André Parinaud / Rauschenberg

(Paru dans Galerie des Arts n°60, décembre 1968)


La gloire ne vous a pas changé ?
Le succès- vous savez. c'est une inquiétude supplémentaire! Après le grand Prix de la Biennale de Venise où la critique française considéra que j'avais volé à l'Ecole de Paris un prix qui lui revenait de droit. je me suis arrêté de peindre pour ne pas devenir un fabricant de dollars. J'ai monté des spec­tacles de danse que j'ai financé pour le plaisir.

Mais le fait qu'aujourd'hui vous êtes devenu classique puisque nom­breux sont les jeunes qui utilisent comme vous le plastique et le Plexiglas, comme vous le faisiez il y a dix ans avec vos « combine pain­tings »... le fait d'avoir eu raison... C'est parce que j'étais contre la raison que j'ai eu raison. Il ne faut pas se vanter d'être fou... Je pense que les jeunes trouvent tout « natu­rel » mon travail. C'est bien ainsi.

•  Qu'est-ce que vous préférez de vos oeuvres ?
Celle qui est à naitre... mais pour répondre exactement à votre question... mes collages hilarants. Ma chèvre angora que j'ai entourée d'un vieux pneu mais que la difficulté du transport a empêché qu'on la montre à Paris.

•   Quelle est l'importance de cette oeuvre à vos yeux ?
Peut-être parce qu'elle continue a « effacer » des gens et leur ouvrir le regard. à les mettre sur le chemin de la vérité... Une femme m'a demandé un jour ce que j'avais voulu signifier et je lui ai dit : vous­même. Je ne me moquais pas; avec son chapeau surmonté d'une plume, son rouge à lèvres. Sa poudre de riz, - ses perles - simples secrétions de mollusques - et la peau de léopard qui lui servait de manteau - elle était une combine lainting !

•   Vous vous proposer donc de « laver le regard », de briser les moules d'idées et de formes qui nous conditionnent pour nous montrer le monde nu dans sa beauté.
Je n'ai aucun but. Je désire intégrer à ma toile les objets de la vie... Que mes tableaux deviennent des actualités et gardent la valeur de la réalité. Je ne tiens pas à être com­pris. c'est-à-dire tué par l'intelligence des autres. Un tableau. c'est une énigme, comme le monde. Il n'existe qu'aussi longtemps qu'il résiste à l'esprit, après il n'est plus rien qu'un objet qu'on peut jeter.

Pourquoi introduire dans vos tableaux des objets périssables comme des légumes ?
La mort nous entoure. Il faut tout montrer. même l'atroce.

•   Une oeuvre pour vous est un défi ?
Je suis un homme qui veut appartenir au présent et seulement au présent. Dont l'oeuvre veut être présente. Mon ambition est de m'intégrer dans la réalité du monde, peu m'importe la postérité.

•   Vous avez déjà imposé votre nom et pris la tête d'un mouvement.
Je ne suis de l'avis de personne et j'espère que mon oeuvre n'est pas commune. La généralité tue le mouvement et en peinture le front commun est un syndicat de mort. Je ne suis à la tête de rien.

• Comment vous classez-tous ?
Je refuse les catégories, les étiquettes qui sont des faire-parts.

•   Quelles sont vos idées sur le monde, en dehors de la peinture ?
Je pense avec mes oeuvres. Je ne suis pas un moraliste ni un réformateur. Je veux être présent. mes toiles ne doivent pas avoir plus d'importance que les images qui passent ou le dessin de votre cravate.

Que vous le vouliez ou non, vous vous inscrivez dans une tradition dont Marcel Duchamp a été l'illustrateur.
Par malentendu ! Ce qui parait me fixer à une tradition, c'est que j'ai voulu naïvement retrouver en peinture. une sensation neuve de fraicheur et que j'ai utilisé une technique et des matériaux naturels avec le collage des toiles. des bois. des objets de ia vie courante et que les gens ont poussé les mêmes cris qu'il y a quarante ans. C'est l'effarement public qui est dadaïste. Moi, je suis un innocent.

Mais un innocent désintéressé. Duchamp, lui, avait renoncé à vendre ses oeuvres et à peindre.
Je suis un homme de mon époque. Mon originalité doit consister à rester innocent tout en vivant naturellement. Je traverse au passage clouté, je conduis à droite et je gagne de l'argent. Vous avez honte de l'argent, vous? Moi. non. mais je ne triche pas avec moi­même-

•Vous avez créé, il r a deux ans, une société expérimentale In sint and Technologie, quel était votre but ?
Mes tableaux naissent libres pour vivre mais ils expriment l'intérêt, l'amour que j'ai pour les autres. Ce sont des gestes d'amour. J'aime l'humanité aussi atroce parait-elle et je crois que tout homme a le devoir de combattre l'erreur. Ainsi actuellement. une hérésie est en train de naitre qui affirme que le progrès technologique est un monstre. Que le robot incarne le mal. Nous avons honte de la technique, une partie de l'action des hommes consiste à retourner en arrière, à fuir le présent technique. L'artiste doit donner l'exemple de la participation avec les techniciens. Il doit coopérer au monde qui se construit. J'ai cherché à coopérer d'égal à égal avec des ingénieurs. des électroniciens. des cybernéticiens. Le temps des mécènes est fini. Il y en a marre de ces types qui se prennent pour des princes parce qu' ils ont de l'argent et qui gagnent le paradis de la postérité en achetant nos oeuvres avec condescendance. Ce qui doit intéresser les artistes c'est le monde industriel, la technique et ses mécanismes de vie - car la
vraie vie est là et non pas dans la fuite. Dans l'ère technologique qui commence les cerveaux d'artistes valent ceux des techniciens. Voilà la vérité nouvelle.

Il y a sept ans, nous avions terminé l'interview par une question Je vous demandais si vous étiez heureux de vivre aujourd'hui ? Vous m'aviez répondu que c'était une question difficile. Et maintenant ?
C'est de plus en plus difficile. Mais ça vaut la peine de se la poser. A. PARINAI'D.