La Parisienne

 Introduction au premier numéro de La Parisienne - Janvier 1953     par Jacques Laurent
La littérature est devenue un moyen. Et elle est mal vue dès quelle est autre chose qu'un moyen. Si des critiques aussi peu engagées que M. Robert Kemp ne peuvent parler d'un livre sans commenter l'attitude de l'auteur sous l'occupation, c'est qu'il y a eu ces dernières années une victoire de la littérature-moyen sur la littérature.
Quand il présenta sa revue les temps modernes, Sartre déclara : « nous souhaitons seulement dégager à la longue une ligne générale. En même temps, nous recourrons à tous les genres littéraires pour familiariser le lecteur avec nos conceptions : un poème, un roman d'imagination, s'il s'en inspire, pourront, plus qu'un écrit théorique, créer le climat favorable à leur développement. » Sartre dit «nous recourront ». Par-là, il marque il est étranger à cette littérature dont il compte se servir. Elle lui sert à divulguer ses « conceptions ». Elle est simple mécanique decontrebande.
Voici une nouvelle revue littéraire qui ne souhaite servir rien d'autre que la littérature.
Cela signifie qu'elle osera traiter son public comme un public majeur. Elle lui proposera des écrits théoriques quand il y aura lieu d'exposer une théorie, des poème si elle a de bons poètes et des romans par amour du romanesque. Sartre est un professeur ; pour éveiller l'attention des enfants, il sait qu'on doit parler des ailes d'Icare à propos de l'emploi de « ut ». Il a raison, mais il était tentant de s'adresser aux Français d'aujourd'hui comme à des adultes.
Autrement dit, cette revue n'est pas un cours du soir habile. Elle vise à plaire.
I
La défaite que la littérature a subie aura été une victoire du politique. Le politique n'a pas tué la littérature. Il l'a engagé comme décoratrice. Il a « recouru » à elle pour orner son salon avant de l'ouvrir au public.
De même qu'il y a dans le commerce des méthodes pour apprendre l'anglais en s'amusant et la comptabilité par le rire, il y eut bien des revues pour endoctriner en divertissant. Quand la doctrine manquait, on la remplaçait par un faisceau de rancune d'intérêts et d'interdits. La Parisienne se propose d'effectuer ce qu'on appelle en termes administratifs un dégagement des cadres.
Elle se présente comme une revue d'humeur, de caprices et de curiosités non dirigés.
À ses collaborateurs, elle ne demande ni curriculum vitae ni casier judiciaire ni bulletin de baptême : elle demande un bon article qui tient lieu de certificat de vie. Bon, mauvais, voilà des termes que, selon les critiques d'aujourd'hui, l'on ne doit plus employer.
Au cours d'un débat radiophonique organisé par André Parinaud entre Nimier et de Gracq, ce dernier se déclarait frappé par l'abus de la perspective historique chez le critique moderne. Il soulignait cette manie « de faire de l'histoire littéraire sur le vif, c'est-à-dire de situer les choses ». De son côté, Nimier remarquait qu'on avait beaucoup fatigué les gens « en leur faisant croire qu'aller à la messe et acheter un livre, c'était la même chose ».
Pour les uns, c'est la pression de l'histoire qui est sacrée. Pour d'autres, le message.
Cette revue tiendra à la littérature pour profane et s'obstinera à demander à ses collaborateurs se presque rien qu'on a remplacé par le zèle, le talent.
II
Un de ces spécialistes qui jugent de la littérature selon des conjonctures politiques et morales et qui sont sinon les payeurs du moins les conseilleurs d'éditeurs et de directeurs de revues trouve, au cours de ce numéro, un mot de Marcel Aymé contre François Mauriac : il ne s'indigne pas. La question est ailleurs. Intéressé, il me demande comment je compte rétablir l'équilibre. Il s'effraie que je ne le comprenne pas et que je ne cherche l’équilibre d'une revue qu’entre l'essai et la fiction, la chronique et l'éternité, les joies de la chambre et celles du voyage ; fiction, poésie, voyage, il s'apitoie et les rudiments du métier littéraire actuel lui viennent aux lèvres.
-Il faut doser, dit-il. Un petit écart vers la droite ? Hop ! Vous demandez un article à X., collaborateur d’Y., dont on ne contestera pas l'esprit progressiste. Publié un vichyssois ? Libre à vous ! Mais équilibrez-moi ça par un résistant de bonne compagnie. Pour ce qui est de Mauriac, vous devriez…
On est confus d'avoir à rappeler ce qu'est une revue littéraire. Si elle publie un article égratignant quelqu'un, c'est pour la qualité de l'article et parfois de l'égratignure. Et si l'on publie ensuite un article à la louange de l'égratigné, c’est pour la qualité de la louange. Un raisonnement d'algèbre est juste ou faux - encore qu'il y ait là aussi
place pour le talent par l'économie des moyens -, mais un raisonnement littéraire n’est point tant vrai que réussi.
Quand j’eus interrompu mon conseilleur pour lui assurer qu'il devait se tromper et que, si l'on dosait ainsi un ministère ou un conseil, la méthode était vilaine pour une revue, il assura qu'elle avait fait ses preuves et que je l’apprendrais à mes dépens.
Je n'en veux rien croire. Les conseilleurs sont trop malins ; la malice est un jeu dangereux qui vieillit son homme, comme l'aviation. Fort de l'art d'éviter les écueils, on en imagine trop. On perd à machiavéliser le temps qui reste pour réussir.
Qu’il soit entendu simplement que le voisinage de deux noms sur notre sommaire n’implique ni cette volonté d’équilibre dont je parlais plus haut ni que ces deux auteurs se mangent dans la main. La littérature n’est poindre un sport d’équipe.
D’écrire sous la même couverture n’engage pas plus ici que s’abriter sous le même porche.
III
Etant établi qu’un article à l’honneur de l’homosexualité ou du quiétisme n’engagerait pas cette revue sur la voie de l’homosexualité ou du quiétisme mais sur celle d’une littérature bien faite, d’une pensée bien conduite, puisque cet article aurait été accepté pour ses mérites particuliers, on m’objectera : puisque vous ne décidez pas
de vos auteurs selon un dosage de chimiste, vous interdisant le recours aux écoles et aux positions, ce repère qui juge du talent, où le trouverez-vous ?
C’est le lecteur qui en décidera. Cette revue n’a ni un passé pour assumer les conséquences d’une mévente, ni un soutien organisé pour payé le papier et l’impression, quel que soit le bouillon. Cette situation est plus rare qu’on le croirait. Elle enlève tout arbitraire à cette entreprise, puisque cette entreprise a besoin du succès.
Notre choix sera réglé par notre admiration pour des aînés qui se placent plus dans la période 20, 35, époque littéraire, que dans la période 35, 50, époque dogmatique, et par l’estime que nous éprouvons pour des auteurs de notre âge.
Rien n’est plus malaisé que d’organiser une revue libre. Le sectarisme aurait l’avantage de réduire le champ et restreindre le choix. Quand en plus on est jeune et nouveau, on n’a pas l’excuse apaisante de ces vieilles camaraderies qui limitent, elles aussi, le choix.
D’abord on improvise. Ce premier numéro est un réveillon d’auteurs, ce n’est pas encore une revue en équilibre. Il s’agissait de paraître, ensuite de prendre ses commodités.
IV
Nous avons dès maintenant un règlement dont on verra l’application dans les numéros suivants.
Prohibition du témoignage. Le témoignage est un matériau, une revue doit publier de l’élaboré.
Point de passion spéciale pour l’actualité. Nous pousserons l’indifférence jusqu’à nous passer de ces rassurantes rubriques annoncées par des écriteaux qui signalent le théâtre du mois, les romans du mois, etc. Pourquoi aurions-nous ce culte du mois au point de considérer que par tranches de trente jours il sort inévitablement des
pièces, des livres, des ouvrages méritant un commentaire. Nous mêlerons aux textes modernes des textes anciens inédits ou peu connus. Il ne s’agit pas de faire la revue de l’année, mais de publier chaque mois quelque chosede civilisé.
Une revue d’humeur, avons-nous dit, on y trouvera pourtant des articles d’érudition. Une revue littéraire qui s’intéressera à la métaphysique, aux mathématiques comme aux arts manuels. Elle restera littéraire par son dégoût de la technique scientifique.
C’est Alain qui a remarqué que le technicien n’avait besoin que de la dernière idée en cours et que cette économie de pensée le conduisait à n’avoir plus d’idées du tout. Ceux qui réfléchissent sur les sciences au lieu de vulgariser l’aspect de leur dernière étape agitent des raisons qui rejoignent la littérature sous le couvert d’un mot plein de sens : les humanités.
Il n’y aurait pas lieu davantage d’exclure l’histoire qui tend à ne plus être honoré dans les revues que sous ses aspects sociologiques. Même anecdotique, elle répond à la curiosité et à la sensibilité d’un homme intelligent en bonne santé. Parce qu’on a peur d’être aussitôt catalogué, parce qu’on a la goût d’étiqueter toute entreprise sous le régime de l’appellation contrôlée, une revue à la page évitera d’apporter da contribution à la connaissance d’un problème religieux dans la crainte qu’on lui prête une couleur religieuse ; elle fuira le jeu d’esprit parce qu’elle veut passer pour sérieuse et pour cette raison refusera un article sur les subtilités de la pêche à la truite ; elle ne se permettra pas le moindre commentaire sur un fait politique précis sans avoir pris soin de sa ligne comme une jeune personne. Voilà comme on en vient à se méfier de tout, de la gravité comme du rire. L’un et l’autre
nous plaisent. Nous ne serons peut-être pas une revue en situation. C’est que notre ambition n’est pas de guider, mais de séduire. Ni témoin, ni directeur de conscience, La Parisienne
est une imprudente qui touche à tout par amour de l’art.