Lorsque j'eus vingt ans, mon pays était occupé et en guerre. J’étais entré en Résistance comme on entre en Religion. Je voulais m'oublier devant le terrible danger que représentait l'Europe en chaos. Je croyais que la victoire sur le nazisme allait galvaniser les intelligences et les espoirs et que tout allait être possible. Je ne savais pas que la possession de la Bombe Atomique n'était qu'un leurre, et qu'il n'existait aucune connaissance éthique qui, en parallèle, fixerait le code d'une Constitution, capable de dynamiser un style de vie moderne.

La Libération ! Quand j’évoquai cet espoir, il résonnait en moi, comme un tambour, annonçant l’événement de sa proclamation. Cela aurait dû signifier non seulement la défaite des occupants, mais le retour aux lois et aux habitudes françaises et le climat humain d’un style de vie, avec le plaisir affirmé d’être enfin libre !

L’entrée des alliés à Paris fut certes une grande fête. La foule excitée occupait la rue. Les jeeps sillonnaient la capitale comme des abeilles bourdonnantes pour démontrer le retour de la joie de vivre par la vitesse, et les terrasses de café du quartier Latin débordaient d’agitation et de cris. On aurait pu croire que la ville se métamorphosait. Ce fut bref. Quelques jours plus tard, les trottoirs retrouvaient leur solitude et s’ouvrait l’ère des règlements de compte.

Les élans du courage, la volonté de conquête, le désir de combattre se changeaient soudain en aversion, en ressentiment, en haine. Les héros étaient passés avec leurs yeux rayonnants en poursuivant leur combat contre l’ennemi. Ils emportaient avec eux leur fusil victorieux, la maîtrise de la force, laissant face à face les bourreaux d’hier et leurs victimes enfin libérées. On dégustait la fange de la vengeance comme une confiture.

J’étais loin d’avoir imaginé l’explosion de férocité qui suivrait le retour de la liberté.

J’étais inconscient du « poids des crimes » de l’ennemi et de l’aversion généralisée qui fut étalée au départ des nazis en uniformes, cependant que les « collaborateurs » des Allemands étaient désignés comme tels à la vengeance populaire.

Dans toutes les rues, on coupait les cheveux de femmes vues au bras d’un Allemand. On saccageait les appartements au moindre doute sur le patriotisme d’un bourgeois. On défonçait une voiture. Des groupes circulaient en frappant un individu ensanglanté. La rage régnait avec délectation.

Si je n’avais pas revêtu un uniforme militaire, j’aurais sans doute été moi-même interpellé par les « voyous politiques » dont les brassards FFI confortaient la suffisance et qui étaient sans cesse à la recherche d’une victime possible.

Cette crise tumultueuse était écœurante malgré ses objectifs de salut public car les mobiles n’excusaient pas la violence, la barbarie et effaçaient ce qui aurait dû être la justice.

Le fait majeur que j’évoquerai pour diminuer la faute d’être Français était que, durant quatre ans, tous avaient vécu dans la plus extrême tension ; que les voisins étaient devenus des rivaux dans la recherche de la nourriture sans cesse plus rare ; et que l’aversion s’imposait comme sentiment dominant pour effacer l’humiliation d’une blessure permanente.

La traîtrise de quelques-uns, la duplicité de beaucoup, pouvaient expliquer le déchaînement de la colère publique.

Mais c’est dans le monde politique que je devais découvrir les pires références à l’abjection, cependant que les événements historiques se multipliaient comme pour étendre « l’horreur philosophique » aux limites de la honte.

J’étais alors au Cabinet du Premier Ministre comme une suite sans doute logique de mes activités, mais chaque jour me gagnait un écœurement en recevant et écoutant les hommes politiques – les mêmes enfantés par la résistance à l’ennemi – mais qui n’avaient nul besoin désormais de limiter leurs ambitions et qui souhaitaient mettre en scène leur capacité d’élite et s’adonner à toutes les convoitises pour rattraper le temps perdu ! Certes il demeurait quelques cigognes de belle allure, à la de Gaulle, qui illustraient les comportements civiques mais qui, très vite, furent ramenées à la proportion de héros de B.D. Rien ne pouvait limiter les dégâts. Le symbole fut sans doute la nuit de février 45 où fut anéantie par un bombardement la ville de Dresde avec cent trente-cinq mille morts – autant qu’à Hiroshima – sans provoquer d’autre réaction que le plaisir de la vengeance.

La confusion des idées était grande, pour ne pas dire totale. La condamnation à mort de Brasillach et son exécution attendue avaient déclenché une pétition orchestrée par François Mauriac, où les plus grands noms de la littérature demandaient sa grâce : Albert Camus, Paul Claudel, Jean Paulhan, Paul Valéry, Jean Cocteau…, mais quel était le droit du pardon ? Certes Brasillach avait rédigé des documents demandant l’exécution des Communistes incarcérés par la gestapo, la pendaison de Paul Reynaud et de Georges Mandel et l’élimination des Juifs de la communauté française ! À chaque coin de rue, à chaque péripétie de l’application des lois, nous étions invités à choisir entre la vie et la mort et à achever les prisonniers de ce faux jeu qui avait enfanté l’absurde des règlements de compte.

Quel espoir aurait pu résister à ce théâtre tragique ? Qui pouvait définir les termes d’un vrai châtiment et des responsabilités au cœur des tensions haineuses, des drames hypocrites, des codes du passé ? La morale qui peut transformer n’importe quel juge en assassin est aisée à inventer. De la même façon, il était possible d’inverser toutes les stratégies.

Il existait deux millions de travailleurs français parqués en Allemagne. Et un appel solennel fut lancé à destination des ouvriers et des paysans allemands : « Si, demain, par votre inertie, votre passivité, vous laissez accomplir contre les Français des crimes monstrueux, alors vous serez à votre tour, et par complicité, des ennemis authentiques et, à votre tour, vous serez châtiés impitoyablement. » Le chantage fut compris.

Je conserve aussi en mémoire le retour des femmes des camps de Ravensbrück, revenant par le Danemark et la Suède. Le visage halluciné de joie des femmes déportées arrivées en Gare de Lyon à Paris est une des rares réponses que je retiendrai de cette sinistre période de l’Histoire. La Croix-Rouge avait fait accepter aux nazis cette libération d’un emprisonnement infâme, comme une limite à leurs excès.
Ces êtres qui avaient connu l’horreur de la torture en portaient les stigmates indélébiles, offraient des physionomies transfigurées par la joie d’être sauvés et de retrouver une société normale. Une sorte de preuve d’un possible humaniste inoubliable.

C’est alors que les Grands – Roosevelt, Staline, Churchill – se réunirent à Yalta, suite à leur rencontre de Téhéran de l’année précédente où ils avaient décidé du débarquement en Normandie – opération Overlord. Cette fois, ils vont exiger la reddition sans condition de l’Allemagne et se partager l’occupation de son territoire. La France qui ne participe pas à la discussion bénéficiera cependant d’un territoire le long de sa frontière.

Georges Bidault, ancien Président du Comité National de la Résistance, succédant à Jean Moulin, puis à la Libération, Premier Ministre – mon Patron – (nous en reparlerons), et Ministre des Affaires Étrangères, se réjouit de cette occupation et de la participation française, et de la prochaine conférence de San Francisco où seront constituées les Nations Unies (ONU). Mais de Gaulle était d’autant plus furieux de n’avoir pas été invité à Yalta que le Président Roosevelt, lors de son voyage de retour vers les USA, l’invita à une rencontre à Alger.

« C’est un double affront, dit-il, d’avoir été écarté de la conférence et d’être soumis aux décisions prises en votre absence. Et il est inconcevable, aujourd’hui, d’être convoqué par un chef d’État étranger sur le territoire français. De Gaulle n’ira pas à Alger ! »
La presse mondiale et française dénonça le scandale de ce refus. Il fut inébranlable. Quelques jours plus tard mourait Roosevelt. L’équivoque était totale.

En cette fin d’année, l’événement, pour moi, fut l’annonce de la découverte d’un document qui prouvait que, le 7 juin 1943, un des héros de la Résistance avait bien été arrêté par la gestapo, ce qu’il avait non seulement dissimulé, mais qu’il était également responsable de l’arrestation d’un chef de la Résistance : Jean Moulin. Tout le monde était hagard. Comment le chef de la Résistance-Fer, qu’il dirigea pendant trois ans avec une efficacité devenue légendaire sur tous les réseaux des cheminots, avait-il pu accepter – sans même avoir été torturé – de commettre cette trahison ? On l’avait laissé s’enfuir et il avait conduit la gestapo à Caluire, où il avait rendez-vous avec l’état-major de la Résistance. Puis il s’évada encore une fois !

N’évoquons pas le procès où René Hardy fut acquitté deux ans plus tard, mais plutôt l’hypothèse qui rendit crédible la stratégie d’une telle trahison.

Un soir, le « héros » de la Résistance-Fer rencontre à la Brasserie des Archers à Lyon une jeune femme ravissante. Taille fine, longues jambes, des yeux langoureux qui immobilisent l’attention dans l’instant. On éprouvait en la regardant l’intensité du désir comme une provocation fulgurante. La séduction fut immédiate. René Hardy ne s’interrogea même pas sur les circonstances de cette présence « idéale ». Ils devinrent amants. Récompense « olympique » pour lui de trois années d’engagements et de hauts risques. Il dissimula même la passion qui bouleversait l’homme insaisissable dont l’action militaire sidérait la gestapo. Il n’y avait pas de meilleur ancrage pour ne plus le perdre de vue. Jusqu’à ce 7 juin 1943 où René Hardy est arrivé avec son train pour « changer de camp ». Une métamorphose radicale que peut seule expliquer cette habile stratégie de l’adversaire, une manipulation qui efface les raisonnements et les intérêts personnels – que la torture elle-même n’aurait sans doute pas pu obtenir.

Imaginons que Hardy, arrêté à la descente de son train, découvre que la femme qu’il adore est en fait manipulée, peut-être à son insu, par la gestapo – comme appât – et peut, à tout moment, être exécutée si son rôle devient insuffisant. On ménage alors à Hardy une occasion de fuite. Il s’évade et conduit la milice qui le suit à Caluire et, une fois de plus, comme par hasard, prend la fuite, cependant que les membres du Conseil National de la Résistance sont emprisonnés. Le couple peut se retrouver sans confidence. Que d’équivoques et de manipulations !

Le 24 janvier 1947, René Hardy sera acquitté dans le flou du contexte. Henry Frenay, grand ami et protecteur de l’accusé, constate que Lydia Bastien n’a même pas été entendue comme témoin. Il prend connaissance d’un article de Hardy dans le journal Le Matin, expliquant comment le jour de sa soi-disant arrestation il a sauté d’un train en marche pour échapper à la gestapo. Mensonge que prouve un document découvert à Marseille sur son arrestation en juin 43, raconté dans son rapport par le contrôleur du train dès son arrivée.

Henry Frenay, avec une grande habileté, établit alors une véritable complicité amicale avec Lydia Bastien pour démontrer sa duplicité. Le témoignage de ses Mémoires apparaît comme un document irréfutable :

« Elle était ravie du ton que prend notre entretien, écrit-il. Alors sans la quitter des yeux, je luis dis :

-- Ma conviction est faite. Si, dans cette affaire, il y a un coupable c’est vous…
Je vois alors ses yeux s’agrandir, comme terrifiés, et une à une des larmes coulent sur ses joues. Encore plus étrange, elle ne proteste pas, ne répond rien. Alors, sans un mot, je me lève et je pars. »

Je connaissais René Hardy qui était une des vedettes de ma génération militante et mes convictions étaient telles que j’en vins à m’interroger pour le justifier sur mon propre comportement. Si j’avais été l’acteur de ce théâtre ? Je revécus alors les heures que j’avais connues après mon évasion de Saint-Quentin et la suspicion qui m’avait cerné lorsque les camarades de Paris semblaient douter de ma bonne foi.

La fatigue et l’extrême tension d’une nuit de dangers et d’expérience m’avaient anéanti. Antoine me laissa dormir. À mon réveil, il me fit descendre dans la cave, puis par un cheminement souterrain d’un long parcours, me fit surgir au centre d’un hangar. Par une échelle, nous montâmes dans un grenier qui communiquait par une petite porte avec l’immeuble voisin. Six hommes nous attendaient. Je les connaissais et les regardais avec sympathie, mais, eux, restaient de glace, me dévisageant avec des yeux sans bienveillance.

-- Qu’est-ce qui se passe ? dis-je.

-- En effet, soyons précis, répondit le capitaine Éloi qui, manifestement, dirigeait le groupe. Les deux camarades qui t’attendaient hier soir devant la gare t’ont vu arrêté par la gestapo et conduit à leur bureau, et enfin transféré en prison. Ils ont informé par radio le colonel qui n’a pas voulu courir le moindre risque et a donné l’ordre aux Anglais de raser la prison lors du bombardement. Tu savais trop de choses… et te voilà ! 
La paire de gifles que m’avait portée le chef gestapiste ne m’avait pas davantage affecté que le sous-entendu de ce véritable réquisitoire par son ton et ses arguments. Le miracle, pour moi, s’expliquait donc par la trahison.
Je fus précis :

-- Je suis resté moins d’une demi-heure avec les Allemands. Ils m’ont frappé, puis m’ont montré leur résolution m’annonçant qu’ils reprendraient l’interrogatoire le matin et avec des témoins.

La vraie question restait pour moi de connaître qui m’avait trahi et ce qu’il savait sur moi.

En prison, après une autre demi-heure d’attente, j’ai bien cru entendre dans le lointain les échos d’un bombardement qui me réjouissait. Puis, j’ai vu la prison éclater soudain. Je suis resté suspendu aux toilettes de la cellule. Je me suis enfui par le tuyau d’écoulement et j’ai couru jusqu’au canal. J’ai trouvé une barque et j’ai ramé jusqu’à l’écluse. Une camionnette m’a conduit à Clichy où, avec les deux francs cousus dans mon veston selon une vieille habitude de collège, j’ai pris le métro pour arriver chez Antoine.

-- Je crois avoir tout résumé si ce n’est la honte qui m’accable à l’idée que vous pouvez me soupçonner d’être un traître.

L’affaire n’eut pas de suite. Éloi ajouta simplement :

-- Si le mur de ta prison est toujours debout, ce sera ton meilleur témoignage.
Puis, d’un ton plaisant, il conclut :

-- Nous conserverons peut-être ta barque pour le futur musée de la Résistance !

-- Convenons que les miracles doivent être sagement archivés pour être un jour sanctifiés.
Ils se mirent tous à rire.

Je conservai longtemps la cicatrice de cette suspicion et plus tard, chaque fois que le dossier « Hardy » était évoqué devant moi, je m’interrogeai pour savoir si mon interlocuteur ne projetait pas à mon égard l’équivoque du personnage. La meilleure réponse était évidemment la réussite du bombardement devenu historique.

Ce soir-là cependant ma vocation militante s’est démontée et je suis devenu un simple soldat de la troupe. Orgueil ? Dignité froissée ? ou plutôt la sensation que le souffle de la chance qui m’avait porté venait de s’interrompre.

L’Occupation s’achevait et s’ouvrait le procès des Français !
Vingt mille affaires étaient en cours. En quelques semaines, trois cents condamnations à mort furent prononcées et cinq cents aux travaux forcés pour trahison et collaboration. Je suis en éveil. Je prends peu à peu conscience de la relativité des nombreuses mises en cause judiciaires, relevant surtout du ressentiment.

Depuis Charles Maurras, condamné pour, disait-il, son « nationalisme intégral », à la réclusion perpétuelle et qui se considérait victime d’une revanche dreyfusarde, à la grâce accordée par de Gaulle à Henri Béraud qui, dans le Grégoire d’avant-guerre, provoquait déjà l’opinion avec son pamphlet : « Faut-il réduire l’Angleterre en esclavage ? », et qui avait poursuivi ses diatribes durant l’Occupation, mais hors des taches indélébiles du sang, des tortures et des trahisons avérées, le front de la Résistance aurait dû imposer la dignité de la loi pour combattre réellement le fascisme et ne pas être confondu avec cette frénésie barbare.

Mais quelle dignité ? Et quelle loi ? La mort de Socrate était l’évidence de l’effarante équivoque des codes, simple référence pour justifier les intérêts et les aversions. Comment alors définir un statut de la justice d’une patrie en décomposition ? Que pouvait signifier la punition ? Et quel type de citoyen pouvait alors apparaître ? Il me suffisait de fermer les yeux pour voir surgir le visage ravagé des femmes de retour de Ravensbrück, pour comprendre qu’il n’y avait pas d’autre réponse que les masques d’une joie profonde qui exhalait leurs visages ravagés. Une grâce vécue !

La quête de l’indignité nationale gagna tous les publics. Comme un réflexe de soulagement nécessaire, éveillant une hargne civique. Les arguments judiciaires devenaient le centre des conversations. Les chroniques se multipliaient sur les condamnations et les exécutions.

Le plus curieux était sans doute les comptes rendus des derniers instants des condamnés fascistes et collaborateurs qui, avant d’être fusillés, lançaient souvent un message de réconciliation entre Français, tel Darnand, chef de la milice, comme s’il admettait s’être trompé de combat. Nous vivions le temps du châtiment et d’une prise de conscience du concept de combattant des forces libres sur un territoire dominé, depuis quatre ans, par l’emprise nazie. Il s’agissait à la fois de retrouver un sentiment patriotique et les valeurs d’un code citoyen, de surmonter les handicaps de la haine qui effaçait les valeurs de la vérité. Nous étions peu nombreux à le penser et à le vouloir malgré les apparences d’un éveil civique.

Dans les zones dites libérées, des tribunaux populaires s’étaient institués, condamnant sans vergogne jusqu’à l’exécution et établissant des réseaux de « comités départementaux de libération » qui refusaient ouvertement l’autorité des préfets et décidaient eux-mêmes de la levée des impôts, des taux de salaire et imposaient aux banques des « prêts » exorbitants. Arbitraires, terreurs, abus se multipliaient… comme les brassards de FFI pouvaient se poser sur les bras les plus vils pour tenter d’effacer le souvenir de leur lâcheté.

Le Parti Communiste voulut organiser une armée patriotique prête à se transformer en force révolutionnaire. Il n’hésitait pas à investir les prisons pour s’emparer de certains prisonniers ennemis politiques dont les procès étaient en attente et les exécutaient. Dans plusieurs villes, des défilés militaires armés proclamaient la force et la résolution des militants pour une épuration systématique en dénonçant les indignités et la cinquième colonne.

Au sortir de la clandestinité, s’était constitué un mouvement de libération nationale (MLN) dont l’objectif devait être de définir le rôle de la Résistance dans la France libérée. La décision fut prise de constituer un trésor de guerre et on révéla que les militants avaient attaqué un train de la Banque de France et se seraient emparés de cinq milliards de francs.

Pour imposer une « révolution par la loi », le gouvernement de Gaulle prit la décision par décret de mettre en congé tous les FFI qui n’avaient pas d’engagement militaire durable et de renvoyer aux armées les soldats officiels. L’illégalité – enfin – devint le critère de sélection. Toutes les milices furent dissoutes au profit de l’Ordre Républicain.
La majorité des Français n’avait pas participé à la Résistance ni à la collaboration et considérait avec désarroi le déchaînement des passions de l’actualité judiciaire et politique. Les aversions proclamées qui conduisaient surtout à la déclaration d’indignité nationale paraissaient souvent exagérées, mettant les accusateurs eux-mêmes en sursis.

Les armées américaines firent leur jonction sur l’Elbe avec les troupes soviétiques et on découvrit les chambres à gaz, l’horreur des camps et le témoignage des rescapés. On annonça le suicide de Hitler et de Goebbels. Le 8 mai 1944, toutes les cloches des églises de Paris et de France sonnèrent à toute volée pour proclamer la victoire.

Le maréchal Pétain et son épouse se présentèrent à la frontière de Vallorbe, venant d’Allemagne. Ils furent conduits au fort de Montrouge et déférés en Haute Cour, condamnés à mort puis graciés par de Gaulle. Ce sera le rapatriement des cinq cent mille prisonniers déportés.

La France siège désormais au Conseil de Sécurité des quatre grands, disposant d’un droit de veto. L’arme nucléaire fait son apparition. L’Amérique adresse un ultimatum au Japon de cessation immédiate des hostilités. Sans attendre la réponse, la terrible explosion nucléaire anéantit Hiroshima et, pour parachever la démonstration, réduit Nagasaki en cendres. La photographie de la signature de la paix par l’empereur du Japon face au vainqueur, le général Mac Arthur, fera le tour du monde… accompagnée d’un nuage atomique.

De Gaulle décide d’organiser un référendum qui serait la vérification de son pouvoir légal et de ses promesses lorsqu’en 1942 il proclamait : « Je rendrai la parole au peuple français ». L’objectif est de réformer la Constitution de 1875 qui avait autorisé la succession de quarante-cinq gouvernements, tous désavoués si l’on prend comme référence les exigences de la société moderne.

Le fracas des rivalités entre les groupes politiques transforme l’objectif. Leur assemblée ne veut rien abandonner de ses prérogatives et conserver au contraire le pouvoir de défaire les gouvernements. L’engagement patriotique est oublié. Il n’existe que des adversaires en conflit. Une jungle. Effacé le terrible tribut d’un million et demi de morts pour la patrie depuis 1940 ! La fièvre électorale réduit à une parodie cet événement historique. Le grand jeu des « oui » et des « non » du référendum devient l’amusement des chansonniers d’un public ébahi. Un discours de de Gaulle mobilisa cependant quatre-vingt-seize pour cent des « oui » en faveur d’une assemblée constituante. Mais la division est totale entre les partis et consacre la fin d’un front politique de résistance. Le Général de Gaulle sera élu chef de gouvernement, mais la crise commence. Henry Frenay – un des vrais chefs de la Résistance – a clairement résumé la stratégie qui s’annonce : « Les cercles politiques laissèrent passer leur joie de tenir enfin de Gaulle à merci, de pouvoir en quelque sorte prennent leur revanche, car tous dépendent de lui, mais lui maintenant dépend d’eux. Il faut le lui faire sentir. »

Une dernière image mortifère surgit de ma mémoire qui fut offerte nationalement comme un enterrement symbolique d’un idéal.

Le 11 novembre 1945, quinze cercueils de « héros » - tirés au sort – avaient été rassemblés dans la Salle des Drapeaux des Invalides avec, pour chacun, une garde d’honneur. Toutes les églises de Paris et de France sonnèrent le glas pendant le transfert à l’Arc de Triomphe, Place de l’Étoile, où étaient rassemblés les membres du dernier gouvernement provisoire de la République – démissionnaire. La foule est immense et silencieuse. Les corps sont disposés autour du monument, le canon retentit. De Gaulle ranime la flamme puis sa voix se répand comme un appel : « Vive la France ».

Ce dernier appel pour la patrie que j’ai entendu, célébrant les morts d’un passé militant, fixait la frontière de l’Histoire. Depuis je m’interroge. Où est donc le drapeau de cette société nouvelle qui devait effacer le cauchemar de la fin d’un monde ?

Je me souviens toujours du journal Combat titrant : « L’insurrection fait triompher la République à Paris ! » Quelle insurrection ? Quelle République ? J’étais de ceux qui croyaient que la Résistance pourrait engendrer un élan patriotique innovant. Elle n’a autorisé que les logorrhées du Parti Communiste inféodé à Moscou, aveuglé par le fanatisme marxiste et que même la chute du rideau de fer et l’effondrement de l’État soviétique n’ont pas déconditionné. Des aveugles qui beuglent leur nausée, petits acteurs esclaves de demain que l’alibi de l’empire capitaliste qui s’instaurait rendaient plus dérisoires encore.

Il reste à établir le bilan des responsabilités de cette véritable crise que personne n’ose énoncer. La loi de société reste toujours le bloc intouchable. Pourquoi ce pays en ébullition, ravagé par deux guerres – la victoire de l’Allemagne et sa défaite – qui a révélé à elle-même une génération de jeunes combattants, n’a-t-il pas enfanté l’élite nouvelle qui, à chaque période de notre Histoire, devait répondre à l’attente ? L’évidence est dans la soumission d’un peuple à un chef qu’il s’était donné : De Gaulle – un militaire à la moelle orgueilleuse - réfutait comme une contamination toute valeur susceptible de mettre en cause son militarisme intégral.

Depuis Sparte – régime militaire par excellence – le soldat reste l’image la plus parfaite du citoyen dont seule l’obéissance souligne les valeurs de liberté, une sacralisation de l’autoritarisme. Il n’y a alors pas d’autre attitude que de se soumettre. Le vote citoyen est un simple examen entre les lignes de force d’une stratégie vérifiée par l’aval des chefs. L’armée est une colonne vertébrale, le combat politique une vérification de la virilité. La victoire proclame les capacités d’obéissance et de sacrifice d’un peuple soumis au magistère désuet d’un grand-père glorieux. Les faits le prouvent : pour de Gaulle, la Résistance n’avait que deux objectifs : fournir des renseignements aux militaires actifs et préparer le recrutement de l’armée nouvelle de la victoire. Jamais de Gaulle n’a accepté l’idée qu’une génération, certes les armes à la main, avait préparé sa participation politique pour assurer la gestion d’une société neuve. Il s’agissait par contre d’éviter que s’établisse un « front de résistance » qui aurait autorisé la naissance d’une force politique contre lui – citoyen politique campé à Londres – et ceux qui combattaient sur le sol français, et quand il fit appel à des chefs de la Résistance pour accomplir une mission, ce fut toujours à ses côtés, sous son commandement et sans tenir compte des convictions particulières. Il feignit même de les ignorer. Tout devenait évident.

Je retrouvai avec délectation les notes de cette période où je tentais de repenser les valeurs que je croyais être celle des résistants qui me subjuguaient.
Au début 44, à Alger, le Congrès de Combat Outremer avait adopté à l’unanimité une Charte Révolutionnaire des Hommes Libres.

« Nous voulons un régime démocratique basé sur le respect des libertés telles qu’elles sont définies dans les déclarations des Droits de l’Homme.
Que les partis politiques aient un contenu idéologique réel justifiant par cela même leur existence.
Que sur les ruines du capitalisme la production et la distribution soient mises au service de la consommation.
Que tous les citoyens aient des chances égales au départ dans la vie.
Nous voulons détruire l’esprit bourgeois qui se caractérise par la peur, l’égoïsme et le conformisme et l’ordre à tout prix.
Que le mensonge dans la vie publique soit sanctionné comme un délit.
Que tout homme ait droit aux soins médicaux gratuits.
Que la famille soit la cellule de base de la société où s’épanouira la personnalité des enfants.
Nous voulons accélérer la marche du monde vers l’unité et que le génie de la France rayonne dans le monde. »

Il me suffisait de lever les yeux et de les poser sur les visages des hommes du pouvoir d’alors pour douter de mes pulsions intellectuelles. Que d’illusions dépassées ! J’éprouvais désormais une volonté de refus d’accepter cette autorité comme une règle. Je mettais en accusation le véritable chaos intellectuel qui était érigé en code. Chacun voulait sa propre réussite et devenait acteur d’un show-biz. Même les escrocs s’authentifiaient par une assurance théâtrale à défendre les idées les plus fausses. Les applaudissement tenaient lieu de vote. L’idéal était de dégager des profits pour chacun des complices.

Je constatais avec effarement que la politique comme l’économie étaient dominées par les jeux équivoques d’une Bourse qui orientait les battements de cœur des groupes à bout de souffle. La frénésie de l’argent devenait la loi.

Nous étions au cœur d’un cyclone dont les troubles ravageaient chaque jour une plage nouvelle et devenait une actualité artificielle. Tous les grands mouvements révolutionnaires étaient de simples diapasons qui constataient les handicaps sans apporter de solution. Je décidai de démissionner des fonctions que j’occupais dans un cabinet ministériel et de rompre avec le milieu qui aurait dû concentrer mes rêves et mes inspirations et que désormais je récusais.

Un événement curieux survint qui favorisa mes intentions. Un matin, le chef de cabinet me convoqua et me dit : « Vous allez vous rendre à la Gare Saint-Lazare où doit arriver un personnage très particulier que le Ministre devait recevoir, mais nous sommes un jour de Conseil de Ministres auquel il doit participer. Vous excuserez son absence.

Monsieur Wildenstein, pendant la guerre, a régulièrement contribué, par ses versements, à soutenir la France libre depuis les États-Unis où il résidait. C’est un des plus grands marchands de peinture qui soit au monde. On le dit milliardaire en dollars. Nous lui devons révérence. »

Je fus donc à l’arrivée du train. Un petit groupe descendit d’un wagon de première classe et se tint immobile en attente. Survint un homme de gris vêtu jusqu’aux gants. Il regarda autour de lui. Je m’approchai et m’expliquai.

— Suivez-moi, jeune homme, fit-il.

Il ne devait jamais désormais me dénommer autrement : « jeune homme » avec un ton particulier.

Je montai avec lui dans sa Rolls qui l’attendait et qui nous déposa devant un hôtel particulier, rue de La Boétie. Le perron franchi, nous pénétrâmes dans un hall dont le sol était composé de grands carrés blancs et noirs. Chaque membre du personnel était debout sur les carreaux noirs. Il retira son chapeau et marcha sur les carreaux blancs, puis s’immobilisa devant la statue de la Diane de Proudhon au fond de la pièce, se retourna et retira un gant. Un à un, chacun des présents vint lui embrasser la main.
Il me regarda et invita le « jeune homme » à le suivre.

Nous pénétrâmes dans une vaste pièce où trônait un bureau Louis XV. Les quatre murs, excepté l’immense vitrine d’une fenêtre, étaient tapissés de miniatures, judicieusement accumulées.

— J’admire, dis-je, cet ensemble étonnant. L’originalité est peut-être que cette accumulation, loin de saturer le regard, est une stimulation constante par l’acuité des propositions. Chaque image se personnalise et nous rend plus curieux.

— Je suis enchanté, me dit-il, de votre observation. Vous avez ici toutes les découvertes de mon adolescence. Une aventure qui a succédé à une immense déception…
Il sembla hésiter quelques instants.

— Je vous en prie, Monsieur, je serais si heureux de découvrir le secret de cette étonnante collection.

Il me scrutait avec attention.

Lorsque j’eus mon baccalauréat, mon père me fit cadeau, comme une récompense, de deux tableaux ovales de Fragonard que j’accrochais avec un indicible plaisir dans ma chambre. Un jour, de retour du collège, je constatai que les tableaux avaient disparu. Je courus vers mon père qui me dit, très confus : « Excuse-moi, mais j’aurais dû te prévenir… Comme tu le sais, nous avons la renommée de vendre des « musées sur pied » en Amérique. Un conservateur qui avait acquis un nombre d’œuvres importantes voulait un Fragonard. Je l’ai persuadé d’acquérir les deux seuls que nous possédions. Une fortune d’ailleurs ! »
Je n’ai pas pu en entendre davantage. L’émotion me dominait comme une vague de honte. Je m’évanouis.
À mon réveil, je jurai que désormais je n’accepterais plus jamais le moindre cadeau de mon père ni de personne.
À partir de ce jour, avec mon argent de poche, j’ai constitué cet ensemble en acquérant, les unes après les autres, ces miniatures que j’ai recherchées avec un souci méticuleux. Vous avez le spectacle de la mise en œuvre de mon aventure personnelle. Un pari tenu. Mais mon père, qui était désolé de ma réaction, s’est félicité de cette quête qui d’ailleurs m’a révélé peu à peu tous les chemins de l’histoire de l’art. Il s’est même passionné pour ma recherche en maintes occasions. Et lorsque je lui ai succédé, à la tête de notre maison, pour m’amuser, il a contribué à enrichir la collection que scelle notre union.

Son fils Daniel était entré silencieusement et s’immobilisa debout derrière son père.

Daniel ne partage pas notre amour de miniatures, dit-il, mais c’est lui qui gèrera la suite, conclut-il en se retournant. Il a d’ailleurs établi cet accrochage pour célébrer notre retour et il a exactement suivi l’ordre généalogique entre les œuvres.

Il me raccompagna avec sympathie et m’interrogea sur ma carrière.

— Quand la politique cessera de vous attirer par ses feux artificiels, venez donc nous retrouver. Nous pourrions peut-être collaborer.

Trois mois plus tard, il rentrait de nouveau des USA et son télégramme me fut transmis. Je retournai Gare Saint-Lazare.

Il me fit visiter les deux hôtels particuliers de son quartier général – rue de La Boétie et rue du Faubourg Saint-Honoré – qui constituaient un véritable groupe d’immeubles, abritant notamment la rédaction d’un journal hebdomadaire artistique et d’étonnantes archives.

— Je vais vous faire une confidence très importante, dit-il, en vous demandant d’en conserver le secret aussi longtemps que nous collaborerons. La famille a établi un véritable réseau de communication avec le notariat français. Elle acquiert la photographie et les textes concernant les ventes d’œuvres d’art par des particuliers. Les notaires acceptaient que leurs stocks d’archives soient discrètement consultés. Les documents sont alors dépouillés soigneusement et constituent une référence généalogique de premier ordre qui permet de suivre l’actualité des ventes publiques et privées avec le maximum de garantie d’authenticité. Cette référence est la base de notre stratégie. Le marché de l’art est notre affaire et la communication impliquée, bien évidemment.

Il m’apprit que la famille était propriétaire d’un journal hebdomadaire Beaux-Arts qui venait de renaître avec la Libération, et dont la gestion avait été confiée – un peu trop hâtivement – à un journaliste dont le talent était un peu trop provocateur pour « le patron ».

— Vous aimeriez écrire ? me demanda-t-il.

— En ce moment, j’écoute à la radio, lui dis-je, les entretiens avec Paul Léautaud – quelle vie ! un vrai style de comportement.

-- Eh ! bien, conclut-il, quand vous aurez achevé votre cycle politique, revenez-nous voir.
L’offre qu’il formula était de me proposer de diriger le journal artistique qu’ils avaient fondé. Une tentation irrésistible.

Dans la voiture officielle qui me ramenait au bureau, je trouvai le temps de la réflexion. En ouvrant le moindre dossier politique, j’étais saisi par le nauséabond de ses sources comme par ses perspectives égoïstes. Nous étions les citoyens mutilés dans leur désir d’être, à qui aucune espérance sociale n’était offerte et qui aurait pu prendre en compte l’aspiration au progrès, par exemple. Comment rompre avec le fil de cette « préhistoire » qui nous avait vus descendre de l’arbre jusqu’à la découverte de notre lucidité ? Pour quelle conquête humaine véritable ? Mais j’étais fasciné par le fait que nous allions, dans un petit siècle, appartenir à une autre dimension, définie par l’existence de douze milliards d’hommes dotés, chacun, de douze milliards de neurones, qui vivraient sur une planète alors transformée en un cerveau magistral d’où pouvait jaillir une volonté d’ordre cosmique.

Tout se passait comme si l’aventure que je traversais devenait une fonction initiatique. Après les programmes universitaires, la Résistance, je venais de rencontrer sur l’océan du possible un autre courant. Certes l’approche de l’art qui m’était proposée s’opérerait dans un contexte qui méritait une attention spéciale. J’allais appartenir à un groupe qui considérait l’art comme un marché et une mine d’or. Quelle différence avec le code interlope de l’action politique ?

Le seul domaine où le doute ne m’effleura pas était ma conviction inaltérable que l’avenir « m’attendait ». Je ne sous-entendais pas que je me croyais destiné à une conquête, mais, en considérant mon propre cas depuis vingt-trois ans, l’évidence était que le devenir était la véritable dimension de la vie. Nous devons créer nous-mêmes le Temps qui nous induit. La temporalité devenait une invention obligée. Oui, « le Futur commence Aujourd’hui ». Cette capacité de volonté personnelle permanente était pour moi l’essentiel et la définition de l’être. Explorer l’univers dans tous ses états était l’offre à l’intelligence. Il s’agissait évidemment de réveiller, classer, gérer les acquis. L’art ? Pourquoi pas ! Et d’abord qu’est-ce que l’art ? Je me devais d’ouvrir une véritable enquête sur les ressources étonnantes du territoire de l’art qui avait trouvé dans notre société un espace et un rayonnement sans égal avec son marché, ses cotes, mais surtout ses inventions, ses créateurs, ses amateurs qui contribuaient à transformer nos mentalités et même notre style d’existence. Une étonnante aventure dont l’élan me galvanisait.

En évoquant ma jeunesse passée, je découvrais comme une ligne supérieure qui, de l’interrogation profonde sur l’existence de Dieu et la dialectique qui m’avait conduit à une quête philosophique à partir du « Grand Bang » et le monde en expansion qui tentait de se reconstituer - avec l’apparition de la lucidité de l’homme -, et m’avait conduit à la frontière de la prise de connaissance d’un phénomène majeur : la mutation de la société humaine et ce, à partir de ceux qu’on appelle les artistes et qui apparaissent comme les « têtes chercheuses »..

Concevoir un journal et une équipe, deviner la quête d’un public et la stratégie pour le mobiliser, établir un budget, étudier un rendement, autant de problèmes dont la nouveauté et l’importance m’accaparèrent très vite. Ce fut une belle aventure que la constitution de cette « famille journalistique » que nous évoquerons le moment venu. Dans le domaine de l’art, par contre, celui des expositions comme des ventes publiques, je restai sur la réserve.

— Vous donnez beaucoup de place à des gens qui n’ont rien à dire, me dit le fils du patron.

— Monsieur Daniel, j’attends vos observations et vos conseils. Que diriez-vous si, demain, un de vos amateurs se plaignait que nous avons mis en cause l’authenticité du Van Gogh que vous avez acheté la veille ?

— Vous avez raison, mais l’art moderne offre un vaste domaine à la curiosité publique. Comme vous le savez, notre spécialité est l’art ancien. Vous devriez mettre en vedette quelques-uns de nos grands contemporains, sans aucun risque au contraire. Nous sommes très peu présents dans ce secteur.

Je me le tins pour dit et sans attendre je m’engageai dans la filière. Mon choix fut sans hésitation. En ce milieu du XXe siècle en ébullition, j’avais la chance inouïe de pouvoir fonder une opinion en réponse à une question aussi majeure pour moi que l’existence de Dieu : Pourquoi l’art ?

Les églises pour célébrer le seigneur, les rois et les princes pour illustrer leur importance, les bourgeois pour imiter les grands et prouver qu’ils en avaient les moyens, toutes les hiérarchies utilisaient l’art comme monnaie culturelle et même monnaie d’or. La vérité était ailleurs : dans l’œil, la curiosité, la main talentueuse de l’artiste qui, d’abord artisan soumis, va se libérer des contraintes techniques pour affirmer sa vision personnelle de la réalité. Dans une peinture, la reproduction de l’image s’estompe peu à peu pour laisser des traces d’état de sensibilité au-delà de la chose vue. Le dessin du visage, des mains, du regard, l’attitude du modèle, mais bientôt le choix des couleurs, les fonds, les vêtements, les objets composent un théâtre où la vie circule et où la mort marque sa présence. Chaque œuvre m’apparaissait comme un purgatoire où rien n’était vrai, mais où tout était possible, où l’épreuve et la condamnation étaient aussi implicites en fonction, par exemple, de l’aigu du regard.

Quand je me demandais, lors des offices religieux, quel était le rôle de la prière en dehors du conditionnement qu’elle imposait, je me mis à observer les visages. Les rares qui ne faisaient pas semblant de prier avaient les yeux fermés, les mains jointes, comme pour sceller un accord profond et on devinait leurs réactions qui se voulaient passionnelles comme pour affirmer leur volonté de contact avec Dieu. Mais, sans l’orgue, les chants, l’élévation, le cérémonial, on plongeait dans le vide.

L’artiste me paraissait, lui, comme l’être capable d’opérer un « arrêt sur image » au-dessus de ce vide, hors des sentiments ordinaires, pour tenter de découvrir en lui la plus extrême sensibilité. Il est, sans doute, le témoin des vibrations nouvelles de l’âme du futur qui s’élabore. A.P.