Alain le Yaouanc / André Parinaud
«  Une œuvre d'art est l'horloge d'un temps inconnu.
L'artiste n'est pas créateur d'anarchie mais d'ordre. 
»
(Paru dans Galerie des Arts, n° 131,novembre 1973)

André Parinaud : Alain Le Yaouanc, vous exposez à la Galerie Cours Saint Pierre, à  Genève.  Il y a un an, on avait vu une  exposition de vos œuvres chez Hervé Odermatt, qui avait connu un grand succès, je dis succès. non seulement parce que les  œuvres ont trouvé des amateurs mais parce que votre peinture - je ne sais d'ailleurs pas si ce mot « peinture » convient bien - a ému la critique et a semblé à beaucoup une révélation.
Je voudrais justement vous interroger sur la signification de cet art qui, personnellement, me paraît, j'oserais dire, fondamental. et pour utiliser un ternie économique - dans la conjoncture culturelle et artistique actuelle.
Je m'explique : nous avons vécu, ces dix dernières années, un phénomène nihiliste qui apparaissait comme une ultime tentative des artistes pour liquider tout un univers de codes, de credos, de tabous, d'idées. L'univers plastique, depuis le début de notre siècle, a subi des muta­tions très importantes : impres­sionnisme, cubisme, fauvisme, surréalisme, abstraction, abstrac­tion lyrique. Puis est venu le temps où la peinture semblant échapper à ceux qui la faisaient, apparut dominée par des motivations métaphysiques, politiques, réactionnaires, révoltées, pour devenir provocante, défi... Et ces dernières années, nous avons pu voir et vivre des expositions où l'on présentait de l'urine en bouteille, des excréments divers, des minéraux ou des végétaux livrés à l'état brut, des paquets de mégots, c'est-à-dire vraiment la poubelle, au plein sens du terme, de la vie. Et les artistes semblaient simple­ment être des postiers du défi de l'homme, vis-à-vis du monde social.
Je suis de ceux qui pensent qu'en marge de ces mouvements bruyants, il existait une source souterraine et profonde où l'art continuait à vivre, avec ses vertus et sa force, avec sa qualité, avec son ésotérisme, et que, tôt ou tard, reviendraient, réapparaîtraient, referaient surface, des œuvres magnétiques autour desquelles les hommes pourraient se compter, se sentir différents, c'est-à-dire eux-mêmes différents du monde, et à partir desquelles un nouvel humanisme pourrait peut-être prendre corps. Excusez ce long préambule, mais il veut simplement dire qu'en face de votre peinture, j'ai le sentiment que vous êtes de ceux qui, consciemment ou non - et je l'espère, consciemment - sont en train de reconstruire un art qui. en tenant compte de toutes les révolutions, de toutes les évolutions de la réalité de notre monde dans sa complexité, voudrait témoigner justement de la vérité particulière et si riche de l'homme aujourd’hui.
Il se peut que. comme beaucoup de critique d'art - suis-je critique d'art, d'ailleurs ? - comme beaucoup d'hommes de ce temps, je m'illusionne, je rêve. mais disons que, là, j'exprime et je traduis ce qui est mon sentiment très profond. Devant votre peinture, je me sens « différent » Il y a quelques années, faisant une conférence sur Rembrandt. au Rijksmuseum d'Amsterdam, j'interrogeais, après la conférence. des hippies qui se trouvaient dans la salle, en leur demandant ce qu'il y avait de commun entre eux et Rembrandt. Et l'un d'eux me répondit : « Lorsque je suis devant une œuvre de Rembrandt, je sais qui je suis ».
Eh bien, il me semble que. devant un certain nombre d'œuvres de vous ; je sais qui je suis dans mon siècle, et ma question - j'oserais dire - est simple. bien qu'elle soit assez complexe. Alain Le Yaouanc, qu'est-ce que vous voulez exprimer et traduire quand vous créez ?
Alain Le Yaouanc : Le mot « création » m'ennuie toujours . Je préfère dire que je fabrique, comme une illustration plus ou moins cohérente de mon évidence, rectifiée par mon doute.
Je préfère dire « illustration » à « peinture». Illustration ne détruit pas peinture. Je rends visible, et en rendant visible, je prends : ce qui fait que les résultats deviennent domicile et étiquette.
En vous écoutant, je me suis rendu compte que vous n'avez pas souligné - peut-être n'est-ce pas vrai - l'esthétisme. Je pratique l'esthétisme. Peut-être même, avant tout ! L'esthétisme, pour moi, est une sorte de chrysalide et j'ai besoin de ce piège pour ne pas rendre compte, à l'instant.

A.P. :  Si je comprend bien, quand vous dites : « Je pratique l'esthétisme et j'accepte son piège »,vous voulez dire que, par là, pour vous, c'est un handicap à surmonter, ou, au contraire, un code à suivre, parce qu'en vérité, votre esthétisme ne correspond à aucun code actuel ? Ce n'est pas du cubisme, ce n'est pas l'esthétisme de la grande peinture du XVIIIe siècle, ce n'est pas celui de la Renaissance, c'est un esthétisme que vous avez inventé.

A.L.Y. : C'est un esthétisme rectificateur. Comme ce que j'imagine prend place aussi bien dans la miniature que dans l'agrandissement, l'esthétisme que je pratique, si vous voulez, n'est pas une anarchie implacable, c'est-à-dire que je peux le penser. C'est un esthétisme de saison, mais on s'entend bien, c'est-à-dire qu'il a des lois mouvantes. C'est un esthétisme mimétique.

A.P. :  D'abord il faudrait s'entendre sur le terme. Qu'appelez-vous «esthétisme » ?

A.L.Y. : Des lois qui décrivent les choses. en les rendant beaucoup plus accessibles dans l'immédiat, sous une couverture simple et qui répondraient à  ce qu'on  appelle le goût, mais en même temps des lois beaucoup plus ambiguës qu'on ne croit, c'est-à-dire que pour capter l'esthétisme il faut tout de même une certaine orthopédie de l'esprit.
A.P. :  Si je vous comprends bien,  chaque objet, chaque être, chaque forme du monde impose ou cherche à imposer sa loi, cherche à imposer sa forme et sa qualité

A.L.Y. :Sa loi par sa forme.

A.P. :  Il y a donc une lutte permanente entre toutes les formes et tous les objets existants ?

A.L.Y. :Assurément, mais on leur donne, en fin de compte. le galbe et le dynamisme par un esthétisme.

A.P. :  Seul l'esprit humain est capable. finalement, de leur donner leur vérité, de les comprendre, de les accepter, de les marier et de leur accorder leur vérité. C'est l'esprit qui, devant l'objet, devant les formes, choisit, décide, et fait qu'une chose existe ou n'existe pas.
C'est dans la mesure où nous les reconnaissons que ces choses existent. Donc, notre pouvoir  de choix est déterminant et c'est nous qui décidons finalement de l'existence des choses.

A.L.Y. :On les porte en nous. On ne dessine que ce qu'on porte en soi. Le reste passe.

A.P. :  L'homme a en lui tous les univers possibles ?

A.L.Y. :J'imagine qu'il en a beaucoup. Enfin, il les a peut-être à l'état de gènes, mais il suffit qu'il ait l'amorce de quelques-uns  pour que ceux-ci, tout d'un coup, se décrivent.

A.P. : Donc il s'agit de reconnaître ? Dans le monde, vous reconnaissez ?

A.L.Y. :De reconnaître, de recoder et, à la limite, si l'intelligence le permet, de subir l'erreur de ce qui a été engendré. On remonte la loi jusqu'à son principe.

A.P. : En vous poussant un peu dans vos derniers retranchements, est-ce que vous allez jusqu'à dire que les choses existent parce que vous les reconnaissez ? Est-ce qu'elles existeraient sans la reconnaissance de l'homme? Est-ce quelles ont un sens ?

A.L.Y. :Elles ont un sens dans la mesure où elles sont toujours avant ou après. Cela dépend à quel degré de l'émission on se place. Il y a des choses avant soi, et puis certaines après.

A.P. : Il y a des choses qui sont venues trop tôt, avant que les hommes ne les reconnaissent, et d'autres qui viennent trop tard.

A.L.Y. :Dans la mesure où nous sommes une émission, il y a toujours, dans ce domaine, des choses qui échappent même à la force qui produit. On porte en nous une collection d'états.

A.P. :  Vous faites de l'homme une sorte de prince qui, dans le fond, décide, par son regard, son intelligence, son goût et son choix, de la vérité qui existe. Toutes les vérités existent, seule devient vraie celle que l'homme reconnaît.

A.L.Y. :Celle qu'il reconnaît et qu'il emploie parce que s'il n'en a pas l'emploi. il n'y a pas de vérité.

A.P. :   Rien n'est vrai de ce qui n'a pas d'emploi.

A.L.Y. :Dans un sens.

A.P. : Les Grecs connaissaient l'électricité et ne l'utilisaient pas. L'électricité était un schème, une idée, mais pas une vérité.

A.L.Y. :Oui.

A.P. : Donc, le rôle de l'artiste, c'est de reconnaître, c'est d'identifier et c'est de proclamer.

A.L.Y. :Vous allez m'amener sur un chemin actuel...

A.P. : Sur votre chemin, peut-être ?

A.L.Y. :Le mot « artiste » m'ennuie.

A.P. :  Cela en fait un personnage singulier ?

A.L.Y. :Oui, mais cela en fait aussi un lascar peu intéressant.

A.P. :   Un profiteur ?

A.L.Y. :A la limite, je ne dirai pas «une situation privilégiée dans la bêtise», mais presque. Alors, c'est dangereux.

A.P. :  Ce n'est pas le sens que je lui donnais, vous le savez.

A.L.Y. :C'est dangereux. Artiste ne veut pas dire anarchie.

A.P. :   Au contraire.

A.L.Y. :Cela veut dire ordre. Or, quand je vois des artistes contemporains, je vois anarchie ou, en tout cas, une pensée qui sort mal. Alors, cela m'ennuie beaucoup, mais puisque c'est ainsi qu'on nomme les gens qui pratiquent cette dévaluation des choses...

A.P. : Je l'utilisais en pensant et en voulant savoir si vous pensiez que l'artiste était justement un faiseur d'ordre, un homme qui imposait son ordre.

A.L.Y. :Ah oui, dans les sociétés intelligentes.

A.P. : Dans toute société digne de ce nom, l'artiste est l'homme d'anarchie mais d'ordre qui fait l'ordre, qui donne l'ordre des choses, le credo, le diapason.

A.L.Y. :Pour faire ordre, il faut penser structure, il faut penser objet, il faut penser erreur, il faut penser dynamisme, il faut penser incohérence.

A.P. : Il faut penser avenir. Il faut vouloir l'avenir. Un artiste est celui qui veut l'avenir, sans doute.

A.L.Y. :C'est l'artiste qui veut l'avenir...

A.P. : Il veut projeter un certain devenir à travers sa pensée et sa création. Finalement, il est un conditionneur.

A.L.Y. : Il aimerait bien, en tout cas.

A.P. :  Qui cherche à rassembler dans le désordre les lignes de force qui feront loi.

A.L.Y. :Oui, certainement, parce que, dès qu'on manie un langage quelconque, on est atteint d'une volonté de puissance.

A.P. :  Pour vous, l'artiste porte en lui l'avenir, et son rôle est de le projeter en avant, en quelque sorte ?

A.L.Y. : C'est un personnage de passage. Il jette, comme ça, quelques relais et le temps se charge du reste. Il pense dans l'espace et émet dans le temps... Quand je dis que le temps fait le reste, c'est que la suite est lieu de hasard.

A.P. : Mais ce hasard, à partir du moment où il est créé par un artiste, cesse d'être le hasard ; il devient valeur d'humanisme. Le propre de l'artiste est peut-être de transformer le hasard en valeur d'humanisme, d'imposer des codes, de susciter justement un magnétisme qui cristallise des violations, des désirs. A partir d'une œuvre, des gens prennent conscience d'une vérité nouvelle. Quand je regarde votre peinture, j'ai une première sensation, c'est que nous sommes devant « quelque chose » qui se situe après le cubisme, après le surréalisme, dans un univers baroque, fantastique, mathématique, scientifique et qui correspond, d'autre part, au dynamisme de l'époque, qui est un vouloir, qui est aussi un rêve. Devant une peinture qui tente de rassembler, comme une sorte de synthèse vivante et vivante au sens biologique - toutes les contradictions et toutes les violations, toutes les forces qui ont fait que cette époque est tout à fait originale et que plus d'hommes, plus de savants, plus de jeunesses, plus d'inventions, plus de rêves, sont présents dans le monde depuis un demi siècle que dans tout le reste de l'histoire de l'humanité.
Il me semble que je suis devant une sorte d'art frontière a partir duquel quelque chose commence, dont je devine mal  la perspective, mais dont je sens bien l'élan, dont je sens bien le destin dans un univers en décomposition, dans un univers qui doute, dans  un univers qui s'autodétruit. Il me semble que votre peinture est à la fois tellement en opposition, tellement sans rapport avec tout ce qui le précède, qu'elle devient. par sa différence, la solution que nous espérions.
Autrement dit, depuis 30 ans que je regarde les mouvements d'art se succéder et les peintres défiler, généralement au mode accéléré, je m'arrête devant cette peinture, non seulement parce que je me sens concerné par les formes et les couleurs, mais parce qu'il me semble que vous détenez des clés.

A.L.Y. :Je vais vous répondre simplement. Je peins l'âge, alors je peins la permanence, et je monnaie cette aventure par les nombreux déficits que je négocie en moi, c'est-à-dire que chaque trouvaille me coûte, à la limite, un organe ou un sentiment, et il va arriver un moment où, dans la minute, je vais devenir aussi permanent que la peinture. Une sorte de momie du temps.

A.P. : Vous êtes un homme tout à fait présent dans son siècle, avec les pieds bien posés à plat, qui a les racines celtiques profondes, qui cherche ses vérités au-delà des apparences, dans l'humus de la terre, derrière les formes et les objets. Mais quand on vous écoute, on pourrait penser que vous faites partie de ces doux rêveurs qui se laissent aller sur le fleuve du temps. je sais que c'est tout le contraire. Votre esprit se passionne pour les sciences, les techniques, les formules de la vie moderne, et essaie d'appréhender son époque, pour les traduire en formules, en images qui n'appartiennent plus tout à fait au domaine de la connaissance et qui sont du domaine de la grande intuition. Et c’est cela qui m'intéresse le plus en vous. le ne sais pas dans quelle mesure, d'ailleurs, vous êtes conscient du phénomène et vous pouvez l'expliciter, mais c 'est votre capacité de médium — c est à-dire cet être capable d'être en rapport avec les lois des profondeurs, cet être qui. en accumulant des images connues, des cubes, des triangles. des ronds, des rectangles, en associant des couleurs, arrive à nous transplanter dans un univers dont nous sentons bien qu'il sera nôtre, bientôt. qu'il est déjà des nôtres, que nous ne connaissons pas, qui est le merveilleux et l'inconnu. Et ce que je voudrais comprendre, dans la mesure où on peut le comprendre, bien sûr, c'est cette opération de catalyse qui fait que l'époque, ce fleuve chargé des pires choses, devient brusquement œuvre d'art lorsque vous la traitez. Vous procédez de curieuse façon, par collages, vous procédez par projections, vous utilisez des techniques presque surannées et dont je sens personnellement, dont je crois sentir personnellement qu'elles sont, au contraire, l'extrême avant-garde. En votre main, entre vos mains, ces vieux trucs cessent d'être des trucs pour enfanter des merveilles.
Alors, j'aimerais qu'on réfléchisse à la fois sur ce qui vous anime, ce qui vous inspire, vos moyens, vos fins, et que vous fassiez comprendre aux lecteurs ce qui fait qu'un jour vous vous mettez à peindre, vous vous mettez à composer ce que vous voulez dire en le faisant et ce que vous croyez qu'on va comprendre en vous « lisant ».

A.L.Y. :Me comprendre, c'est moins sûr. Enfin, je ne sais pas si toute l'importance est dans la compréhension exacte des spectateurs qui souscrivent à cet état de choses. Je crois même que la compréhension serait un peu gênante:  ce n'est pas une compréhension qui aide, c'est une compréhension qui plutôt limite dans la mesure où il faut obéir. Ça n'a pas d'importance qu'on "voit" ou qu'on ne voit pas.  L’œuvre demeure, poursuit son cours. Elle  a sa vie propre. Elle a la perception de ceux qui la regardent. Dans le fond une œuvre regarde celui qui la regarde

A.P. :   C'est elle qui juge ?

A.L.Y. :J’en ai  bien l'impression. C«est une chose qui a des veux, et qui en a plus de deux...qui en a mille ! Qui tout d'un coup caresse avec une plume, votre inconscient. Or se sent en pénurie de vertèbres et de sacrum de rechange.

A.P. :  Autrement dit, une œuvre  a mille yeux et incarne proprement l'essence de l'homme : c'est elle qui regarde l'homme.

A.L.Y. :Une grande œuvre, finalement, crée l'homme, elle le recrée en l'hypothéquant.

A.P. : Quand , je vois vos tableaux, j'ai un peu le sentiment que c'est un être vivant, qu'on pourrait appeler « homme », qui est en train de se construire, et que c'est une prodigieuse mécanique.

A.L.Y. :Prodigieuse mécanique dans le vide... Un homme qui n'a pas besoin de sens pour exister, qui n'a pas besoin d'âme, parce qu'il est âme... Cela n'a de haut ni de bas, dans l'absolu, c'est une chose qu'on surprend... une chose qui aurait toujours tendance à vous échapper. L'œuvre est un corps mort vivant, qui vous voit et qui. en fin de compte, vous prête main forte dans des circonstances et des lieux totalement improbables et qu'on ne peut pas préméditer.

A.P. : C'est un diapason qui donne un certain la et qui permet à un orchestre de jouer.

A.L.Y. : C'est une sorte de regard pur qui vous indique un destin, un avenir, un élan.

A.P. : En créant une œuvre, vous croyez en l'homme ?

A.L.Y. : L'homme est un personnage très triste, égaré dans des tunnels et des puits infernaux, et dont l'aventure géographique est interne. Mais je crois en lui parce que, partout où il va, il dicte.

A.P. : Donc, vous croyez en la volonté de l'homme et en sa capacité, finalement, à comprendre ?

A.L.Y. : Je crois en l'homme en tant que personnage. Echo de l'univers.

A.P. : Pouvez-vous imaginer l'existence d'une œuvre d'art sans l'homme, je veux dire par là l'humanité anéantie et les œuvres d'art, seules, existant sur la terre, comme reste de l'humanité ?

A.L.Y. :Flottant sur la mer... c'est très beau.  J'imagine qu'une œuvre  n'a pas besoin des hommes pour vivre.
Une terre glacée où n'existeraient plus que les pyramides d'une géométrie impossible qui n'aurait besoin que du temps pour la garder et de l'espace pour la surprendre.

A.P. : Mais est-ce que le temps existerait sans ici présence de l'homme ? Est-ce que le temps a un sens sans l'homme ? Est-ce que ce n'est pas nous qui sommes la mesure du temps, l'horloge du temps ?

A.L.Y. :Dieu a-t-il un sens si l'homme n'est pas là? Si l'homme n'était pas là, le temps aurait une autre mesure. C'est nous qui transformons le temps, c'est nous qui  l'obligeons à être ce qu'il est. Si nous n'existions pas, il serait différent. L'œuvre d'art, c'est peut-être le temps pur.

A.P. : Il vous semble qu'en créant, vous fabriquez par rapport à ce qu'est la conscience et la réalité humaine un temps totalement différent du temps de l'homme, et c'est peut-être cela qui vous fascine ?

A.L.Y. :C'est possible. Nous sommes devant les horloges d'un temps inconnu. Devant le rythme d'une autre différence parce qu'il faut que cela vienne d'une différence.

A.P. : Quand vous créez, vous êtes donc dans un état de volonté, de vouloir et d'intuition.

A.L.Y. :En tout cas de grande perception.

A.P. :  Vos tableaux cachent quelque chose ?

A.L.Y. :  Oui.

A.P. :  Vous peignez pour cacher, pour dire ce que vous cachez, ?

A.L.Y. :Oui.

A.P. :  Qu'est-ce qui rôde derrière vos tableaux ?

A.L.Y. :  Ces tableaux-là, ce sont des tableaux operculaires. Chacun est une œuvre de conséquence, ce n'est pas une œuvre faite pour arriver, c'est une œuvre qui existe, parce que le fait est passé. C'est donc une œuvre qui répond à son état, ce n'est pas un geste pour atteindre. L'atteinte a déjà été faite.

A.P. : Vous voulez dire que chaque tableau est le résultat d'une ascèse personnelle.

A.L.Y. :Oui, et en même temps une façon de recoder, de re-étalonner sa situation. Il y a des grands courants qui mènent l'univers et les galaxies. L'homme les pressent, il arrête des images, il cristallise des forces.

A.P. : Donc, un tableau c'est une preuve de l'existence du monde et du devenir.

A.L.Y. :Dans un sens, oui, la preuve de mon existence.