Georges Mathieu / André Parinaud
Pour une révolution du Sens
(Paru dans Aujourd’hui Poème n° 32, octobre 2002)

 

André Parinaud (A.P.) : La poésie a toujours été pour vous un grand thème et je vous avais invité le lundi 28 mai 1956 avec mon complice, l’éditeur Pierre Seghers, à participer – je peux le dire – comme vedette à la Nuit de la Poésie au Théâtre Sarah-Bernhardt, en acceptant de peindre «en direct» sur scène une toile de douze mètres de long sur quatre mètres de haut. Ce fut un événement que j’évoque aujourd’hui, alors que nous venons d’organiser – quarante-six ans plus tard – le Colloque des Nouveaux États de la Poésie au Théâtre du Rond-Point aux Champs-Élysées. Vous vous souvenez de ces jours anciens ?

La Nuit de la Poésie

Georges Mathieu (G.M.) : Oui, c’est en mai 1956 que j’ai vécu cette expérience des plus enrichissantes. Dans le cadre du IIIe Festival de Paris avec la Nuit de la Poésie, au cours de laquelle vous m’aviez proposé de réaliser sur scène, devant deux mille personnes, une peinture de format exceptionnel : douze mètres sur quatre, dans un temps de trente minutes, pendant que vous donniez la parole à des poètes du monde entier se transmettaient des messages, de Bruxelles à Moscou, de Rio de Janeiro à Stockholm, de Rome à Munich.
Si j’avais, en effet, déjà peint des tableaux de grandes dimensions devant un petit nombre d’amis, la réalisation d’une telle œuvre devant un véritable public allait donner à cette exécution une allure de spectacle. Alors que, pour la musique, l’exécution est un spectacle dont personne ne s’étonne, la peinture jusqu’alors n’avait pu apparaître sous ses aspects semblables à cause de son caractère artisanal. Si une telle œuvre pouvait être rendue possible, c’est que toute l’esthétique classique qui avait régi notre art depuis deux mille ans, était, depuis quelques années, remise en question.

Un acte de création

Si, pour le public, ce soir-là, cette exécution prenait des allures de défi ou de provocation – alors qu’il ne s’agissait que de lui donner le privilège rare de participer à un acte de création -, ce fut pour moi un événement que de me sentir responsable devant plusieurs milliers de personnes, avec la double obligation de ne pas rater la toile et de l’achever dans ce temps d’une demi-heure, ayant à animer une surface de quarante-huit mètres carrés.
J’avais à ma disposition plus de huit cents tubes de couleurs, des pinceaux de différentes longueurs et j’avais fait fabriquer une échelle roulante pour me permettre de me déplacer rapidement pour peindre à une hauteur moyenne de trois mètres du sol. La toile fut achevée en moins de vingt minutes.

A.P. : Georges Mathieu, vous n’avez pas cessé, depuis un demi-siècle, de mener ce combat exaltant. On peut dire, comme va le démontrer la rétrospective de la Galerie nationale du Jeu de Paume, que vous avez inventé un nouveau langage, qui a fait s’écrouler en Europe tout l’édifice gréco-latin. Vous avez tenté de faire passer votre langage dans la vie, précisément dans toutes les formes de la vie. Vous avez opéré une triple révolution, esthétique, sémantique et même métaphysique, souhaitant - gageur suprême - changer les mœurs, élaborant un langage universel qui se jouerait des différences de culture, de civilisation, de race. L’efficacité de vos signes, transcendant à la fois les idéologies et tous les contextes historiques, rivalise avec les archétypes de Jung, et une remarque devenue célèbre proclame même que vous êtes passé «du prophétique au grandiose», avec une passion apparemment sans limites. Comment vivez-vous votre vie ?

Georges Mathieu : Vous me demandez, en quelque sorte, d’ouvrir mon cœur dans le sens le plus sanglant, le plus tragique du terme.
Vous étonnerais-je en vous répondant que je me sens un peu comme Évariste Gallois dans sa nuit blanche, devant sa bougie dont l’intensité lumineuse décroît de minute en minute alors que demain, dès l’aube, il doit se battre en duel et qu’il doit avant l’issue qui devait lui être fatale, terminer la démonstration du passage de la théorie des fonctions à celle des groupes et créer ainsi un instrument fabuleux pour résoudre les problèmes d’atomistique.
Oui, j’ai tenté de faire passer mon art dans la vie, oui, j’ai voulu, depuis trente ans, susciter en France une renaissance, non pas une renaissance à l’italienne, mais faire à l’image de l’abstraction lyrique «naître à la peinture une seconde vie», j’ai voulu permettre aux hommes – à tous les hommes – de vivre une seconde vie, cette renaissance commençant par l’instauration d’une véritable éducation de la sensibilité.

Le terrorisme de l’intelligentsia

À ce jour, je n’ai pas réussi. Et je suis au bord de la fin de mes efforts.
Je ne souhaiterais faire ici ni de la politique ni de la polémique, mais je suis bien obligé de constater que si les malheurs de la France sont exemplaires, pour nous relever du dernier ou des derniers, il nous faudra plusieurs siècles.
Nous subissons depuis 1750 le terrorisme d’une intelligentsia gangrenée successivement par les encyclopédistes, le marxisme, le léninisme, le stalinisme, le maoïsme, le socialisme, la social-démocratie, sans oublier le capitalisme taré, auxquels s’ajoute depuis, le terrorisme artistique qui a mis au cœur de son credo la subversion, la provocation et le dérisoire pour tenter d’écraser les valeurs fondées sur la beauté.
Tant qu’il n’y aura pas un retournement total des finalités de nos activités, tant que nos gouvernants s’obstineront à considérer l’expansion économique comme un objectif suprême au lieu d’accorder le souci primordial de leurs préoccupations à la dimension esthétique de nos vies, il n’y aura pas de vraie civilisation.
Et je crains que la bougie ne s’éteigne sans aucune réponse, et que les générations qui me suivent ne suivent pas mes pas.
Ne voyons-nous sourdre à l’horizon les machinations les plus effrayantes : la Nouvelle Économie, la Mondialisation, l’Euro, Internet…, c’est-à-dire l’abolition des différences des sensibilités et de la Sensibilité sans oublier la disparition des souverainetés nationales.