «à la moderne», et contre le Japon la différence de forces était terrible. Tchang Kaï-chek était chef du gouvernement. Personne ne croyait à la défaite. Le Japon, lui,  manquait de matières premières, et c’est pourquoi il a envahi la Chine pour s’emparer de nos richesses.

A.P. : La guerre a été, pour vous, une grande épreuve ?

Z.W.K. : Très dure. J’étais élève de l’École des Beaux-Arts. Quand la guerre a commencé, le Japon occupait la Mandchourie. On ne croyait pas que l’invasion se poursuivrait et la direction de l’École n’a pas voulu déménager. Nous avons subi les conséquences de l’occupation.

 

A.P. : En quelle année, avez-vous quitté l’École des Beaux-Arts ?

Z.W.K. : J’y suis donc entré en 1935, à 14 ans et, six ans plus tard, j’ai fini mes études. L’École m’a demandé de rester comme professeur de dessin. J’avais 20 ans seulement. Mes élèves étaient plus âgés que moi. J’ai dit à mon père que je voulais quitter la Chine à l’exemple de mon frère, plus jeune mais qui était déjà parti en Amérique pour poursuivre ses études. Il a très bien réussi. Malheureusement il est mort très jeune.

A.P. : Vous vouliez quitter la Chine pour la France ?

Z.W.K. : J’ai demandé mon visa en 1946 et je suis arrivé à Paris le 1er avril 1948. La France m’a fait attendre deux ans pour sa réponse.

A.P. : Vous parliez français ?

Z.W.K. : Non, pas un mot.

A.P. : Pourquoi aviez-vous choisi Paris ?

Z.W.K. : Mon père me disait, déçu : «Tu parles anglais, pourquoi aller en France ?» Je lui répondis que la civilisation culturelle était à Paris, alors que la culture américaine était en gestation. C’était encore l’époque de Pollock. Je ne connaissais qu’un mot de français : Montparnasse. J’avais 26 ans. Je suis arrivé un 1er avril, une date peu sérieuse, n’est-ce pas ! une plaisanterie printanière !

A.P. : Durant la période de votre professorat à l’École des Beaux-Arts, avez-vous peint et exposé dans une galerie, en Chine ?

Z.W.K. : J’ai participé à des expositions avec de jeunes professeurs dès 1941 à ShanghaÏ.

A.P. : Que peigniez-vous alors ?

Z.W.K. : Je peignais de façon figurative et influencé par Matisse, Picasso, Cézanne dont je connaissais les œuvres à travers les revues. J’avais envie de venir en France seulement pour regarder la peinture. Je n’avais jamais vu une peinture originale.

A.P. : Votre ambition était de découvrir une peinture originale ?

Z.W.K. : Exactement.

A.P. : Vous arrivez donc à Montparnasse.

Z.W.K. : À ce moment-là, il n’y avait pas d’avion. 36 jours de bateau. On arrivait à Marseille, on prenait le train. À Paris, un taxi. J’ai parlé un peu anglais avec le chauffeur. Il m’a demandé : «Où voulez-vous aller ?», j’ai dit : «à Montparnasse». Il m’a arrêté à rue Delambre. J’ai trouvé un petit hôtel et je m’y suis installé. Mon père m’avait laissé de l’argent. J’avais les moyens de m’installer.
Trois mois plus tard, je trouve un atelier, rue du Moulin Vert. Mon voisin était Giacometti. Il le restera pendant 17 ans. Nous nous sommes rencontrés au café. Il y en avait beaucoup à l’époque. Maintenant, la moitié ont disparu - les banques les ont remplacés.
Giacometti habitait rue Hippolyte-Maindron, moi rue du Moulin Vert. Je me rappelle : il travaillait beaucoup, presque toute la nuit, et dormait dans la journée.

A.P. : Et à quelle époque avez-vous acquis l’atelier rue Jonquoy ?

Z.W.K. : Je l’habite depuis 35 ans. C’était en 49, moins d’un an après mon arrivée. Mais je me suis resté 17 ans rue du Moulin-Vert où j’habitais. Ma femme qui était Chinoise ne parlait pas un mot de français avait trouvé l’atelier où je suis toujours. Elle est morte malheureusement très jeune à 35 ans. Elle aimait l’art et sculptait pour le plaisir.

A.P. : Quel a été, pour vous, l’événement de cette époque ?

Z.W.K. : Une rencontre avec le grand poète, Henri Michaux, un an après ma venue à Paris, en 1949. Je n’avais jamais fait de lithographies, une technique qui pourtant a été inventée par les Chinois. Je travaillais dans l’atelier de Dejaubert avec des lithographies de trois, quatre, cinq couleurs. J’utilisais beaucoup d’eau et l’encre. Dejaubert me disait : «Tu mets trop d’eau, ça ne va pas marcher.» . C’est le contraire qui s’est produit !L’éditeur Godet, qui voulait les éditer, a montré les lithographies à son ami le grand poète Michaux, et il a écrit des poèmes sur chacune des huit lithos en couleurs. On a édité un livre. Michaux était déjà célèbre comme poète. Il avait une admiration pour la civilisation chinoise. Il m’a beaucoup encouragé. Puis c’est lui qui m’a présenté au marchand Pierre Loeb.

A.P. : Comment se sont établies vos relations ?

Z.W.K. : Au début, Loeb a dit à Michaux : «Je n’aime pas les peintres orientaux, Vietnamiens... Ils ont fait de jolies choses sur soie, très mignonnes, mais pas très sérieuses.» Michaux lui a répondu : «Mais Zao ne fait pas de peinture sur soie, mais sur toile.» Il est venu voir. Puis, pendant un mois, il n’a rien dit. Nous pensions que rien ne l’intéressait. Enfin, il m’a téléphoné et a demandé s’il pouvait voir mon atelier. Il est venu et a choisi onze tableaux. Il a dit : «Je ne vous paie pas cher et vous pouvez accepter ou refuser. Si vous acceptez, vous travaillerez avec moi sous contrat. Si vous refusez, je ferai cependant une exposition de vos œuvres.» Il a acheté les onze tableaux et m’a payé 2.500 F. C’était en 1950, mais, même à cette époque, ce n’était pas beaucoup ! Et il a ajouté avec assurance : «Mais vous êtes sous contrat.» J’aurais pu ajouter : un contrat pour mourir de faim ! Heureusement, à l’époque, mon père m’avait donné 30.000 dollars et j’ai pu acheter un atelier.
Michaux, lui, m’a influencé pour travailler à l’encre de Chine. J’ai commencé par de petits tableaux. Michaux m’a conseillé : : «Essayez plus grand !» J’ai abordé de grandes toiles.

A.P. : Michaux a exercé une véritable influence : la lithographie, Pierre Loeb, l’encre de Chine et la poésie également.

Z.W.K. : Son livre sur «l’encre de Chine» m’a beaucoup encouragé. C’était un immense poète. Son rôle a été aussi important que ma découverte des tableaux des maîtres comme Matisse que je n’ai jamais rencontré. Il vivait dans le Midi. J’adorais sa palette de couleurs. Par contre, j’ai connu Picasso. Il habitait près de chez Pierre Loeb, qui le connaissait. Il m’a reçu très gentiment. Il m’a littéralement enfermé dans son énorme atelier. Il m’a dit : «Reste, tu peux fouiller tout ce que tu veux.» Pendant deux heures, je suis resté en sa compagnie. Quel souvenir ! Quelques jours plus tard, il est parti dans le Midi, où j’ai été passé des vacances avec ma femme – curieusement en face de chez lui. Mais je ne suis jamais allé le déranger. À l’époque, il était assez âgé et travaillait beaucoup. À Paris, il demandait à Loeb : «Qu’est-ce qu’il fait, le petit Chinois ?».

A.P. : Qu’aimeriez-vous souligner de la démarche de Picasso ?

Z.W.K. : D’abord il a commencé à 14 ans comme moi. Chez un peintre, le plus important c’est «d’inventer». Ce n’est pas de peindre beau. Avec les années, on peut toujours arriver à la maîtrise du métier. Avec Picasso, la force est dans l’intention de tout le temps changer et toujours avant tout le monde ! C’est l’imagination, l’invention, l’élan. Même son cubisme était superbe ! À cette époque, Loeb possédait un tableau superbe de Picasso, La femme à la mandoline. Il me dit : «Tu ne veux pas l’acheter ?». J’ai dit : «avec ce que tu me paies». Il m’a dit : « Je te le vends très bon marché : 50.000 F». Par rapport à mes gains, c’était impossible, mais peu importe. L’essentiel était cette invention formidable et continuelle.
J’étais également ami avec Miro qui était sous contrat avec Pierre Loeb depuis longtemps. C’était un homme délicieux. Il m’avait dit : «Si vous avez des expositions, je viendrai toujours pour le vernissage», et il a tenu sa parole. C’est gentil, pour un grand maître, avec un jeune peintre. J’admirais son incroyable imagination. Un jour,  Miro eut une proposition de Maeght. Pierre Loeb le payait 20.000 F par mois et Maeght, lui, proposait 30.000 F. Miro, très gentil, dit à Loeb : «Ca fait longtemps que je travaille avec toi, si tu me donnes la même somme, je reste.» Loeb, brutal, lui dit : «Fous le camp !». Miro, blessé, est parti.

A.P. : À quel grand maître va votre admiration ?

Z.W.K. : Manet, Monet, Cézanne, mais aussi Rembrandt, Vermeer, Velázquez, Goya.

A.P. : Vous avez eu d’excellents rapports avec André Malraux.

Z.W.K. : C’est lui qui m’a conféré la nationalité française. Il m’a dit : «Vous représentez la France partout, pourquoi ne pas être Français !».J’ai fait un livre avec lui, Tentations de l’Occident.

A.P. : Durant l’année 54 se déclenche un phénomène considérable. Vous devenez abstrait.

Z.W.K. : Je connais à l’époque beaucoup de peintres américains venus à Paris : Riopelle, Sam Francis, Joan Mitchell. Je les ai tous rencontrés. Et puis, bien sûr, Soulages, Hartung, Manessier…

A.P. : En 1954, vous peigniez une œuvre qui s’appellera «Le Vent» et qui marque la frontière du passage à l’abstrait. Qu’est-ce qui explique l’événement ?

Z.W.K. : Mon voisin, Giacometti, m’avait dit : «C’est dommage, pourquoi deviens-tu abstrait ?». Pour moi, le problème n’était pas le genre de peinture, mais le sujet. À l’époque, je peignais un paysage ou une nature morte ou des personnages, beaucoup de bateaux. Je me disais : «Tu n’en sortiras jamais !». J’ai voulu exposer en 50, 51, 52, au Salon national et au Salon d’Automne. Ni l’un ni l’autre ne m’ont accepté. Puis il y a eu le Salon de Mai où j’ai exposé tous les ans avec Miro, Picasso, Matisse.

A.P. : Comment est venue l’idée d’appeler votre tableau «Le Vent» ?

Z.W.K. : Le vent est «une chose» qu’on ne voit pas. Le vent, cependant, est ce qui influence le plus la réalité. Il remue les arbres, il soulève les eaux, il transforme les nuages. J’ai voulu peindre la «force» et dire mon amour de la couleur. La couleur, c’est-à-dire la lumière ! c’est-à-dire l’espace. Je dirais aussi, «le vide», comme une musique, c’est-à-dire non seulement des notes,  mais le silence. J’ai voulu mettre ces valeurs dans ma peinture. J’énumère : couleur, lumière, espace, vide, silence - comme dans la grande tradition chinoise.

A.P. : On peut dire que vous avez retrouvé le printemps de votre vie. Vous ne croyez pas ? Dans une certaine mesure, je dirais que votre œuvre, malgré son abstraction éthique, est comme un journal intime.

Z.W.K.  : Mes sentiments, mes épreuves, sont toujours présents. Ce n’est pas très facile à distinguer, mais la preuve évidente est que, quand ma femme était très malade, je ne dessinais plus, je ne peignais plus. Elle était venue en France pour moi, elle ne parlait pas le français, souffrait beaucoup. C’est moi qui l’avais déracinée. Je l’ai fait venir de Hong Kong. Je me jugeais responsable,  coupable – même. Mon malheur, ma souffrance paralysait mon pinceau, comme elle aurait pu l’animer dans d’autres circonstances. L’émotion est au cœur de la création.

A.P. : Votre exposition actuelle au Petit-Palais (1) s’inscrit dans la série qui célèbre «La Chine, gloire des Empereurs». C’est un étonnant paradoxe que l’un des artistes chinois, parmi les plus modernes, proclame la célébration impériale ! avec, notamment, une toile de 2 m de haut et de 7,5 m de long. Pourquoi cette monumentalité ?

Z.W.K. : Je n’ai jamais d’assistant. Je travaille toujours tout seul. Pour Pei, l’architecte, j’ai fait plus haut encore : 2,80 m, et 10 m de longueur, en montant sur une échelle ! J’aime.

A.P. : Pourquoi aimez-vous ces espaces ?

Z.W.K.  : C’était une commande ! La toile du Petit-Palais a été librement choisie. J’ai travaillé pendant un an et trois mois.

A.P. : Et pourquoi cette obstination sur d’immenses surfaces ?

Z.W.K. : Comme c’est tentant l’espace ! C’est un appel comme «le vent». Vous pénétrez dans vos tableaux quand ils ont cet espace. Vous voyagez. Je reste à l’intérieur. Je peins à la campagne sans être dérangé. J’ai même supprimé le portable !

A.P. : On vous dirait dominé par une passion poétique ?

Z.W.K.  : Certes. Au début de mes rapports avec Michaux, je ne lisais pas très bien le français, mais maintenant j’ai fait des progrès. Tous mes livres sont écrits par des poètes : Claude Roy, Yves Bonnefoy, Michaux… Le merveilleux commence à l’émotion du signe, du mot, de la couleur, du rêve, de l’imaginaire, de la mémoire. Je vais avoir 80 ans et chaque instant est unique – cette prise de conscience-là est peut-être la vérité poétique par excellence qui explique en tout cas que je suis peintre.

 

(1) jusqu’au 28 janvier 2001 et à la Galerie Thessa Herold.