Entretien Ubac / André Parinaud

Paru dans La Galerie des Arts, n°125, avril 1973

André Parinaud. - Avez-vous une grande admiration pour les peintres anciens ?
Ubac. - Oui, les primitifs. J'ai rencontré, avant 1934 le Mouvement Surréaliste, qui m'a « bloqué » complètement parce que, vous le savez pour Breton la peinture n'était pas précisément ce qu'il y avait d'essentiel mais le verbe et la poésie. A ce moment-là, le Surréalisme représentait pour moi davantage une manière de vivre qu'une manière de s'exprimer, et j'ai fait des photographies dans un esprit... disons surréaliste. Après, quand le Mouvement Surréaliste n'a plus représenté grand chose pour moi, j'ai repris la peinture en 1939. Des petites gouaches. Et puis, j'ai démarré vers la fin de la guerre avec un désir terrible, de regagner le temps perdu.

•     D'où vient votre goût de la matière , je pense aux ardoises notamment...
- On me l'a souvent demandé. Je suis originaire du Nord des Ardennes belges, c'est le massif schisteux qui descend de Charleville, j'ai donc été entouré d'ar­doises dans ma jeunesse, mais je n'ai jamais eu l'idée de graver des ardoises. C'est en Savoie, en 1947 exactement, que j'ai trouvé une dalle. Je me suis amusé à gratter... C'était les vacances. J'avais fait beaucoup de gravures notamment du burin. Je crois que c'est à partir de ce moment-là que j'ai pris goût à cette matière un peu ingrate, il faut bien le dire. Ce n'est pas une pierre de sculpteur...

•      A la fois la part d'enfance, le souvenir de cet univers un peu schisteux.
 - C'est une hypothèse.

Tout dernièrement, je montrais à un ami qui n'est pas spécialement un amateur de peinture une très belle lithographie de vous et il me dit : « C'est curieux, cela me fait penser à des échangeurs d'autoroutes ».
-
Un artiste travaille d'instinct. J'ai trouvé que les rythmes des échangeurs avaient quelque chose de fascinant, de très beau, et vous avez parfaitement raison de faire le rapprochement. C'est une analogie, mais je ne l'ai pas cherchée.
Mon ami Frénaud qui a écrit une belle étude sur moi - André Frénaud est Bourguignon - se plaisait à souligner le côté lotharingien... de mon oeuvre. La Lotharingie, c'était cette bande charnière entre l'Allemagne et la France...
J'ai en effet le sentiment d'avoir des racines entre la Loire et le Rhin. J'aime cette lumière. Je ne pourrais pas vivre ailleurs. J'ai vu cela encore dernièrement. Je suis allé en Afrique. Cela ne m'a pas tellement emballé...

•    Vous êtes un homme des gris-bleus...
-
C'est cela. C'est une question de lumière et de géographie.

•    Vous travaillez beaucoup ?
- Quelquefois, on ne fait rien. Il arrive que cela ne marche pas. Je crois qu'il faut être « branché ». C'est très curieux. Il faut sentir derrière soi quelque chose qui vous pousse. Il y a des moments où l'on n'est pas « branché », alors on n'exprime que son petit Moi et ce n'est pas toujours grand chose.

•      Vous titrez vos toiles ?
- Oui. Ce sont souvent des sollicitations de la nature, des rythmes, souvent même une petite chose de rien du tout qui donne le point de départ. Cela a été pendant de longues années le rythme de sillons, des champs, qui me transportent réellement.

•     La main à la charrue... Vous êtes un homme de la charrue finalement.
Cette ligne qu'on trace, le sillon qu'on trace dans la terre a quelque chose de fascinant pour un graveur, car finalement, le graveur, c'est un homme de charrue.

Oui... Il y a analogie troublante entre l'homme !' charrue et l'homme au burin. - Ils sont liés. La terre est vierge, le cui­vre est vierge ou l'ardoise est vierge, et brusquement, cela va devenir autre parce qu'on va tracer des signes.

•      Il m'arrive souvent en avion de regarder en bas et de dire : « Tiens... Ubac ! »
- Je crois que c'est toute ma « génération » que l'on pourrait voir du haut d'un avion. Vous avez des Bissière, des Bazaine. Mandrian, quand on voit la Hollande. Les champs de tulipes.

Il y a donc un très grand décalage entre le monde que nous vivons et le monde que nous pensons. Les artistes sont des gens qui donnent des signes avant-coureurs de leur époque...
- C'est juste, et à travers eux, on découvre leur époque. Les étalages avec les conserves dans les vitrines, nous ne les regardions pas réellement avant d'avoir vu Spoeri, Holdenbourg et quelques autres. L'artiste est révélateur à travers des chemins souvent assez incompréhensifs pour lui-même. C'est pourquoi j'aime beaucoup comme vous venez de le faire, que vous m'appreniez quelque chose sur moi, j'aime beaucoup que l'on me dise ce que l'on ressent, parce qu'il y a toujours quelque chose d'intéressant qui est révélé.

On peut rattacher votre oeuvre à un univers, à une civilisation de signes agricoles, à un monde de sillons labourés, de labeur puissant, d'exhalaisons de la terre, de vérité de la couleur, de calme, de sérénité.
Je suis un homme des vérités telluriques, un homme qui sent la terre...

Je crois qu'en vous accordant le Grand Prix National des Arts, mes confrères critiques ont couronné en vous, je me plais à le penser, le retour à des vérités simples et fortes.
- Les ardoises, les labours, les échangeurs, le dynamisme et le calme, un certain regard sur la vérité plastique, en tous cas ils m'ont fait plaisir.