Jean Pollak / André Parinaud
« La vie d’un galeriste-amateur qui célèbre
 le cinquantenaire de la Galerie Ariel »
(Paru dans Aujourd’hui Poème, n° 35, novembre 2002)

Jean Pollak célèbre les 50 ans de la Galerie Ariel (140 Bd Haussmann, Paris 8e) avec une exposition simultanée Galerie Ariel, Galerie Louis Carré (10 avenue de Messine, Paris 8e) et Galerie de Messine – Thomas Le Guillou (1 avenue de Messine), affirmant l’esprit fraternel entre ces Galeries. D’origine autrichienne, né en 1924, d’un père antiquaire, Jean Pollak fut étudiant à l’Institut d’Art et d’Archéologie, et découvrit l’art moderne à la Libération. Les dessins de Kandinsky constituent ses premières acquisitions, puis Hartung, Gleizes et Metzinger. Il ouvre sa Galerie le 15 septembre 1952.

André Parinaud (A.P.) : Combien compte-t-on de galeries à Paris ?

Jean POLLAK (J.P.) : 2.000 galeries, avec les garages et les restaurants qui vendent des tableaux, mais ce qu’on appelait autrefois une galerie, c’est-à-dire les «amateurs» qui s’occupaient de promouvoir des peintres - achetant et revendant de la peinture – sont aujourd’hui peu nombreux. Il y a une confusion complète. On achète des tableaux en ventes publiques, on les met en vitrine, si on ne les vend pas on les remet dans une autre vente publique. C’est un métier, mais ce n’est pas la raison d’être d’une galerie de tableaux.

A.P. : Et le nombre de galeries qui peuvent célébrer leur 50 ans d’existence, avec la vôtre ?

J.P. : Il y a eu Denise René, avant moi, qui continue.

A.P. : Comment a commencé l’aventure ?

J.P. : J’allais une ou deux fois par semaine à la Cinémathèque, avenue de Messine. Je passais devant une petite Galerie qui s’appelait déjà Ariel et dont le Directeur était Lucien Durand. Un jour, Lucien m’a dit : «Je veux ouvrir ma propre galerie, est-ce que tu serais intéressé de reprendre la galerie.». Voilà !
L’emplacement me plaisait beaucoup. Il y avait, à mes côtés, la Galerie Maeght, la Galerie Louis Carré et à l’époque des antiquaires prestigieux - Fabius qui est toujours là. Maintenant c’est un quartier de bureaux et de décorateurs.

La spontanéité

A.P. : Comment s’est établie la liaison avec les artistes contemporains ?

J.P. : Ce fut fortuit. J’ai connu Doucet au Lorientais chez Claude Luter. Doucet m’a permis de rencontrer Corneille. J’ai connu Gillet chez Craven. Mais j’ai très vite établi une ligne à laquelle je suis resté fidèle. Avec Doucet et Corneille, Cobra est venu… naturellement. Ce qui unit tous mes peintres c’est le côté «spontané» de leur création. Leur démarche peut être abstraite, non figurative ou très figurative, mais je place le côté gestuel au-delà des formules intellectuelles.

A.P. : C’est-à-dire, à la fois la couleur et la ligne, comme un jet, un cri…

J.P. : Oui, un élan qui vient du « ventre », et non de la tête. Que ce soit Debré ou Appel, c’est bien différent, mais ce ne sont pas des formules élaborées. Ce sont des tableaux qui sortent du «cœur» de l’artiste. Je trouve que l’art conceptuel est une énorme erreur. L’art ne peut pas être conceptuel. À partir du moment où c’est conçu, ce n’est plus de l’art. Il faut nécessairement une spontanéité. On peut réfléchir à la spontanéité, mais on ne peut pas concevoir raisonnablement «de l’art». On peut concevoir des objets d’art, de décoration, mais une sculpture n’est pas un «objet», et un tableau n’est pas une décoration. On ne peut concevoir l’art comme un principe.

A.P. : Il y a cependant une sorte de logique qui domine la création des artistes que vous avez rassemblés en 50 ans. Cette spontanéité obéit quand même à des règles, à des aspirations…

J.P. : à chacun sa règle. C’est la différence entre le style et la manière. Avoir une manière c’est très simple : vous faites pendant vingt ans des tableaux, vous faites une barre bleue à travers, tout le monde va vous reconnaître. C’est une manière. Avoir un style, ça vient de l’intérieur, c’est-à-dire que l’on a un moyen de s’exprimer pas comme les autres, unique.

A.P. : Comment faites-vous pour éviter «l’erreur», - si j’ose dire ?

J.P. : On ne peut pas éviter les erreurs. Je n’ai aucune prétention à ce sujet.

A.P. : Bien entendu. Il ne s’agit pas de mauvais peintres, de mauvais artistes, de mauvais sculpteurs quand je dis « erreurs ». Je veux dire : le fait que quand on pénètre dans votre Galerie aujourd’hui on est au centre d’une unité.

J.P. : C’est mon choix - ce que j’aime. Je me suis séparé de certains artistes parce que je ne suivais pas leur évolution. L’exemple typique, c’est Corneille. J’ai été le premier à Paris à exposer Corneille jusqu’en 1972, et à partir de cette date je n’adhérais plus à sa démarche. Ce qui ne veut pas dire que c’est moi qui ai raison. Il a évolué d’une manière que moi je ne pouvais plus défendre. Nous sommes restés amis, on se voit avec plaisir, mais je ne peux plus défendre l’œuvre de Corneille.

80 tableaux «vrais»

A.P. : Y a-t-il d’autres artistes avec lesquels vous avez opéré la même mutation ?

J.P. : Avec Lindström qui fut, à un moment, tellement prolifique que je ne pouvais plus suivre la cadence et le côté répétitif de ses tableaux - parce qu’il considérait avoir trouvé «son style», qui est devenu une «exploitation». Je dis toujours que lorsqu’un peintre fait 80 tableaux par an, il fait 80 beaux tableaux. Quand il en fait 160 par an, il en reste 80 beaux tableaux. Quand il fait 800 tableaux par an, il demeure peut-être 80 beaux tableaux ! Comme j’ai envie que les acheteurs acquièrent des œuvres que moi j’aime, il y a des moments où je dois dire non !

A.P. : Vous me donnez l’occasion de parler des «amateurs», au sens de «ceux qui aiment», ceux qui achètent les tableaux de vos peintres. Quels sont vos rapports avec eux ?

J.P. : J’ai beaucoup moins de clients que d’amateurs. Les gens qui achètent commencent à regarder les années cinquante et sont beaucoup plus amateurs que spéculateurs car ce n’est pas une peinture qui tient le haut du pavé dans les ventes publiques.

A.P. : Comment faites-vous pour maintenir une ligne financière ?

J.P. : Je vis convenablement. D’abord, je n’ai plus de contrats avec les peintres – c’est-à-dire une exigence de règlement mensuel. Je fais des expositions et je les paie quand je vends. En réalité, nous avons un accord mutuel, mais je n’ai jamais eu de contrat écrit avec un peintre. L’accord fonctionnait très bien.

A.P. : Vos rapports avec les critiques d’art ?

J.P. : J’ai eu de très bons rapports avec des critiques comme Estienne, Boudaille…, mais je n’ai jamais recherché ni la publicité ni les critiques. Je n’ai jamais réalisé une exposition choisie par un critique.

A.P. : Comment agissez-vous depuis ces dernières années avec vos artistes ?

J.P. : Aujourd’hui, Maryan est mort, Debré est mort, Doucet est mort, Pouget est mort… Je travaille encore avec Chantal Marfaing, avec Andrée Doucet. Pour avoir des tableaux nouveaux avec Bitran, je fais des échanges. Il me reprend des tableaux prestigieux des années 50 et 60 et me donne des tableaux plus récents. Je renouvelle mon stock de cette manière avec les artistes anciens.

A.P. : Vous n’avez plus de jeunes leaders ?

J.P. : Non, je suis l’homme d’une génération. Ma profession de foi se situe en 1964 – 15 peintres de ma génération, et depuis j’ai pris deux nouveaux : Destarac en 1972 et Gemignani dans les années 80. Il n’est plus question que je prenne un autre artiste.

A.P. : Lequel de vos artistes a une cote étrangère ?

J.P. : Tabuchi est maintenant au Japon considéré comme un grand maître ; en France non, la cote ne baisse pas parce qu’on la maintient, mais la vente est nulle.

D’abord ma collection !

A.P. : Qui distinguez-vous encore ?

J.P. : Marfaing, c’est un grand peintre et il faudra bien un jour qu’on se rend compte de son importance, pour moi supérieure à Soulages. Beaucoup de jeunes peintres ou des amateurs sont fascinés par Marfaing.
Bien sûr, je me suis également passionné pour les grands de l’époque : de Staël, Gonzalez, Dubuffet, Bissière, Poliakoff, Atlan, Chardonne, un prophète comme Troubetskoy, Lapicque, Estève, Pignon, Goetz, et, bien sûr, Zao Wou-Ki, Alechinsky, Jorn, Appel.

A.P. : Nous n’avons pas évoqué les sculpteurs.

J.P. : Tout a commencé par mon admiration pour Brancusi quand j’étais enfant. Je me dois d’évoquer Subira-Puig, Reinhoud - le «plein Cobra» - Bootz.

A.P. : Quel est votre objectif en tant que marchand et amateur d’art ?

J.P. : Je suis ravi d’être là !. J’ai ma collection personnelle, à laquelle je n’ai pas touché depuis 30 ans, je crois que j’ai vendu un seul tableau de ma collection ! Tout ce qui est rentré n’en est jamais sorti.

A.P. : C’est magnifique.

J.P. : J’ai accroché sur les cimaises de Patrick Bongers la grande partie de ma collection car j’ai gardé pour chaque peintre une œuvre dont je pense qu’elle le représente parfaitement. Pour cet anniversaire, je pourrais établir une sorte de bilan : j’ai vendu 150 Hartung, 200 Poliakoff, 200 Dubuffet et plus de 500 Appel.

A.P. : Je trouve remarquable l’amitié qui vous unit aux deux confrères qui se sont associés à votre 50e anniversaire.

J.P. : J’ai commencé avec rien, tout ce que j’ai aujourd’hui c’est du bénéfice – dont l’amitié ! Un jour j’ai dit à Le Guillou : «Je vais fêter les 50 ans de la Galerie Ariel et j’essaie de trouver une salle parce que chez moi c’est trop petit». Et, spontanément, il m’a dit : «Je t’offre ma Galerie et je vais en parler aujourd'hui avec Patrick Bongers» et il a été d’accord. Ils m’ont gratuitement offert leurs cimaises. C’est pour moi une satisfaction personnelle que ce geste de haute sympathie.

A.P. : Les petits formats chez Le Guillou sont une merveille !

J.P. : C’est la collection de ma fille. Elle en a une soixantaine. J’ai commencé quand elle est née. Je demandais à tous mes peintres de me faire un 0 figure. J’avais des châssis de 0 figure et je les portais aux peintres. Tout a commencé en 1958 et puis, vers 1965, 70, je me suis arrêté. J’aurais dû continuer parce qu’elle en possède une soixantaine. Elle en aurait cent !

A.P. : C’est une belle collection comme la vôtre qui célèbre l’amateur-marchand que vous êtes. Un exemple et un moment de l’histoire que cette aventure contemporaine.