Marina Picasso / André Parinaud
« Un génie ne fait pas de quartier. Il en va de sa gloire. »
(Paru dans Aujourd’hui Poème, n° 26, février 2002)

André Parinaud (A.P.) : Marina Picasso, dès les premières pages de votre livre «Grand-père» (1), nous sommes au centre du drame, si j’ose dire, lorsque vous nous révélez que cet ouvrage n’a pu être rédigé qu’après une longue psychanalyse qui vous a permis de vous libérer : «Quatorze ans à me perdre dans mes larmes, à m’évanouir, à hurler, à me tordre de douleur, à remonter goutte-à-goutte le fil du temps, à revivre ce qui m’a détruite, à taire, à balbutier puis à exprimer tout ce que la petite fille puis l’adolescente avait été au plus profond d’elle-même… ce qui l’avait rongée.
Quatorze ans de malheur pour tant d’années de disgrâce.
À cause de Picasso.» et vous ajoutez, pour souligner la gravité du problème : «Les créateurs ont-ils le droit d’engloutir et de désespérer tous ceux qui les approchent ? Leur quête d’absolu doit-elle passer par une implacable volonté de puissance ? Leur œuvre, fût-elle lumineuse, mérite-t-elle un aussi grand sacrifice de vies humaines ?»

Il incarne, à vos yeux, «… l’étau du génie qui avait besoin de sang pour signer chacune de ses toiles : le sang de mon père, de mon frère, de ma mère, de ma grand-mère, le mien et celui de tous ceux qui, croyant aimer un homme, ont aimé Picasso.
(…) mon père est né et mort de lui, trompé, déçu, avili, détruit. Inexorablement.
Jouet de son sadisme et de son indifférence, mon frère Pablito s’est suicidé à l’âge de vingt-quatre ans en avalant une dose d’eau de Javel. C’est moi qui l’ai trouvé baignant dans son sang, œsophage et larynx brûlés, estomac détruit et cœur à la dérive.»

A.P. : Qu’est-ce, pour vous, que le génie de Picasso ?

Marina Picasso (M.P.) : Je l’ai dit clairement : le génie du mal. Déjà, avec ma grand-mère Olga, humiliée, salie, dégradée qui a terminé sa vie paralysée, sans que mon grand-père vienne une seule fois la voir sur son lit de détresse et de désolation. Elle avait pourtant tout abandonné pour lui : son pays, sa carrière, ses rêves, sa fierté.
Ma mère, elle, portait le nom de Picasso comme on porte une médaille, médaille qui la hissait sur les plus hautes marches de la paranoïa. En épousant mon père, elle avait épousé Picasso.
Olga était pour lui un sauf-conduit qui allait lui permettre – lui qui aimait régler ses comptes – d’oublier le milieu social dans lequel il avait été élevé lorsqu’il était enfant à Malaga, et dont il avait honte.
En épousant Olga, Picasso spéculait aussi sur ce qu’elle allait lui offrir. Auprès d’elle, il allait pouvoir approcher un monde qui lui était inconnu : celui de l’aristocratie du goût, du savoir-vivre et surtout du paraître dans la grande société. Il se fit vêtir à Londres, apprit à boire du champagne, à courir les salons à la mode et à singer les bourgeois qu’il avait de tout temps calomniés.
On a évoqué la jalousie d’Olga, ses crises de nerfs, ses délires, mais comment ne pas devenir hystérique lorsque l’on a été à ce point déshonorée, humiliée, avilie, dégradée ? Comment en réchapper après tant de cruautés, de bassesses et de désenchantement ?

A.P. : Quels sont, Marina Picasso, les événements qui vous ont spécialement marquée et qui vous ont conduite au complexe qui vous a déstabilisée ?

M.P. :J’ai écrit, et c’est vrai, que nous n’avions pas le droit de l’appeler grand-père. C’était chose interdite. Nous devions l’appeler Pablo. Comme tout le monde. Un «Pablo» qui, loin d’abolir les frontières, nous cantonnait dans l’angoisse.
Mon père devait le rencontrer régulièrement pour lui demander de l’argent pour nous et pour ma mère, l’argent que Picasso lui devait pour – et les mots me font mal – ses bons et loyaux services qui se limitent à être son chauffeur payé à la semaine, son factotum sans existence propre, sa marionnette.
Mon père sonnait à la grille. J’avais peur comme à chaque fois. Un bruit de pas, une clef que l’on tournait dans la serrure, et apparaissait, dans l’entrebâillement d’un des vantaux de la grille, le concierge de La Californie, un vieil Italien usé par l’âge et par la servitude. Il nous jaugeait du regard et disait à mon père :
Monsieur Paul, vous aviez rendez-vous à cette heure ?
Oui, bredouillait mon père.
Il a lâché ma main pour que je ne sente pas à quel point la paume de la sienne était devenue moite.
C’est bien, répondait le vieux concierge, je vais voir si le maître peut vous recevoir.
De nouveau, la clef dans le portail et le vieil Italien au visage ridé. Il baissait le regard. D’une voix découragée, il laissait tomber comme une leçon apprise :
Le maître ne peut pas vous recevoir aujourd’hui. Madame Jacqueline m’a demandé de vous dire qu’il travaillait.
Même lui n’était pas dupe. Il avait honte.
J’ai évoqué les péripéties de nos rapports.
Combien de jeudis, avons-nous entendu ces mots : «Le maître travaille», «le maître dort», «le maître n’es pas là» … à la grille fermée de La Californie défendue comme une forteresse.
Quand ce n’était pas le soleil, c’était monseigneur ou alors le grand maître. Comment aurions-nous eu l’impudence d’afficher devant Jacqueline notre déconvenue et notre humiliation ?
Les jours où le portail s’ouvrait, nous franchissions, mon père ouvrant la marche, la cour de graviers qui menait au perron. Je comptais chaque pas comme on égrène un chapelet d’espérances. Pour être très précis, soixante pas, hésitants et coupables.
Dans l’antre du titan, véritable grotte d’Ali Baba, régnait un souverain désordre dont je conserve encore l’image : amas de tableaux posés sur des chevalets bigarrés de peinture, sculptures traînant un peu partout, caisses de bois…
Surtout ne faites pas de bruit et ne touchez à rien ! nous lançait Jacqueline qui s’était faufilée dans la pièce. Le soleil va bientôt descendre de sa chambre.
Esméralda, la chèvre de mon grand-père, lui emboîtait le pas. Esméralda avait toutes les permissions : celle de gambader dans la maison, celle d’essayer ses cornes sur les meubles, celle de lâcher ses chapelets de crottes sur les dessins et toiles de Picasso entassés pêle-mêle sur le sol.
Esméralda était chez elle. Nous étions des intrus.
Tout ce que ce dieu disait était parole d’évangile, humiliations, insultes et dévalorisations comprises.
Un jour, devant moi, Picasso lui avait dit : «Se polir les ongles avec une lime est ridicule. Fais comme moi, lime-les contre un angle de mur !» J’ai vu mon père faire ça lorsque j’étais petite. J’en étais rouge et malade de honte. Je l’ai vu également repousser sa fourchette pour manger sa sole à pleines mains parce que son père faisait la même chose.
David contre Goliath, affrontement d’un géant résigné et d’un monstre sacré. Je vois encore la main de mon grand-père qui plongeait dans sa poche, une liasse de billets que mon père saisissait furtivement, un «merci, Pablo», et immédiatement la réplique perfide :
«Tu es incapable d’assumer tes enfants. Tu es incapable de gagner ta vie ! Tu es incapable de faire quoi que ce soit ! Tu es un médiocre et resteras toujours un médiocre. Tu me fais perdre mon temps !»
En un mot : «Je suis el Rey, le Roi, et toi, tu es ma chose !»
Une chose qu’il a lentement et méthodiquement saccagée de façon qu’elle ne réussisse pas et ne lui porte pas ombrage.

A.P. : Que se passait-il lors de vos rencontres ?

M.P. : L’exemple caractéristique du comportement de mon grand-père reste pour moi, comme je l’ai écrit, que notre grand-père, dans son atelier, nous recevait en caleçon, un caleçon de coton lâche d’où débordaient ses attributs : outrage à la petite fille de huit ans que j’étais et, plus tard, à la jeune fille de dix-sept ans qu’au crépuscule de sa vie il recevra de la même manière. Son sexe était comme ses pinceaux, ses arêtes de poisson amassées dans son assiette, les crottes d’Esméralda éparpillées çà et là, les monceaux de boîtes de conserve rouillées entassées sur le sol. Queue, pinceaux, arêtes, crottes, boîtes rouillées faisaient partie de son œuvre, du volume Picasso que tous devaient admettre. Même si cela choquait.
Et, tout de suite, cette leçon de choses. Absurde, irrationnelle :
Apprenez, les enfants, que l’on peut vivre très bien en se passant de tout. De chaussures, de vêtements et même de nourriture. Regardez, moi, je n’ai besoin de rien.
L’essentiel, enchérissait-il, radieux, l’essentiel est de faire ce que l’on a envie de faire.

A.P. : Avec le recul, comment jugez-vous son attitude ?

M.P. : Pourquoi n’ai-je pas compris que Picasso était indifférent à tout ce qui n’était pas son œuvre ? Le cœur de sa vie n’était ni Pablito, ni moi, ni mon père, ni ma mère, ni Olga, ma grand-mère, ni les femmes qui sont mortes de lui. Une seule chose comptait : la peinture et rien d’autre. Pour créer, il lui fallait anéantir tout ce qui gênait sa création.
«Un tableau», disait-il à Christian Zervos, le fondateur de la revue Cahiers d’arts, «un tableau est une somme d’additions. Chez moi, un tableau est une somme de destructions.»
Nous n’étions que les scories de son art. Le génie que tous les amateurs d’art lui accordent lui faisait croire que ses dons le plaçaient au-dessus et au-delà de l’humanité. Il était un manipulateur, un despote, un destructeur, un vampire.

A.P. : Vos observations sont impitoyables…

M.P. : …  mais vraies. De la même façon qu’il écrasait un tube pour en extraire la vibration d’une couleur, il n’hésitait pas à écraser ceux qui espéraient de lui un quelconque regard. Il aimait les enfants pour le pastel de leur innocence, les femmes pour les pulsions sexuelles et carnivores qu’elles lui inspiraient. Il fallait qu’elles dégorgent leur mystère. Amateur de chair fraîche, il les dépeçait, les violait et se nourrissait d’elles. Sang et sperme mêlés, il les exaltait sur ses toiles, leur imposait sa violence, les vouait à la mort lorsque s’émoussait la force sexuelle qu’elles lui insufflaient. La volupté qu’il tirait du sexe et de la peinture était de la même essence.
Je l’ai écrit : Un génie ne fait pas de quartier. Il en va de sa gloire.

A.P. : Vous écrivez cependant en conclusion : «… je découvre que mon grand-père nous a été volé.» Que voulez-vous dire ?

M.P. : Il aurait suffi que Picasso descende quelques instants de son Olympe pour devenir, le temps d’une caresse, un grand-père comme les autres… Muré dans son œuvre, il avait perdu tout contact avec la réalité et s’était replié dans un monde intérieur impénétrable. Cette œuvre était son seul langage, sa seule vision du monde.
Le matin, il faisait son jogging. À petites foulées, il suivait la voiture que Jacqueline conduisait. En chemin, il jetait sur le siège arrière un bout de ferraille, une selle, un guidon de vélo qu’il avait déniché dans les poubelles.
Il en était de même pour les femmes qui avaient eu le privilège – ou le malheur – d’être prises dans sa tornade. Soumises à sa sexualité animale, il les domptait, les envoûtait, les aspirait, les écrasait sur sa toile. Lorsque des nuits durant il en avait tiré la quintessence, il les rejetait exsangues. Tel un vampire au lever du soleil.
Il lui fallait combattre, exercer sa vengeance contre un monde qu’il voulait maîtriser.
«Une bonne peinture, disait-il, devrait être hérissée de lames de rasoir.»
À la fin de sa vie, pour rester seul et créer avec ses dernières forces, il avait rejeté tout le monde. Nous en faisions partie.
Il avait eu cette phrase cruelle : «Quand je mourrai, ce sera un naufrage, et quand un grand navire sombre bien des gens alentour sont aspirés par le tourbillon.»
Beaucoup ont été aspirés par le tourbillon :
Pablito, mon frère inséparable, mort le jour même où notre grand-père était mis en terre à Vauvenargues.
Mon père, le fragile géant, mort deux ans plus tard, désespérément orphelin.
Marie-Thérèse Walter, la muse inconsolable, pendue au plafond de son garage de Juan-les-Pins.
Suicidée aussi Jacqueline, morte dans la misère au milieu des toiles de Picasso qu’elle refusait de vendre afin de garder pour elle seule la présence de l’homme qu’elle idolâtrait.

(1) Marina Picasso, Grand-père, (avec la collaboration de Louis Valentin), Éditions Denoël