Entretien Marta Pan / André Parinaud
(Paru dans Galerie Jardin des Arts n° 148, juin 1975)

 

  En 1960, une commande pour le parc de sculpture du Kröller-Muller muséum d'Otterlo, aux Pays Bas décida sans doute une nouvelle vocation de Marta Pan qui, dans son œuvre cherche "à aller au-delà tes limites de L'architecture avec cette liberté qui est refusé à l'architecte et qui est donné à la sculpture et à la peinture, pour créer des formes où l'intensité est plus grande que dans l'architecture."
Marta Pan assume capter l'eau, l'air, la lumière, le vent, pour créer des métamorphoses perpétuelles de forme. Elle est une les artistes vedette de La cité d'aujourd'hui. Elle vient d'exposer à la galerie Attali
 

- Marta Pan, qu'est-ce qui explique que vous vous exprimiez en sculpture?
-
La vie est essentielle pour moi, tout ce qui bouge, se développe, la croissance, la mort, tout le  que l'on parcourt... J'essaye de taire traverser ma sculpture par ce courant. Je vou­drais saisir la stylistique de la vie.

- Qu'est-ce que vous voulez communiquer?
- Il est important que je me comprenne moi-même. La sculpture est un miroir de tous les inconnus qui m'habite

- On peut distinguer dans votre sculpture deux grandes périodes, qui d'ailleurs s'interfèrent, l'une, monumentale, où vous semblez immobiliser les archétypes de la beauté des formes, l'autre, où, en utilisant les maté­riaux modernes, vous créez des illu­sions, des mirages optiques, une sorte de vertige du mouvement et du réel sans arrêt transformable, en nous faisant participer à ce jeu, à cette quête de la mouvance, pour que votre sculpture devienne vivante. A quoi correspondent ces phases?
- Dans le premier cas, je travaille avec un architecte pour créer, dans un lieu donné, déterminé par lui, un espace privilégié qui cristallise l'intérêt; dans le second cas, je crée mon propre espace dans une forme que je veux transparente - et c'est pourquoi j'utilise la metacrylat - parce que ma sculpture est à l'intérieur. Et c'est la relation entre les deux qui m'importe, l'énergie qui circule par mon intervention.


- Ce qui compte pour vous, c'est de libérer une énergie psychique et de nous faire pénétrer dans votre labyrinthe mental?
- Je veux d'abord sortir de mon propre labyrinthe et c'est ce cheminement intérieur qui peut me permettre de trouver la porte du vôtre. Une sculpture, c'est le point de rencontre de deux êtres - et peut-être de plu­sieurs que nous porterons en nous - une sorte de miroir à cent faces, mirage du fond de nous-mêmes, mais aussi la plus grande concentration d'énergie mentale qui naît du dialogue et de la confrontation des êtres.


- Qu'est-ce que vous attendez d'une sculpture?
- Moi-même et l'autre inconnu. Me situer dans mon petit monde. L'aventure et l'ordre.


- Comment travaillez-vous?
- Je dessine mon projet après une longue préparation intérieure. Mais à la différence du sculpteur classique qui à chaque instant contrôle le dérou­lement minutieux dans la glaise ou le marbre, je ne suis pas la réalisation; je la conçois entièrement mentalement, puis je mets au point un plan d'exécu­tion, comme un  ingénieur ou un archi­tecte, et je l'envoie au fabricant, et puis j'attends.


- Quelle est la part du hasard?
- Immense. Je tiens beaucoup à ma surprise, à mon étonnement. Tout est exécuté au centième de millimètre, mais cependant le mirage, le mystère, le fantasme, la fantaisie demeurent et même se développent parfaitement dans cette géométrie rigoureuse. Le miracle naît de l'absolu des formes. Je me demande toujours comment une oeuvre va me surprendre en me revenant.


- Ce qui me paraît important à souligner entre la démarche du sculpteur moderne et celle de l'artiste classique qui vivait la gestation de son oeuvre, c'est qu'une part de l'aventure vous échappe; le matériau, le fabricant vous dépouillent de certains de vos privilèges. Et si votre surprise devant l'oeuvre finie est plus grande, en est-elle plus riche?
- Certes, c'était une vie que d'accou­cher d'une oeuvre en ayant mal au bras et en pétrissant la matière, mais l'essentiel restait cosa mental. Nous avons dépouillé l'opération de son folklore, en conservant cependant la douleur de l'accouchement. L'énergie créatrice dépensée reste la même. Il s'agit toujours d'arracher de soi le meilleur de l'inconnu et du mystère qui nous habitent. L'aléatoire, l'illusion, la surprise, restent à leur maximum, puisque l'oeuvre nous est constamment révélée, comme si elle était d'un autre qui ne serait pas nous. Je me reçois à travers l'oeuvre comme un autre! Je me revis moi-même. C'est cela le miracle. - Chaque rouvre est donc pour vous une expérience de vie nouvelle? - Comme si je voulais multiplier des facettes de ma vie, en savourer les nuances, en danser les mirages, en captant dans ce rêve l'esprit des autres. N'est-ce pas cela la liberté créatrice? La création, c'est la vie libre.