Entretien Yves Saint Laurent André Parinaud (1959)


Transcription de l’interview télévisuelle – Journal de 20h du 1er février 1959

André Parinaud : M. Saint Laurent, nous sommes ici dans la salle du conseil de la Maison Dior mais quels sont les mannequins qui nous entourent, qu'est-ce qu'ils représentent ?

Yves Saint Laurent : Et bien, chaque... chaque année, une à deux fois par an, je crois, les ouvrières pour augmenter de catégorie font un concours et dans ce concours, elles exécutent une robe de la saison précédente.

A.P. : Donc aucun des modèles de la saison nouvelle.

Y.S.L. : Non, ce sont ceux de la dernière saison.

A.P. : Eh bien parlons un peu de la saison nouvelle. Je crois que vous étiez très attendu pour cette 3ème collection et la plupart des critiques, même les plus féroces, en parlant de votre collection, parlent de triomphe. Parlons donc un peu de votre triomphe. Et d'abord, est-ce que vous pourriez nous caractériser les éléments de la mode nouvelle ?

Y.S.L. : Je pense que l'élément principal de cette mode est la jeunesse et surtout un retour à des tendances jusque-là un peu oubliées, c'est-à-dire, la simplicité, le naturel, la souplesse.

A.P. : Si vous deviez d'une formule définir cette mode nouvelle, est-ce que vous pourriez en quelques mots, disons, en tracer la ligne ?

Y.S.L. : Il n'y a pas tellement de ligne dans ma collection, c'est justement un des faits les principaux. Jusqu'à présent, la mode s'encadrait dans une forme purement géométrique ou un dessin plus construit. Tandis que cette fois-ci, il y a un laisser-aller, une souplesse, un naturel qui se dégage et qui sont...

A.P. : Plutôt une recherche de style ?

Y.S.L. : Une recherche de style, oui. Je pense que la ligne se perd au profit d'un style, cette saison.

A.P. : Combien de... dessins représente une collection comme la vôtre ?

Y.S.L. : Environ 1 millier.

A.P. : Et combien de modèles alors ?

Y.S.L. : Et 200 modèles.

A.P. : La perte est donc assez énorme, n'est-ce pas ?

Y.S.L. : Oui.

A.P. : Et en combien de temps dessinez-vous ce millier de dessins ?

Y.S.L. : Et bien, je dessine mes croquis en quinze jours, du 1er décembre... au 15 décembre.

A.P. : Et... la collection est ensuite réalisée donc du 15 décembre à fin février, en un mois et demi.

Y.S.L. : Oui, c'est ça.

A.P. : Et combien de personnes travaillent à cette collection ?

Y.S.L. : Environ 700 personnes.

A.P. : Je voudrais que vous me parliez également de la façon dont vous trouvez les noms de vos robes.

Y.S.L. : C'est très difficile. Je me sers un peu de beaucoup de choses, par exemple, le nom de mes chiens.

A.P. : Quels sont les noms de vos chiens ?

Y.S.L. : Bien, il y en a plusieurs. J'en ai eu plusieurs, y en a qui sont morts.

A.P. : Alors parlez-nous des robes qui portent le nom de vos chiens ?

Y.S.L. : Eh bien... la première est «Zouzou», c'était une chienne que j'aimais beaucoup, qui était grise, donc le modèle est gris. La seconde est «Boby», un tailleur, «Heizel» une robe noire.

A.P. : Je crois même que vous avez fait un, disons un cadeau à Zizi Jeanmaire en inventant une robe qui porte le nom de sa fille.

Y.S.L. : Oui, Valentine. C'est une robe de mousseline rouge, très jeune, très gai, un petit peu acide comme la fille de Zizi.

A.P. : Je vais vous demander maintenant alors pour nos téléspectatrices, qui doivent être très curieuses de la mode nouvelle, de nous dessiner, de nous esquisser les éléments de cette mode.

Y.S.L. : Oui, je vais vous le faire mais je n'ai pas le droit de dessiner une robe spécialement, la chambre syndicale l'interdit mais je peux faire l'esquisse d'une ligne.

A.P. : Eh bien vite au tableau noir. Je voudrais vous poser quelques questions, par exemple, comment seront les épaules cette année ?

Y.S.L. : Oui eh bien… les épaules sont naturelles dans la collection, les encolures dégagées, la taille toujours souple... le dos droit, la jupe... toujours aisée.

A.P. : Ce n'est pas un modèle, disons, qui est la formule même de votre collection, c'est un des modèles de la collection, ça.

Y.S.L. : Oui, enfin, c'est surtout l'ébauche, c'est une esquisse, ce n'est pas un modèle particulier. Enfin les principales caractéristiques sont les épaules naturelles, la souplesse de la taille et la ligne de la jupe qui n'est plus fourreau et qui n'entrave plus et qui dégage la silhouette, qui facilite la marche.

A.P. : Autrement dit, la femme à l'aise.

Y.S.L. : C'est ça.

A.P. : Et la robe du soir ?

Y.S.L. : Les robes du soir, eh bien, il y en a de plusieurs styles.

A.P. : Celui que vous préférez.

Y.S.L. : Celui que je préfère, eh bien c'est un petit chandail brodé... à buste très long sur une... sur une jupe de satin ample et mesurée.

A.P. : Disons la très grande simplicité.

Y.S.L. : Oui.

A.P. : Aussi bien pour permettre à nos téléspectatrices de discuter très avant dans la nuit des avantages et des inconvénients de cette mode, je n'y vois personnellement que des avantages. Merci beaucoup d'être resté Yves Saint Laurent.
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