Michel Legrand / André Parinaud
« J’ai voulu prolonger en moi la part d’enfance
pour réussir ma carrière tout en m’amusant »
 (Paru dans Arts, numéro 662, du 19-25 mars 1958)

Le 6 juin 1944, l’inquiétude et la gêne bouleversaient les visages : les alliés débarquaient. Cependant, dans un vieil immeuble du Conservatoire National de Musique, un petit garçon de 12 ans souriait comme hors du temps. Il vient de remporter sa première victoire. Michel Legrand, né le 24 février 1932, est consacré premier prix de solfège.
Pour le jeune musicien qui vit assez pauvrement, la période de l’occupation est une sorte de gendarmes voleurs. Une aventure à la fois horrible – à cause des bombardements, des mots qu’il voit et qui le frappe vivement – est merveilleusement dangereuse, harassante aussi. Comme des milliers d’autres petits parisiens de sa génération, en train et en vélo il fait des expéditions dominicales à bicyclette pour aller chercher du beurre et des œufs en Normandie avec sa mère. C’est pour lui l’occasion de vivre par l’imagination un  véritable western. Cette joie, ce rêve éveillé poétique, sont entachés de crainte. Peur de la guerre, peur de la faim, peur d’être pris au petit jeu du marché clandestin.
Et c’est cette peur même qui le conduit au refuge où elle trouvera à la gloire et la réussite : la musique.

 Il est trouve aussi la réponse à son grand drame secret. Ses parents sont séparés. Toute son enfance se passe sans qu’ils connaissent vraiment son père, chef d’orchestre célèbre. Et ce père qu’il ignore, il va tenter de se hausser aussi jusqu’à lui. Il ne le retrouvera qu’à 18 ans.
Le petit garçon mystique qui avait rêvé de croître, ne vit plus que pour la musique. Il suit toutes les classes, les résultats sont brillants : premier prix d’harmonie, premier prix de fugue, premier prix de contrepoint, première médaille de piano, second prix d’accompagnement de piano. Fier de se découvrir un fils prodige, Raymond Legrand devient alors le «  meilleur camarade » de son fils. Il le fait travailler.
La grande chance de sa vie se présente en la personne de Maurice Chevalier, qui l’emmène en  Amérique pour faire un show de télévision. Grand succès. Puis Michel Legrand travaille avec Roland petit et Zizi Jeanmaire. Il est « sorti ».

A.P. :  Votre haine contre la guerre vous a-t-elle inspiré une  position militante ? Adhérez-vous à un mouvement ?

M.L. : Non, à aucun. C’est un sentiment intérieur.

A.P. :  Malgré les années tristes que vous avez vécues, croyez-vous à la générosité des hommes, à la confiance ?

M.L. : Oui, j’ai confiance. Je me rends compte qu’il m’est impossible d’être autrement. Autour de moi, je vois des gens méfiants, calculateurs, qui se promènent  dans la vie avec des jumelles pour essayer de voir au fond. Je pense qu’ils se gâchent  l’existence et perdent une des choses les plus importants de l’existence à mon sens : le bénéfice de croire dans la bonne foi des autres.

A.P. : Continuez-vous à croire en la vie de famille ? Est-ce pour vous un idéal où,  au contraire, par réaction, considérez-vous que ce ne sera jamais un hâvre de grâce ?

M.L. : Je déteste la vie de famille à cause de l’esprit pantoufles… Les réunions du dimanche par exemple. Je trouve détestable cette espèce de bourgeoisie encroûtée. Il me semble qu’on doit toujours conserver une grande liberté, même avec beaucoup d’amour pour sa famille.

A.P. : Vous ne vous sentez pas la fibre paternel ?

M.L. : Non pas du tout ! Bien que je vienne de me marier… Le mariage, ce n’est pas le commencement d’une vie enfermée, mais c’est une organisation personnelle différente. On est libre, mais à deux.

A.P. Le mariage impose  en principe la fidélité. Donc, cela restreint la liberté. 

M.L. : La liberté, ce n’est pas la fidélité.

A.P. La naissance des enfants ne va-t-elle pas limiter votre liberté individuelle ?

M.L. : Pas du tout.

A.P. : J’ai envie de vous dire : nous en reparlerons, ou alors vos enfants souffriront de votre attitude. Mais  poursuivons. Quel est votre but sur cette planète ?

M.L. : Réussir  ma vie,  qui signifie beaucoup de choses… J’ai un orgueil qui fait que j’aime, que j’aimerais être connu. C’est sans doute pénible à dire, mais c’est exact. J’aimerais d’abord avancer autant il me sera possible ma carrière de « variétés » ; je voudrais devenir un compositeur et chef d’orchestre très connu. Ensuite je souhaiterais écrire des partitions symphoniques ; c’est mon grand rêve, et je le réaliserai un jour. Le problème, est la « musculature de l’esprit » étant différente pour la musique de jazz et la musique symphonique – on ne gratte pas le même bois – une adaptation est nécessaire .
Un jour, enfin, je crois qu’il faudra me diriger vers la musique de film, de façon à me rapprocher de la musique symphonique.

A.P. : La musique dans votre vie occupe donc toute la place, mais n’avez-vous pas un idéal concernant votre vie privée ?

M.L. : Ma  carrière, à vrai, dire je m’en f… un peu. L’essentiel, c’est de faire ce que j’ai envie de faire, en gagnant suffisamment bien ma vie pour y arriver. Dans mon métier, j’aime faire ce qui m’amuse. Je veux d’abord m’amuser et, ensuite, essayer tant bien que mal de faire marcher ma barque, mais ça, ça va après.   

A.P. : Que croyez-vous représenter dans la musique actuelle ?

M.L. : J’ai une haine farouche pour la poussière de la Nouvelle-Orléans. Ce sont là des morts et j’ai beaucoup d’estime pour la musique de jazz moderne, mais pas une estime aveugle. Elle échoue bien souvent. Néanmoins, s’il faut choisir entre l’une des deux, il n’y a pas de question. Maintenant le jazz est devenu une technique. J’aime le jazz en tant que musique, non en tant qu’improvisation exceptionnelle. L’improvisation n’est qu’une ligne sur un tableau. Une œuvre nécessite des quantités de choses autour, une construction, une joliesse, une générosité.

A.P. :  « Swing », qu’est-ce que cela  veut dire ?

M.L. : Un rythme qui fait naître une vie nouvelle à l’intérieur du  bonhomme qui écoute. On ne peut expliquer. On doit écouter !

 A.P. : Quel est votre principal reproche contre l’autre jazz ?

M.L. : Les musiciens de jazz n’ont souvent pas une technique assez grande pour écrire de la musique.

A.P. : Que pensez-vous de votre génération ?

M.L. : J’ai très peu de respect pour ceux de ma génération. Il y a trop de facilité dans notre génération. Ce sont des gens futiles, tout à fait superficiels, qui s’occupent de choses qui n’ont pas assez d’intérêt et laissent de côté trop souvent les plus importantes… Par exemple, chez les compositeurs, il y a un manque de sincérité. Nous recherchons trop les effets. Les types sont prêts à faire n’importe quelle grimace ou à montrer leur derrière sur une scène pour devenir quelqu’un.,
 
A.P. : Vous-même, quelle discipline vous imposez-vous ?

M.L. : Je cherche une discipline de travail depuis des années, mais c’est impossible. Je sais que le seul moyen pour arriver, c’est d’avoir un esprit « musclé », la régularité de l’exercice, mais c’est vraiment par trop difficile, trop pénible.

A.P. : Vous-vous  méprisez donc un peu aussi ?

M.L. : Oui, naturellement ! J’ai inventé un petit système qui n’est pas héroïque : je travaille un mois, beaucoup, en dormant trois heures par nuit. Au bout de ce mois, j’ai fait beaucoup de progrès. Alors, je me repose.

A.P. : Vous ne travaillez donc qu’un mois par an ?

M.L. : Non, je travaille huit mois par an et comme un fou à peu près. Mais je truffe ce programme de 120 jours de repos. J’aimerais d’ailleurs, durant ces quatre mois, ne rien faire du tout, mais ce n’est pas possible.   

A.P. : Parachevez-vous votre culture personnelle ?

M.L. : Depuis l’âge de 18 ans je lis en moyenne livre par jour. De la littérature sérieuse. Je m’oblige même, cela fait partie de mon travail, à lire des choses qui me sont souvent pénibles. Je connais assez bien tous les modernes, tous les Giono, les Cendrars qui m’apportent énormément sur le plan de l’organisation de ma vie…

A.P. : Vous vous intéressez aux philosophes ?

M.L. : Un peu, mais le langage philosophique est une chose qui me gêne.

A.P. : Croyez-vous que ce monde puisse être « sauvé » par les découvertes scientifiques ?

M.L. : La société, oui, sûrement pas l’homme.

A.P. : Avez-vous un code des valeurs morales ? À quoi croyez-vous vraiment ?

M.L. : Il n’y a pas de code rigoureux, mais il faut qu’on pèse un certain poids vis-à-vis de soi-même.

A.P. : Comment considérez-vous les femmes ?

M.L. : Le respect de la femme est très important. J’aimerais aussi vous dire que je les considère égales à moi-même,  d’autant plus que je ne crois pas à la supériorité masculine, mais j’aimerais que les hommes soient supérieurs aux femmes.

A.P. : Êtes-vous amoral ?

M.L. : La morale m’ennuie beaucoup, parce qu’elle suppose tellement de contraintes inutiles ! La moralité, noir sur blanc, est  irrespectable. 

A.P. : Quelles sont les personnes que vous respectez le plus aujourd’hui dans l’ordre de vos admirations ?

M.L. : J’en admire beaucoup. Pour une parole, pour un geste, je crois à la relativité des choses, mais pas des valeurs morales. L’esprit d’une vie pour moi n’a pas plus de sens que l’exemple d’une  journée. Et de ce point de vue, il y a tant de gens admirables.

A.P. : Croyez-vous avoir réussi à prolonger en vous la part de l’enfance ?

M.L. : J’en suis sûr. Je le veux d’ailleurs et je suis très aidé par la facilité que je trouve autour de moi,  car ma vie est très facile, ça m’aide énormément. Ce qui enlève le côté enfantin de chaque homme – qu’il faut garder, non pas le plus longtemps possible, mais toute sa vie – c’est les combats contre les autres.

 A.P. : Êtes-vous heureux ?

M.L. :: Oui très.

A.P. : Avez-vous beaucoup de chance ?

M.L. : Oui. Beaucoup de chance ! Et c’est bien ainsi.