L’Oulipoésie de Jacques BENS
par Charles DOBZYNSKI
(Paru dans Aujourd’hui Poème, N° 52, juin-juillet 2004

Le commun dénominateur entre l’Oulipo et la reine d’Angleterre n’est pas d’ordre dynastique, mais dans un cas comme dans l’autre il s’agit d’une institution. Une locution populaire nous dit que ce sont dans les vieux pots que l’on fait les bonnes soupes. Il en va de même avec les vieux oulipos car c’est le même phénomène gustatif que l’on éprouvera à la lecture savoureuse de Jacques Bens… Certes l’oulipo, ça date (constatation de durée et non pas allusion à l’histoire de l’État égyptien) ça date et ne se  dément pas, malgré les rides, mais sans le ridicule qui s’attache à certains chapeaux perroquets de la souveraine britannique. Le chapeau de l’Oulipo est plutôt quant à lui formé de béton précontraint, comme l’est sa méthode de création. C’est donc du solide, bien que peu à peu avec le temps dont il n’a pas trop subi l’irréparable outrage, il s’est tout de même quelque peu lézardé, académisé et muséifié. C’est le sort inéluctable de tout mouvement, ou plutôt de toute recherche d’avant-garde qui finit par se retrouver à l’arrière-train, en état stationnaire et vigilant sur ses acquis lesquels, en l’occurrence, sont loin d’être négligeables.
Créé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, l’Ouvroir de littérature potentielle a compté et compte à son palmarès des personnalités et des poètes de renom : Italo Calvino, Georges Pérec, Jacques Roubaud, entre autres. Or, dans son premier équipage se trouvait aussi un écrivain à la fois expérimentateur et d’une culture classique (sur le terrain de la poésie, s’entend) Jacques Bens. C’est lui que l’on va relire ou redécouvrir aujourd’hui grâce au volume De l’Oulipo à la chandelle verte, poésies complètes (1), préfacées par Jacques Roubaud dans une édition de François Caradec, expert en la matière. De la préface de Jacques Roubaud, je parlerai plus loin, elle en vaut la peine. Je voudrais d’abord m’arrêter à l’œuvre, principalement poétique de Jacques Bens (1931-2001) qui fut d’autre part romancier.  Puisque l’heure, dit-on, est à la nostalgie, une nostalgie non dépourvue de narcissisme et qui se complait au miroir du passé, disons que si le poète s’est trouvé peu ou prou marginalisé, il n’est pas de ceux à qui on élève un tombeau muni d’un ciboire à recueillir des larmes de regret.

Un rire – masque d’une angoisse

Il est au contraire de ceux, comme certains de ses compagnons de l’Oulipo dont le rire est le propre. Un rire contagieux. Un rire qui est une découverte de l’homérique, parce que c’est toujours un continent à débusquer et à défricher dans les terrains vagues de la géographie littéraire. Un rire qui s’inscrit dans la lignée rabelaisienne, voltairienne, desnosienne, prévertienne et qui secoue les entrailles avant qu’on ne s’aperçoive qu’il est aussi le masque pudique et ludique d’une certaine angoisse existentielle et que la veine satirique qui l’a habité jusqu’à la fin est aussi la veine d’où s’égoutte le sang des blessures que l’on veut garder secrètes.
Donc, foin de la nostalgie, et bonjour plaisir ! Celui dont on se délecte, mêlé à l’attendrissement et à la surprise renouvelée dans ce volume de 400 pages. Si toute une part de la méthode, du discours, ou, mettons, de l’art oulipien, est fondée sur l’invention et la mise en pratique de multiples contraintes formelles, Jacques Bens dans ce domaine n’eut rien à envier à personne. Il s’en est donné à cœur joie, principalement au moyen du vers compté et rimé pour lequel il ne cesse de marquer sa prédilection, en décasyllabes strictement mesurés, d’où il résulte le “tararara-tarararara” souligné par Jacques Roubaud, rythme qui à la longue fait un peu ron-ron-ron-ron, ce qui ne l’empêche pas de sacrifier au vieil Alexandre jadis mis sur la sellette par le même Jacques Roubaud, et d’en composer de merveilleux “sonnets irrationnels”, lesquels succèdent aux “poèmes quotidiens” et pris dans le corset des quatorze vers fatidiques s’inscrivent dans une structure strophique originale : un tercet, un vers monostiche, un quatrain, un autre vers monostiche (variante et doublure rimée du premier) et enfin une strophe de cinq vers.
Voilà pour la technique. Elle est habile, un peu voyante, mais mise en œuvre avec un art consommé. On ne trouve guère en tant qu’adepte de cette technique jugée généralement caduque sinon ringarde, qu’un Jacques Reda dont le rapproche aussi la familiarité du regard et la tonalité de l’humour.  Le miracle, c’est que ce que tout le monde s’accorde à considérer comme “vieillerie poétique”, par fidélité à l’anathème de Rimbaud est peut-être aussi, qu’on le veuille ou non, ferment de nouveauté, d’intelligence, d’invention langagière ou de sens de la dérision.

Le Patron de l’Église

Car la dynamique de la poésie ne réside pas exclusivement dans les astuces de la prosodie, si ingénieuse soit-elle. Elle comporte un facteur d’authenticité et d’intensité, tant dans l’humour, l’impertinence, la verve satirique (où excelle Jacques Bens) que dans le lyrisme dont il sait faire un usage à la fois substantiel et désinvolte, en se situant délibérément, et références à l’appui (elles sont nombreuses, insistantes) sous le signe zodiacal de Raymond Queneau, le patron de cette église qui met en boîte Dieu lui-même. Du coup, il adopte parfois de l’auteur de Morale élémentaire, certains procédés et jusqu’à sa manière d’utiliser le langage parlé :

(Provincial II) :
Moi, mon vieux, jla connais, la vie dsous-préfécture
Jsuis natif de Guéret : tu pij ? La pleinn nature !
Ben, mon vieux, questque j’ai pu m’y enquiquiner…

Parle-moi de Paris pour squiets dla rigolade !

La provinss, mais ia rien ! Le soir, après ldîner
Si tas envie dtoffrir une ombre d’aventure,
Faut pas compter le faire avec unn créature :.
El zont toutt foutu lcamp ! plus moyen d’badiner !

On dira que nous sommes pour ainsi dire dans un prosodic-parc, au secteur du pastiche joyeusement mené. Il y a de cela, sans doute, un petit air d’école buissonnière où des potaches s’exercent à imiter le maître. Mais il n’y a pas que cela. Certes, si Jacques Bens compose ou essaie de composer par deux fois (tantôt en décasyllabes tantôt en alexandrins) une manière d’autobiographie, ou de récit en vers, on pensera inévitablement au Chêne et Chien de Queneau. Pourtant comment ne pas entendre, chez Bens, une tout autre musique ? une musique de l’amour tour à tour enchanté et désenchanté, de la lucidité souvent féroce, une interrogation sur le métier, ou la vanité des choses : “Je fais des vers, pour qui, pour quoi, / Personne ne le sait, personne : / Toute question me laisse coi // Comme la portière qu’on sonne.
C’est ainsi que l’on voit émerger parfois la partie engloutie de l’iceberg, et sous, la froide ironie, l’arête coupante du désespoir. Bens, d’un côté, se veut explorateur des terres inconnues : “Je découvre toute une part de la poésie / qui m’était jusqu’ici interdite”  (on  voit ici pointer Eluard et ses “mots mystérieusement interdits”) et d’un  autre côté, il s’écrie : “Alors, salut la chansonnette”. Et il est exact qu’il y a chez Bens propension naturelle à la chansonnette, à la chanson (une chanson complète pour reprendre une formule d’Eluard). Cette chanson, il se la fredonne et nous la fredonne. Cela s’apparente à du Brassens et vous trotte dans la tête. Jacques Bens incruste une mosaïque de la réalité, vécue et perçue, dans le rigoureux agencement de vers rimés où le souvenir de Baudelaire, d’Apollinaire, de Toulet, de Desnos, accompagne celui de Pierre Mac Orlan, ou même d’Aragon. Qu’on en juge : 
Rue de la Gaîté, où les concertistes
Boivent des alcools mous dans leur col dur,
Tous les bonnetiers se croient des artistes
Et, quand on est deux, on est duettistes
Tant la chansonnette imprègne l’azur.

La mérencolie

Bon d’accord, cela fait vieux jeu, vieux poème, vieux pot, mais de ceux où l’on mijote les  soupes dont la saveur ne s’oublie pas. Jacques Roubaud, dans sa préface, nous dit que Jacques Bens est un mélancolique, mais d’une mélancolie spéciale, qui n’est pas de nature tragique On le croit volontiers. Il évoque le terme anachronique mais approprié de “mérencolie” que l’on trouve dans un rondeau de Charles d’Orléans, et qui est “une cousine humble de la grande mélancolie”. La remarque est juste et l’on eût aimé que le préfacier approfondisse son analyse. Or on dirait que le mathématicien Jacques Roubaud s’attache à nous donner ici une leçon d’arithmétique élémentaire, en prenant son pied (si j’ose dire !) à l’énumération des pieds de chaque séquence de vers, décasyllabe, alexandrin, etc…Il nous révèle, en outre, aux termes de ce singulier BABA didactique que les strophes rimées abba sont embrassées et les baba sont au contraire croisées. L’érudition dont il déborde joue un mauvais tour à Jacques Roubaud qui semble avoir écrit son texte muni d’une calculette et qui ne fait pratiquement état que de préoccupations formelles au demeurant fastidieuses et qui semblent réservées aux spécialistes. Cette démonstration savante mais un peu pédante était-elle vraiment utile ? Restent, par bonheur, les citations, bien choisies et commentées. Mais que diable ! la poésie de Jacques Bens ne nécessite guère, à mon avis, ce type d’autopsie froide et méticuleuse de légiste. Car le cadavre n’en est pas un, merci : il suffit d’écouter battre son cœur pour se convaincre qu’il est bien vivant.

C.D.

  1. Éditions Gallimard