ENTRETIEN D'ANDRE PARINAUD AVEC ALBERT SKIRA

(Paru dans la Galerie des Arts, n°101, février 1971)

AP :Cher Albert Skira, je vais vous poser une question un peu naïve, mais que se posent tous vos admirateurs, c'est-à-dire vos lecteurs : Comment êtes-vous venu à l'édition? Pourquoi avez-vous découvert ce chemin plutôt qu'un autre? Vous étiez doué pour beaucoup de choses.
AS : Oui, mais vous savez, je me suis toujours intéressé aux livres et cet intérêt remonte à mes premiers souvenirs d'enfant. Adolescent, je lisais énormément, beaucoup plus que maintenant. Que je vous dise que mon goût pour les livres était devenu une idée fixe... et, en 1928, je décidai de quitter Genève pour aller à Paris. Je rassemblai mes économies et, pour commencer, pour vivre, je fis un peu le bouquiniste. Je vendais et j'achetais des livres, je téléphonais aux bibliophiles. Je consultais l'annuaire du téléphone, j'appelais les médecins, au hasard et m'annonçais : «Je suis Albert Skira, libraire »...

AP : Cela se rapprochait, le livre entrait dans votre vie.
AS : Oui, avec ce système, je me débrouillais assez bien. J'avais parfois de très beaux livres, des éditions originales. Mais mon idée d'édition ne me quittait pas. Tout en vendant les livres des autres, je me disais : Mon premier livre, je veux le faire avec Picasso ». C'était courageux n'est-ce pas, audacieux dirais-je...

A P: Vous ne connaissiez pas Picasso ?
AS : Non... J'ai dit : «Ce sera Picasso, Matisse sera le deuxième ».

AP :Vous aviez du goût pour leur peinture?
AS : Je m'y intéressais depuis que j'étais adolescent... mais ceci est une autre histoire. Je reviens en arrière. Les Métamorphoses d'Ovide ont paru en 1931 et j'ai connu Picasso en 1928-1929. Vous dire le jour exact, je ne le peux pas.

AP :On est maintenant en 1929, il y a quarante ans, oui. Picasso habitait Quai des Grands Augustins?
AS : Non, rue La Boétie. Il avait là son appartement et son atelier.

AP :Chagall habitait Porte d'Orléans...
AS : Oui, c'est cela. Je téléphonais tous les jours à Picasso. Il n'était pas là ! J'allai voir sa concierge, mais la réponse était toujours : « Picasso n'est pas là », « Picasso est sorti »... Je me disais : « Il faut que j'aie Picasso». Un soir... c'est toujours comme cela l'existence...

AP :Dans votre vie il y a beaucoup de hasards qui interviennent, une rencontre, un ami qui est là...
AS : Il y avait une personne bibliophile à laquelle j'avais vendu des livres qui m'invita un jour à une petite réception où je fis la connaissance d'un Roumain, fort sympathique. Je ne sais pourquoi, je lui fis part de mon désir de rencontrer Picasso. Il me dit : « C'est facile... » puis : « Je suis très ami avec la personne qui peut téléphoner à Picasso et qui peut vous le faire rencontrer le lendemain ».

AP : Formidable!
AS : J'en étais abasourdi. Moi qui venais de passer quatre mois d'attente... Je demandai le nom de la personne qui pouvait
ainsi m'ouvrir la porte de Picasso. C'était Jacqueline Apollinaire; on prit rendez-vous chez elle, elle habitait 202 Boulevard ST-Germain, là où habitait Apollinaire.

AP :C'est là où il est mort.
AS : Le lendemain, je vais chez Jacqueline Apollinaire qui était une femme charmante. Pour elle, Pablo Picasso était là ! Elle lui dit : «J'ai un ami, un jeune Suisse, tu dois absolument le recevoir ». Picasso me donna donc rendez-vous pour le lendemain. Vous pensez si j'étais à l'heure ! Voilà mon premier contact avec Picasso... Ensuite, je suis resté très ami avec Jacqueline Apollinaire, mais vous voyez, si je n'étais pas allé à cette soirée, je n'aurais pas connu ce Roumain, pas Jacqueline, et pas Picasso...

AP :Rien ne se faisait.
AS: Peut-être...
Lorsque je vis Picasso, il me dit : «Jeune homme, qu'est-ce que vous voulez ? Je lui répondis : « Je veux que nous fassions un livre ensemble ». « Oui ? » Il me regarda en souriant : « Vous voulez faire un livre avec moi ? » Oui, lui dis-je, avec des eaux-fortes originales de vous. Vous allez illustrer un livre ». « Ah ? » dit-il - à cette époque, il travaillait au «Chef-d'oeuvre inconnu » de Balzac chez Vollard. Mais je ne connaissais pas Vollard, je ne le connus que plus tard, en travaillant dans cet atelier. Picasso rétorqua : « Mais quel livre? »... Je n'en avais pas la moindre idée... Quel texte proposer ? Ce que j'avais en tête, c'était qu'il illustre le livre, mais il n'avait pas plus d'idée que moi sur le texte à illustrer. Puis il me dit : « J'aimerais faire un livre où les femmes se transforment en poissons, ou les poissons se transforment en taureaux, où les taureaux se changent en autre chose... tout cela qui change tout le temps de forme... « Je me disais : « Il y aurait bien un livre, que je n'ai pas lu, mais qui pourrait convenir, Les Métamorphoses d'Ovide ». A ce moment arriva Pierre Matisse, et il entra dans la discussion pour dire : « Mais ... les Métamorphoses d'Ovide, ce serait parfait ».

AP: Sans que vous en ayez parlé?
AS : Je dis : «J'ai pensé à ce livre parce que Picasso voudrait quelque chose qui se métamorphose continuellement». J'ai donc lu tout l'ouvrage et on décida de s'arrêter aux « Métamorphoses » d'Ovide. Naturellement, je le savais, Picasso n'allait pas lire ces 400 ou 500 pages... Je les ai donc lues en lui suggèrent des passages. Je voyais très bien ce qu'il pouvait faire... De suggestion en suggestion, on examinait ensemble les passages à illustrer... Petit à petit, je l'ai amené à lire le texte et il a commencé à s'y intéresser. Mais le drame ne faisait que débuter...

AP: C'est un roman à suspense...
AS : Parce que Picasso me regarda et me dit: « Vous êtes jeune... » avec tout ce que cela pouvait sous-entendre puis encore « Jeune homme, je suis très cher... »

AP: ll faut dire que vous aviez de l'estomac, comme on dit...
AS : Il fallait en avoir... Mais j'aurais trouvé de l'argent n'importe où et je l'ai trouvé. Il me dit encore : « Combien d'eaux-fortes ? » - Je veux en faire une quinzaine ». Je le quittai et revins deux jours après. J'avais revu mes « Métamorphoses » et lui dis : « 15 eaux-fortes, cela ne va pas, il en faut 30... Il faudrait faire 15 bandeaux de têtes de chapitres et 15 hors-textes ».

AP :C'était le début de toutes les collections Skira ? Le premier livre ?
AS : Le tout premier livre, c'était courageux, mais c'était ensuite que j'ai dû avoir du courage, encore davantage... Lorsque je revis Picasso quelques jours plus tard, je lui proposai de faire « un petit contrat ». Il me répondit : « Je n'ai jamais fait de contrat de ma vie. »
 
AP :C'était parole-parole...
AS : Non, c'était parce qu'il disait toujours oui et qu'il ne le faisait pas toujours et, pour moi, il savait très bien qu'il ne le ferait pas. Plus tard, je lui ai posé la question, car nous somme devenus très amis depuis et, quand je lui demandai : « Pour­quoi dis-tu toujours oui et jamais non? » il répondit : « Parce que dire oui, c'est plus facile, on se débarrasse des gens. Si on dit non, ils discutent, ils veulent savoir pourquoi, on perd du temps, je n'ai pas de temps à perdre, alors je dis oui ». Et il avait dit oui pour les « Métamorphoses ». Pour le contrat, je lui dis: « Mais moi, j'ai besoin d'un contrat, parce que si j'annonce aux librairies que je fais un livre illustré avec vous, personne ne me croira... Ce contrat, ce n'est pas pour nous, c'est pour pouvoir montrer que c'est vrai ». Eh bien, il a accepté ! Malheureusement, ce contrat a été perdu... c'est triste. On ne faisait pas très attention aux papiers à ce moment-là, cela n'avait pas beaucoup d'importance. Aujourd'hui, un contrat signé par Picasso, dans une vente publique, cela vaudrait un prix énorme!

AP :A combien d'exemplaires ont été tirées Les Métamorphoses?
AS : 125 exemplaires.
Je pensais que deux mois après, Picasso commencerait à travailler. Pas du tout ! Je téléphonais, j'allais le voir. Pendant un an, il n'a pas entrepris un seul dessin, il n'avait rien fait. Je n'en pouvais plus. Il avait alors récemment acheté le château de Boisge­loup, près de Gisors. Je l'y appelai et il me dit : « Venez demain.» Sur les lieux, on m'apprit que Picasso venait de partir pour le Midi, à Golfe-Juan... Je sautai dans ma Bugatti et filai là-bas. Lorsqu'il me vit arriver, il dut se dire qu'il ne se débarrasserait jamais de moi!

AP: Tellement tenace...
AS : Il me dit: « Il faut que je fasse quelque chose. On va commencer tout de suite. On va aller à Nice acheter du cuivre... » On ne trouva pas de cuivre à Nice, mais du zinc. Et puis, il y avait à ce moment-là des travaux à Nice auxquels étaient attachés des Algériens; Picasso trouvait qu'ils chantaient tellement bien qu'il voulait les engager tous pour qu'ils viennent chanter chez lui ! C'est tout à fait un trait de Picasso cela !

AP :Grand seigneur...
AS : J'eus toutes les peines du monde à lui faire abandonner ce projet et, finalement, nous sommes rentrés ayant enfin trouvé du cuivre. Picasso exécuta deux eaux-fortes, qui sont devenues introuvables et qui ne figurent pas dans «Les Méta­morphoses», mais elles ne convenaient pas pour le livre.

AP :C'est très joli comme histoire.
AS : Je termine mon histoire de Picasso. Je téléphonai un jour à tout hasard à Bois­geloup et Picasso me dit : «Vous pouvez venir, il y a quinze cuivres gravés. » Je me précipitai et les quinze cuivres étaient vraiment là, superbes. Nous allâmes le lendemain chez Louis Fort qui tirait les eaux-fortes. Vous ne pouvez imaginer l'impression que cela m'a fait lorsque je vis les cuivres tirés... c'était magnifique! Mais j'ai dû attendre encore six mois pour obtenir les bandeaux, après de multiples téléphones... Finalement, le livre est sorti en 1931, le jour de l'anniversaire de Picasso, le 25 octobre 1931. Il avait cinquante ans.

AP :C'est formidable
AS: J'ai mis volontairement l'achevé d'imprimer au 25 octobre 1931, mais c'était en fait une dizaine de jours avant. Cependant, c'est ensuite que la difficulté a recommencé pour la vente du livre. Personne n'en voulait.

AP :Même illustré par Picasso ?... Il était tout de même déjà connu.
AS : Il était connu par certains tableaux. Sa peinture était même déjà très chère, elle valait des prix énormes, mais les bibliophiles en étaient restés encore aux livres illustrés par des illustrateurs professionnels.

AP :C'est-à-dire des illustrations agréables...
AS : Un livre illustré par Picasso leur faisait peur.

AP :C'était inusité.
AS : J'allai un jour chez un grand soyeux de Lyon, je lui offris mes planches et, tout en me mettant la main sur l'épaule, il me dit: « Jeune homme, changez de métier! » Amusant, n'est-ce pas?
Mon premier client habitait Londres et je suis allé là-bas pour voir quelle tête avait ce premier acquéreur. C'était un grand libraire, le plus grand libraire de Londres.: Anton Zwemmer. Nous sommes devenus de grands amis depuis. J'ai trouvé trois ou quatre clients en France. Puis le livre fut exposé dans la galerie de Marie Harriman, la femme d'Averell Harriman, à New York. Elle avait acheté la moitié du tirage, ce qui me permettait de payer Picasso, parce qu'il n'avait pas voulu que je le paie tout de suite, disant : « Quand le livre sera fini... » Il ne m'a pas demandé d'argent parce qu'il pensait qu'il ne le ferait pas. Il était honnête. Il m'a avoué cela plus tard, beaucoup plus tard.

AP : S'il avait touché l'argent d'avance, il n'aurait peut-être pas travaillé.
AS : Il a catégoriquement refusé. Marie Harriman a donc exposé notre livre en donnant une réception comme seuls les milliardaires américains peuvent en donner, dans l'immense galerie qu'elle dirigeait et le Tout New York était présent. C'est là que j'ai connu Fred Astaire. Pourtant, malgré cette extraordinaire exposition, Marie Harriman n'avait vendu que deux exemplaires du livre en trois semaines... malgré toutes ses relations.

AP :Quel énorme effort pour ce résultat.
AS : Les Américains sont très peu bibliophiles. Mon premier client fut George Gershwin, l'auteur de Rhapsodie in Blue et le second Gene Tuney, le boxeur qui a battu Dempsey. Ce furent donc un compositeur et un boxeur qui furent mes deux premiers clients américains. Le boxeur était très cultivé, connaissant bien la littératurefrançaise et très érudit. Je le connus lors d'une somptueuse réception donnée par les Whitney - que je dise à ce propos une petite anecdote : je n'étais pas riche et j'avais dû acheté un frac et emprunté un claque à un ami mais le chapeau était trop grand et je l'ai bourré de papier journal; lorsque j'allai chercher Adèle Astaire dans sa loge, les papiers tombèrent de mon couvre-chef. Je couvris mon visage rouge de confusion par un chapeau qui me tombait sur les oreilles... Donc Gene Tuney m'e­traîna en me disant que mon livre était merveilleux et il me parla jusqu'au matin de Picasso qu'il connaissait, de Rimbaud, de Baudelaire, d'Eluard, d'André Breton et des surréalistes... C'était étonnant pour un
boxeur. Le lendemain, moi qui croyais m'être endetté dans cette réception où un verre de champagne coûtait vingt dollars, je vois ma photographie en première page du New York Times et de tous les grands journaux newyorkais, photographie prise aux côtés d'Adèle Astaire « au grand bal des Whitney », commenté comme l'événement du jour.

AP :Vous étiez lancé.
AS : Lancé aux Etats-Unis. Voilà donc mon histoire américaine et celle de mon Picasso.

AP: Elle est très belle.
AS : On a fini par vendre «Les Métamorphoses ». Le prix était de $ 400 aux Etats­Unis, en Suisse de I- 1 600 environ. Il s'est vendu petit à petit. Immédiatement après la guerre, on n'en trouvait plus. Les exemplaires sur papier Japon valaient $ 600. Une hausse intervint immédiatement après la guerre; à la dernière vente publique, le livre était monté à 48 000 F suisses. Les libraires-bibliophiles le recherchent aujourd'hui à 50000 F suisses mais ne le trouvent pas.

AP :50000 F suisses, cela fait tout de même plaisir.
AS: Oui, rétrospectivement... j'avais raison de m'entêter. Lorsque j'ai fêté mes vingt ans d'édition, j'étais chez Achille Weber, ici à Paris, qui avait reçu une lettre qui me toucha beaucoup : celle du grand soyeux lyonnais qui m'avait conseillé de changer de métier. C'était une lettre extraordinaire où il exprimait ses regrets de m'avoir si mal jugé... Ensuite, l'année suivante, en 1932, je publiai LES POÉSIES DE STÉPHANE MALLARMÉ, illustrées par Matisse. Le livre vaut actuellement entre 10000 F suisses à 12500 F suisses, et il est introuvable.

AP :Combien de planches ?
AS : 29 eaux-fortes originales. C'est un livre magnifique, que je préfère peut-être aux Métamorphoses.

AP:Nous sommes dans la partie purement « création ».
AS : Le Mallarmé c'est encore une autre histoire. Donc cette publication en 1932, puis en 1933, il me vient l'idée, pour gagner de l'argent - je n'en avais plus - de fonder une revue surréaliste qui s'ap­pellerait Minotaure. Les deux premiers numéros furent réalisés en trois semaines et Picasso illustra la couverture du n° 1 du fameux « Minotaure ». Ce fut un travail ininterrompu de jour et de nuit et aucun de mes collaborateurs ne ménagea ni son temps ni sa peine. Je connaissais Breton, Eluard, Desnos, Bataille, Vitrac, Giacometti. J'étais très fier du premier numéro et il se vendait mal... Pourtant, ce n'était pas cher, 15 F français. Mais il fallait payer l'imprimeur, nous avions peu d'abonnés. Nous fîmes encore un gros effort pour sortir le numéro double 3-4. Ce sont les
Japonais qui ont représenté le plus gros pourcentage d'abonnés; ils avaient tout de suite été très touchés par le surréalisme.

AP: Il y a une grosse cellule surréaliste au Japon, en Roumanie.
AS : En Tchécoslovaquie aussi, mais la France boudait.

AP : André Breton m'a raconté toute sa col­laboration avec Minotaure dans les Entre­tiens que j'ai fait avec lui (Gallimard).
AS : C'était merveilleux.


AP :André Breton s'en souvenait avec émotion.
AS : Dali aussi - et il est toujours merveilleux, plein de feu et d'une immense culture.
Pour en revenir à Minotaure, nous changions d'imprimeur à chaque numéro, je n'avais plus d'argent, j'étais dans un bureau loué meublé, cela a été la misère... mais finalement la revue avait du succès, on en parlait quand même... aujourd'hui elle vaut cher et s'est vendue $ 1 200 à New York. En 1935, je ne pouvais plus payer les auteurs. Tant bien que mal on surnagea... mais c'était une année de crise aiguë - à part les nos 6 et 7 de Minotaure, j'avais tout de même entrepris la publication d'une collection intitulée « Les Trésors de la peinture française... » pourtant... revenons-en à la guerre, le dernier numéro de « Minotaure » a été terminé juste au moment de la guerre.

AP: «Les Trésors de la peinture française », c'était de la bonne édition.
AS : Avec une qualité d'oeuvres, de tout... je dois extrêmement sévère pour cela. En 1 936,jepublie« les Bucoliques de Virgile », illustrées de 21 eaux-fortes d'André Beaudin, qui sont également épuisées. Puis, en 1937, je reprends la publication des « Trésors de la peinture française », mais avec une formule nouvelle; le travail de la gravure était assuré par un jeune chromiste, Michel Guézelle, au talent exceptionnel. Les années 1938-1939 sont entièrement consacrées à cette collection et à « Minotaure » dont le treizième numéro termine la publication. En 1941, je transférai ma maison de Paris à Genève et je demandai à André Derain d'illustrer le « Pantagruel », dont la publication paraîtra le 15 avril 1945; ce sera l'oeuvre gravée la plus importante du peintre. Durant trois ans, il a dessiné, gravé et travaillé à la mise en page. Il inventa un procédé d'impression qui consistait à colorier à la main les bois et à les imprimer sur une presse à taille­douce.
En 1942, je rendis fréquemment visite à Henri Matisse qui séjournait dans le Midi; c'est alors que nous avons décidé de publier les « Florilèges des amours de Ronsard», avec 126 lithographies originales en deux couleurs. L'ouvrage est aussi épuisé.

AP :C'était toujours de la bonne édition...
AS : Oui, et j'ai continué à rechercher la qualité dans tous les domaines... mais j'ai oublié de vous dire qu'en 1934, j'ai publié « Les chants de Maldoror » pour le compte de Lautréamont, livre illustré de 42 eaux­fortes de Salvador Dali. C'est un des livres les plus importants dans l'histoire du surréalisme et il est également épuisé. Et puis, n'oublions pas « Les oeuvres complètes » d'André Malraux en 1945 et « Les conquérants» en 1948, livre illustré de trente eaux-fortes originales en deux couleurs d'André Masson ; un autre beau livre introuvable... Lorsque je parle d'André Malraux, je n'oublie pas non plus qu'un an avant la fin de la guerre, sortait le premier numéro de « Labyrinthe », et ce fut le temps de l'amitié. Cette amitié me liait à Alberto Giacometti, Elie Lotard, Roger Montandon, avec lequel je discutais des soirées entières du numéro en train de se préparer. Ce fut encore ce temps de l'amitié qui me rattacha à des hommes tels que, bien entendu, Picasso, mais aussi Michel Leiris, Georges Bataille, Eluard, Aragon, Breton, Balthus, Malraux et combien d'autres. Ce journal, c'était une manière de retrouver tous ces amis, de retisser tous ces liens que la guerre avait déchirés ou recouverts. La suite, vous la connaissez, mais il y a encore beaucoup de livres dont je n'ai pas parlé... Plus tard aussi, la sortie des collections Peinture Couleur Histoire, puis Les Grands Siècles de la Peinture, Le Goût de notre Temps, Les Trésors de l'Asie, Les Trésors du Monde, Art Idées Histoire.

AP :Et vous continuez?
AS : Oui, certainement; j'ai une foule de nouveaux projets... Bien entendu, il y a encore ma nouvelle collection «Les sentiers de la création » qui a beaucoup de succès. On trouve l'idée nouvelle, mais savez-vous que je l'ai eue en 1930 ? C'était alors que je me promenais un jour avec Picasso à Boisgeloup, dans une forêt; je le vis soudain se baisser pour ramasser un branchon d'arbre mort et le mettre dans sa poche..J étais étonné mais je le fus plus encore lorsque, après quelques pas, je revis à nouveau Picasso ramasser un vieux fil de fer rouillé. Quelle ne fut pas ma surprise de voir quelques jours plus tard, lorsque j'allai à l'atelier de Picasso, que la branche d'arbre mort et le fil de fer avaient été recouverts de plâtre et qu'ils avaient déjà forme de sculpture... C'est là l'origine des « Sentiers de la création »... Les auteurs auxquels je demande de parler de leur création, de dire par quels chemins ils ont passé avant de voir l'ceuvre créée, tous répondent de façon différente ; chaque réponse est une découverte, mais l'un de mes auteurs n'a-t-il pas dit : « Ce n'est pas la réponse qui éclaire, c'est la question »...