Nicolas Schöffer / André Parinaud
«  C’est la pensée créatrice qui fait la véritable histoire
et détermine l’avenir »
(Paru dans Galerie des Arts, n° 152, novembre 1975)

André Parinaud : Nicolas Schöffer, qu'elle a été dès l’origine ton intuition artistique, ta démarche de départ, qui a déterminé ce que nous connaissons aujourd’hui ?

Nicolas Schöffer : Cette démarche a commencé en 1948. Les motivations sont relativement simples. Je fais de l’art depuis l’âge de 5 ans. L’homme est un animal créateur qui a le don de dépassement, c’est-à-dire d’aller au delà de tout ce qui peut être appréhendé dans l’immédiat. Ce pouvoir, nous connaissons très bien son mécanisme, c’est sa faculté de mémoriser, sa faculté de sélectionner les informations mémorisées, sa faculté de combiner les informations ainsi obtenir, et surtout sa faculté de découvrir en associant, analysant t synthétisant de nouvelles informations. Comme il y a l’explosion démographique, il y a l’explosion informationnelle. Mais il y a quand même un secteur où le problème ne se pose pas : l’information de qualité, et là nous abordons le problème de l’art, c'est-à-dire que les informations  artistiques réelles – j’insiste là-dessus parce qu’il y a de fausses informations artistiques – suivent un cours contraire à l’entropie c’est-à-dire sont néguentropiques. Dans le cosmos les phénomènes entropiques  sont contre balancés par des phénomènes néguentropiques, et tout spécialement par les phénomènes esthétiques qui sont tellement néguentropiques que leur action s’accroit au fur et à mesure que leur existence se prolonge. Leur valeur augmente avec le temps, c’est fantastique. C’est le seul phénomène dont la valeur et la percussion se démultiplient dans le temps. C’est par l’art que l’homme est sorti de sa condition de mammifère et a transcendé constamment sa propre condition.

A.P. : Tu sous-entendus que le phénomène néguentropique artistique n’est pas seulement lié aux formes, aux couleurs, à des formules esthétiques, mais qu’il est lié à une puissance magnétique qui ne cesse de rayonner et d’engendrer des facettes nouvelles et des métamorphoses continuelles.

N.S. : C’est-à-dire à nos idées. Les produits artistiques ne sont pas des objets, ce sont des idées qui peuvent s’incarner, l’Acropole est une ruine, mais l’idée n’est pas en ruine ; on ne peut pas ruiner une idée ! J’ai compris, en 1948, que le problème n’était pas de badigeonner une toile, de modeler de la glaise, mais de travailler au niveau de l’imagination, en supprimant la main. L’art ne doit pas se faire avec les mains, mais au niveau de l’imagination ! J’essaie de « démanualiser » l’Art ! Par un coup de chance, j’ai lu le livre de Norbert Wiener sur la cybernétique, qui m’a tout éclairé — la cybernétique commençait à naitre, j’ai compris le processus. Grâce à cette prise de conscience cybernétique, mais aussi grâce à cette prise de conscience de dérision de l’objet et de la suprématie de l’imagination et de l’idée, j’ai commencé à orienter mes recherches pour aboutir au Spatiodynamisme, au Luminodynamisme, au Chronodynamisme et à la cybernétique impliquée naturellement dans cet ensemble.

A.P. : La main, qui a été si longtemps un des instruments majeurs du règne de l’homme est aujourd’hui dépassée ?

N.S. : La main est un frein ! Matisse a fait son chef-d’oeuvre dans son lit, avec ses assistants, qui découpaient ses papiers et collaient, ils travaillaient par transmission !

A.P. : Tu as mis au point tout une technologie des effets qui surexcite l’imaginaire et le place dans une continuelle métamorphose.

N.S. : La surexcitation de l’imaginaire n’est pas le seul problème, mais la socialisation de l’Art est essentielle.
Je cite souvent cette phrase de Bertold Bretch – d’autant plus importante qu’elle a été dite par un socialiste-communiste - : « Il ne manque pas d’artistes, et non des pires, qui sont résolus à ne travailler à aucun prix pour le petit cercle d’initiés, ils veulent faire de l’Art pour tous. Cela paraît démocratique, mais selon moi, cela ne l’est pas tellement, ce qui est démocratique, c’est d’arriver à faire de petits cercles de connaisseurs un grand cercle de connaisseurs ». Voilà la socialisation ! Ce n’est pas le réalisme socialiste, mais d’essayer de faire progresser des masses. Je dis çà tout spécialement pour la France où, actuellement, nous avons le petit cercle le plus intéressant du monde, mais le pays, dans le domaine culturel, est certainement un des plus sous-développés du monde. La communication la plus simple, la plus évidente, la plus directe au moindre prix est une nécessité ;
Pour moi, ni technologie, ni science, ni commerce ! Certes j’utilise la technologie, même s’il le faut la science, mais en ayant  à l’esprit cette phrase de Louis Armand : « Avec des ciseaux de bronze les sculpteurs de Mycènes ne pouvaient travailler que l’albâtre, les doriens, avec les ciseaux de fer, purent attaquer le marbre. Tout l’art grec est né de ce moyen nouveau  - et de là Phidias, Praxitèle, etc. Aujourd'hui, les ciseaux de fer ne nous intéressent pas, nous avons l’électronique ! Et ce que nous regardons dans les musées, ce ne sont pas les ciseaux, mais les oeuvres. L’électricité, l’électronique, l’ordinateur sont des ciseaux formidables, mais il ne faut pas montrer l’ordinateur, l’électricité, mais ce qui peut en naître.

A.P. : En 1956, quand tu as participé à cette nuit de la poésie que j’avais organisée au théâtre Sarah Bernhardt, tu étais déjà maître de toutes ces touches, si j’ose dire, tu avais déjà programmé lumière, espace et temps.

N.S. : Ça a été l’aboutissement. Je suis très content de le rappeler parce que tu as joué un rôle important avec cette nuit de la poésie dans le cadre du festival de Paris, et tous ceux qui ont vu et qui ont participé, n’ont pas oublié. C’était  vraiment une chose fantastique, et je le dis souvent avec regret que ce n’est pas aujourd’hui qu’on pourrait refaire une deuxième nuit de la poésie ! Il y a eu de drôles de changements dans l’organisation sociale ! Il est certain que c’était justement le moment où différents faisceaux convergeaient vers une  création et une créativité nouvelle, et cette première sculpture cybernétique qui maintenant est devenue historique — parce que c’était  justement, et de loin la première — a été quelque chose d’assez extraordinaire.

A.P. : C’était une sculpture qui évoluait en musique et en lumière, qui se mouvait et réagissait selon l’environnement.

N.S. : En l’occurrence, il y avait 4 paramètres sur lesquels était fixé son comportement, 2 paramètres sonores — hauteur et intensité du son — et 2 paramètres lumineux — la couleur et l’intensité lumineuse. Les informations étaient traitées et déterminaient des réactions qui étaient la marche en avant, en arrière, les changements de direction plus ou moins rapide, et les actions à l’intérieur de la sculpture, c’est-à-dire la mise en mouvement des plaques colorées, et diversement colorées, plus ou moins rapides.

A.P. : Qu’est-ce-que tu espères de la socialisation de l’Art ? Crois-tu que l’Art soit capable de changer le mental des hommes, de changer la vie, d’influencer directement l’évolution et leur comportement, ou est-ce que l’art ne fait que suivre l’évolution sociale ?

N.S. : Il y a trois types d »expression artistique. Un qui est en avance, sans lui notre humanité serait encore dans ses grottes préhistoriques — avant Lascaux. Il y a un para-phénomène contemporain, une sorte de témoignage, et ses imbrications dans la vie courante, tel que l’art commercial ou l’art politique, qui se développe depuis la fi du XVIIIe siècle, et que je qualifierai de criminellement parce que l’intrusion du commerce et de la politique dans l’art est un phénomène sociologique extrêmement grave qui, certainement représente un grand handicap pour la société — la commercialisation après la révolution française et la politisation après la révolution russe, qui peut-être est encore beaucoup plus grave. Enfin il y a des rétro-phénomènes, c’est-à-dire un art inspiré par le souci de la conservation des phénomènes passés et de leur répétition qu’on nous laisse croire au présent ! Les deux derniers phénomènes cités sont des phénomènes aliénants et répressifs.

A.P. : Il y a donc trois formes de répression culturelle : la répression politique, la répression par l’argent, la répression par le faux intellectualisme, et notamment »rétro ».

N.S. : Oui, mais ces formes non seulement ne m’intéresse pas, mais je les combats violemment. Ne me concerne que l’art, moteur de la société, comme par exemple celui de Duchamp qui a bouleversé l’histoire sociale, l’histoire tout court, qui a modifié le subconscient collectif ; par toutes ses actions, c’est un des grands pivots de l’histoire contemporaine, sa cuvette de W.C. exposée en 1915 est de plus en plus actuelle ! Mais quand maintenant des jeunes peignent leur sexe en vert, çà n’a aucun intérêt ! Michel Ange a dit : « Ce n’est pas en suivant quelqu’un qu’on le dépasse ... » Il reste que celui qui a rompu, qui a perturbé la société bourgeoise, beaucoup plus que toutes les révolutions — que ce soit la révolution française qui a fait naître la société bourgeoise, ou la révolution russe qui a recréé un autre système bourgeois —, c’est Duchamp.

A.P. Pour répondre à ma question, tu considères que l’Art est un véritable facteur révolutionnaire, un facteur de mutation, si je suis bien ta pensée.

N.S. : Je vais plus loin : c ‘est le véritable moteur du véritable progrès. Est-ce qu’on peut imaginer une société sans Art ? Est-ce possible ?

A.P. : Donc pour toi l’artiste est une espèce de radar de l’avenir ?

N.S. : Si tu veux, est une image. Nous avons dix milliards de neurones. Qui eux-mêmes ont une complexité fantastique et constituent tout l’être imaginatif, créatif, intellectuel. Cet ordinateur fantastique que nous possédons — que nous ne pourrons jamais réaliser artificiellement parce que les composants sont tellement nombreux que l’univers entier ne serait pas suffisamment grand pour le bâtir — est le miracle de l’homme. Chez certains, ces dix milliards de neurones sont orientés dans une direction de dépassement, qui ouvre une voie, Les autres s’engouffrent et avancent, l’histoire se fait ! C’est la pensée créatrice par son explicitation des idées qui transcende ce mouvement.

A.P. : Parlons de l’étape actuelle.

N.S. : Je ne me classe pas parmi les êtres géniaux, je suis plutôt un lutteur, un propagateur d’idées. Je voudrais que la répression cesse, que les jugements de valeurs changent, qu’on mette chacun à sa place, et que cet énorme gaspillage devienne le capital fécondant de l’humanité.
J’ai vu Brancusi  quelques mois avant sa mort, couché ; il me disait « Vous voyez, c’est seulement aujourd’hui qu’on me demande de réaliser mon coq de 100 mètres de haut en Amérique. Je ne le peux pas, je suis paralysé, l’Amérique n’aura pas mon coq ! » On a gaspillé Brancusi, mais on a réalisé des ordures ! Partout des monuments innommables. A Brancusi on a tout refusé, et Brancusi est unique, et c’est fini ! Puisque nous sommes à Brancusi, il m’a avoué : « J’ai trouvé un bonheur inouï quand j’ai exposé New York pour la première fois, au Musée d’Art Moderne, un jour, entre midi et treize heures, je suis revenu dans les salles pour voir sans le public, et qu’est-ce que je vois ? Une jeune fille agenouillée devant ma sculpture, ce fut la plus grande joie de ma vie. »

A.P. Il suffit d’un geste d’amour pour sauver Gomorrhe ... Mais j’aimerais, Nicolas, quad tu parles de ce que tu es en train de mettre en circulation.

N.S. : Les motivations sont simples : socialisation, « démanualisation » et naturellement pas de commercialisation, mais diffusion et socialisation, industrialisation.

A.P. : C’est ce que tu viens de tenter avec Artcurial ?

N.S. : Pour Artcurial, j’ai créé un système d’éléments qui permettent des combinaisons infinies en les rassemblant en sculpture, en relief, en mural. La lumière électrique  et la programmation électronique permettent de créer sur une petite ou grande surface, une sorte d’univers multicolore. Le public peut choisir dans une très grande quantité de modèles, une très grande quantité de supports combinatoires et il peut recréer des combinaisons à l’infini car les rapports harmoniques sont toujours équilibrés grâce à une trame surharmonique de la section d’or. On est, par exemple, en présence  d’une boîte électronique qui permet, sur une simple touche de la main, de faire jaillir un certain nombre de formes et de couleurs ; on peut, par ailleurs, programmer dans le temps, multiplier ces boîtes en les additionnant, en deux dimensions, ou en trois dimensions. On peut faire des sculptures illimitées, en hauteur, en largeur. J’ai également mis au point des sérigraphies auto-collantes qui permettent de composer des images à l’infini. Enfin, je montrerai ce mois-ci, mon prisme à la Chapelle de la Sorbonne à partir du 15 octobre et jusqu’au 15 décembre, esquisse d’un grand projet qui serait de réaliser une cathédrale du XXe siècle. Ce prisme est une très vieille recherche. Il s’agit d’un triangle. Dans ce prisme équilatéral avec trois panneaux de miroirs qui se multiplient avec un coefficient 100 concernant l’un des côtés de ce triangle. Dans ce prisme j’ai fait diverses expériences dont la plus importante a été mon spectacle audiovisuel cybernétique à l’Opéra de Hambourg. A la Sorbonne, 500 toiles électroniques programmées vont créer un développement visuel considérable. Je veux créer un spectacle lumineux et spatial programmé et accompagné d’une musique faite sur un ordinateur par Pierre Barbaud. Je voudrais élargir ce prisme aux dimensions d’un monument de cinquante mètres de côté. Ce serait une sorte de cathédrale de notre époque. On ne bâtit plus de cathédrales pour des raisons sociales, économiques et politiques. Je voudrais créer un Haut Lieu où les gens pourraient réfléchir, méditer. L’homme a besoin de réfléchir, de se situer dans le monde. Il faut qu’il puisse se retrouver à un moment donné dans un lieu où il peut oublier le quotidien et évoluer dans une autre dimension. Ce prisme à l’échelle de 50 mètres n’est pas très grand de l’extérieur, mais il est énorme à l’intérieur et crée un espace quasi-sidéral, où se projettent des programmes. Visuels adéquats, formant un lieu privilégié où chacun se retrouvera seul. A partir de certaines dimensions, les rapports sont tels que l’on peut réfléchir sur l’échelle de l’homme et de l’univers juxtaposés. Cette cathédrale aurait 1000 places. Toutes les religions y auraient accès, tous les mouvements d’opinion sous le signe de l’imagination, de l’intelligence et de l’esprit. L’homme y sentira son importance par rapport à son espace intérieur et aussi l’espace extérieur dans lequel il est situé. Il redeviendra un centre entre les deux infinis.