Madame de... Vilmorin au
Petit Montparnasse 
 

Antoine de Saint-Exupéry, Gaston Gallimard, André Malraux, Jean Cocteau : ils sont nombreux à être tombés sous le charme de l'auteure de « Madame de ». Paradoxalement, Louise de Vilmorin reste méconnue aux yeux du grand public. On peut donc saluer l'idée de Coralie Seyrig et d'Annick Le Goff d'emmener le spectateur à sa rencontre. A la base de ce voyage, on trouve les entretiens radiophoniques d'André Parinaud et de la romancière, enregistrés en 1957. Les deux auteures ont su en tirer un monologue fluide et passionnant. Cette fois, c'est le spectateur qui est invité à prendre place dans le très prisé salon bleu de Verrières où l'héritière des célèbres grainetiers recevait avec délectation le Tout-Paris. Le récit s'engage. Il y sera bien sûr question de littérature, mais aussi plus généralement de la vie… Louise de Vilmorin excelle dans l'art de la conversation et revendique une promptitude à l'ennui, de l'esprit, une imagination sans limites et une passion pour la légèreté. Elle conjugue son sens de l'à-propos à celui de la formule. On sourit quand elle lance : « Une personne est intéressante parce que je l'intéresse. » Mais derrière ce penchant un peu trop marqué par le sens de la représentation et du paraître, se cache l'âme profonde d'une femme émouvante. La discussion prend une autre tournure quand elle aborde l'enfance notamment, évoquant ses parents et sa poupée Lili. Il y a aussi des moments de belle nostalgie quand elle se glisse derrière le piano ou nous récite les vers de ses poèmes. La frivolité s'envole alors et la mélancolie transparaît. Brillamment interprétée par Coralie Seyrig, la dame de Verrières charme et captive son auditoire. La comédienne joue de très élégante manière du snobisme de son personnage. Elle dose les silences, laisse traîner certaines voyelles pour mieux accélérer le récit ailleurs. Du coup, pas de longueur ni de temps mort dans la partition impeccablement réglée de Coralie Seyrig qui a su éviter l'écueil de l'imitation. La sobre et efficace mise en scène de Christine Dejoux et les lumières soignées de Franck Thévenon finissent de nous séduire. On vous recommande chaudement ce spectacle conjuguant esprit et raffinement pour un plaisir total…
Dimitri Denorme



 
 
 
Louise de Vilmorin retrouvée…
 

Elle surgit, virevoltante, écrivant lettre sur lettre à ses meilleurs amis pour les« taper » de 50 000 francs. Assurant qu’elle remboursera très vite, s’empressant de conclure : « Tu vois que je pense à toi. » Ajoutant, rouée :« L’argent me ruine. » Cigarette au bout des doigts, verre de whisky en main, naviguant de son piano à sa méridienne, dans sa thébaïde de Verrières-le-Buisson qui l’a vue naître en 1902 et mourir en 1969, Louise de Vilmorin revit sur la scène du Petit Montparnasse, par la grâce de Coralie Seyrig. Et c’est un enchantement.
Louise était la fille du botaniste devenu célèbre marchand de grains, dont le nom s’affichait partout. Élevée dans un univers de raffinement et d’érudition qui se pliait à ses caprices, elle évoque le traumatisme que représenta la perte de sa poupée, jamais retrouvée, autour de laquelle tournait son existence d’enfant. Dans l’expression extrême de ce chagrin fondateur apparaissent les formes futures de son excentricité et de sa fantaisie. Ses lectures intenses des grands romans lui donneront le goût des mots, le désir de paraître, de conter, de recevoir, de tenir salon. Son égotisme crépite. 
Allongée, volubile, charmeuse et chimérique, elle jette son dévolu sur les hommes, feignant d’être « l’esclave » de leur attachement mais intransigeante dans son exigence de bonheur. Partagée entre le besoin de plaire et son grand rêve inassouvi d’être fidèle… Fiancée à Saint-Exupéry, mariée à un Américain, puis à un aristocrate hongrois, follement éprise de Gaston Gallimard, aimant la compagnie de Jean Cocteau. Et d’André Malraux, son Pygmalion, qui sera près d’elle quand elle s’éteindra, la nuit de Noël. Son tempérament de feu, pétri de doutes, l’entraînera dans une ronde sentimentale, « méli-mélo » d’affections. Passionnée jusqu’au malheur, enveloppée par le spleen, cet état brumeux des mélancoliques qui cachent leur je.
Ce long monologue, péremptoire et poétique, toboggan de sensations et d’aveux, est un montage des entretiens radiophoniques enregistrés par André Parinaud en 1957. Avec grâce et légèreté, dans une tunique élégante qui recouvre un pantalon en soie, Coralie Seyrig dévide, diction modulée, précipitée et suave, la vie d’une séductrice irrésistible et les derniers feux du grand « monde » . Courtisée, Louise de Vilmorin fut l’une des grandes amoureuses du siècle dernier. Et un écrivain moins négligeable que l’oubli injuste dans lequel l’époque actuelle la confine.
Jean-Claude Raspiengeas