Françoise Mallet Joris / André Parinaud
« Un amour d’une certaine qualité choisit lui-même ses règles et ses tabous. »
(Paru dans La Galerie,  numéro 100, janvier 1971)


  André Parinaud :  Croyez-vous à l’amitié ? Est-elle pour vous essentielle dans la vie d’une femme ?

F. Mallet Joris : Oui, absolument indispensable.

A.P. : est-ce pour vous surtout un sentiment juvénile ? Pensez-vous qu’à partir d’un certain âge, on puisse encore nouer amitié ?

F.M.J. : C’est un sentiment de tous les âges. Mais il me paraît particulièrement enrichissant à un âge où on risquerait de se laisser enfermer dans une vie familiale ou professionnelle trop close. Les amitiés désintéressées sont alors nécessaires pour que la curiosité et l’ouverture d’esprit persistent.

A.P. : L’amitié vous parait-elle plus durable, plus grave que l’amour ?

F.M.J. : Plus indulgente, plus tolérante en tout cas.

A.P. : Croyez-vous à l’amour fou ?

F.M.J. : Non, mais à une part de folie dans tout amour, peut-être .

A.P. : Distinguez-vous la sexualité de l’amour ?

F.M.J. : Non. La sexualité sans l’amour serait ennuyeuse, mais l’amour sans sexualité serait bien incomplet.

A.P. : Le « premier amour » vous semble-t-il celui qui marque, pour toujours, une vie ?

F.M.J. : Non, par forcément. Mais cela dépend des êtres.

A.P. : Faut-il se marier très jeune ?

F.M.J. : Je ne crois pas. Mais c’est peut-être parce que je l’ai fait.

A.P. : Êtes-vous favorable à une certaine « liberté » dans le mariage ?

F.M.J. : Il n’y a pas un mariage. Il y en a mille. Un amour d’une certaine qualité choisit lui-même ses règles et ses tabous.

A.P. : Pour un écrivain, un créateur, le mariage est-il à recommander : est-ce une entrave, ou une aide ?

F.M.J. : Cela dépend des tempéraments. Pour moi, ça va.

A.P. : Quels sont vos rapports avec vos enfants, la maternité vous a-t-elle enrichie ?

F.M.J. : Oui, certainement. Pour moi la maternité a eu une importance considérable, d’enrichissement, d’épanouissement, d’ouverture aux autres (pas seulement à mes enfants).

A.P. : Quelle conception avez-vous de  l’éducation ? Quelles sont d’après vous les grandes directives ? Quelle influence ont eu pour vous vos parents ?

F.M.J. :  Il n’y a pas de directives, c’est une question d’empirisme et d’inspiration. Il en faut beaucoup, et c’est à mon avis un art, passionnant. Mes parents ont sûrement eu sur moi beaucoup d’influence, ayant tous les deux une forte personnalité. Cette force à réagir pour s’affirmer soi-même ; ce n’est pas mauvais. La carrière littéraire de ma mère (Suzanne Lilar – on pourra lire l’entretien de Suzanne Lilar avec André Parinaud, paru dans Arts, numéro 914 du 1er mai 1963, à l’occasion de la parution de son livre « Le couple », éditions Grasset), les dons de conteur de mon père, ont aussi influé sur mes goûts certainement.

A.P. : Croyez-vous à l’expérience ? Qu’elle est transmissible ?

F.M.J. : Il n’y a pas de recettes, mis on peut transmettre, sinon une expérience, du moins une façon de réagir, une disposition vis-à-vis de la vie…

A.P. : Quels sont vos rapports avec les autres : indifférence, ennui, curiosité ?

F.M.J. : Curiosité souvent bienveillante, immense étonnement aussi.

A.P. : Croyez-vous aux bienfaits ou aux inconvénients de la solitude ?

F.M.J. : J’aime une solitude entourée.

A.P. Fuyez-vous la foule ?

F.M.J. : Non.

A.P. : Avez-vous recherché la fortune ?

F.M.J. : J’ai cherché à gagner ma vie le mieux possible, en faisant le minimum de concessions et de choses ennuyeuses.

A.P. : Quelle place occupe l’argent dans votre existence ?

F.M.J. : ….

A.P. : Aimez-vous le luxe ?

F.M.J. : Plus que le confort. Ecrire est un luxe, du reste.

A.P. : L’ambition vous paraît-elle légitime ? Vous lui sacrifierez-vous d’autres sentiments, lesquels ?

F.M.J. : ….

A.P. : Avez-vous cherché la réussite ? Que vous apporte-t-elle ? Pourriez-vous vous en passer ?

F.M.J. : Oui. J’ai toujours désiré un contact avec un certain public, j’ai le sentiment en écrivant que je m’adresse à d’autres, et la réussite m’apporte une confirmation à ce sentiment. Je pourrais me passer de réussite matérielle et de réputation artistique, mais pas de contact avec un public.

A.P. : Des 7 péchés capitaux, quel est celui pour lequel vous avez le plus d’indulgence ?

F.M.J. : Le plus condamnable : l’envie. Le plus excusable, la paresse.

A.P. : Quels sont pour vous, les qualités les plus grandes, les défauts les moins admissibles ?

F.M.J. : Qualités : courage, bonté, tolérance, intuition, finesse, discrétion, intelligence… Défauts : le seul inexcusable me paraît la méchanceté vraie.

A.P. : Un écrivain doit-il s’intéresser à la chose politique ?

F.M.J. : Il n’y a qu’un « devoir » pour l’écrivain, c’est d’écrire le mieux possible.

A.P. :Doit-il s’engager politiquement ? Ses opinions politiques doivent-elles se refléter dans son œuvre ?

F.M.J. : Je le crois, mais ce n’est pas en tant qu’écrivain. Ses opinions se reflètent dans son œuvre qu’il le veuille ou non.

A.P. : Croyez-vous à Dieu, en un Dieu ?

F.M.J. : Oui.

A.P. : Pratiquez-vous, avez-vous pratiqué une religion ?

F.M.J. : Oui.

A.P. : Votre attitude vis-à-vis de ceux qui la pratique ?

F.M.J. : Cela dépend, non de la religion qu’ils pratiquent, mais de la façon dont ils la pratiquent.

A.P. : Croyez-vous qu’un homme doit avant tout rechercher le bonheur ? Et quelle serait votre définition du bonheur ?

F.M.J. : Ce ne serait pas une bonne façon de le trouver.

A.P. : Pensez-vous que nos contemporains recherchent le bonheur, et un bonheur qui mérite d’être recherché ?

F.M.J. : Peu de gens aiment le bonheur et seraient capables de le supporter. Le chercher anxieusement n’est  au fond qu’une façon de le fuir.

A.P. : Comment doit-on conduire sa vie ?

F.M.J. : Dans l’instant, vécu le mieux possible.

A.P. : Quelles sont pour vous les valeurs fondamentales ?

F.M.J. : …..

A.P. : Vous êtes-vous souvent trompé dans la conduite de votre vie ?

F.M.J. : Sûrement. Mais il serait orgueilleux d’y ajouter beaucoup d’importance.

A.P. Craignez-vous la mort ? Est-ce pour vous une hantise ? En avançant en âge, y pensez-vous davantage ?

F.M.J. : Je ne la crains pas, mais j’y pense plus en avançant en âge.

A.P. : Quelle place vous reconnaissez-vous dans ce monde d’aujourd’hui ?

F.M.J. : Je ne me pose pas la question.

A.P. Quelle est votre attitude devant la société actuelle ; vos espoirs, vos refus ?

F.M.J. : …

A.P. La condamnez-vous ? Pensez-vous que ce qu’on lui reproche tient à la nature humaine ou à ses institutions et à ses mœurs ? Est-elle plus « condamnable » que les précédentes ?

F.M.J. : Non. Elle n’est pas plus condamnable, mais ce qu’il y a en elle de mauvais est démesurément grossi par les moyens techniques nouveaux qui se sont développés.

A.P. : Auriez-vous préféré vivre à une autre époque ?

F.M.J. : Non.

A.P. Etes-vous pessimiste ou optimiste ? Devant notre civilisation, devant la vie ?

F.M.J. : Je suis plutôt optimiste devant la vie quotidienne et plutôt pessimiste devant l’avenir plus lointain.