Le travail, voilà l'ennemi !

 

Par Paul Morand

Le travail a tué beaucoup plus d'écrivains que la paresse; dès qu'on travaille, la volonté intervenant, le style se fige; s'archarne-t-on, les mots durcissent, la phrase s'empâte, les traits des personnages se creusent, comme au temps où le photographe faisait poser interminablement. Si le second mouvement n'est pas le bon, que dire du troisième, du vingtième ? Boileau, c'est le travailleur-type, sa théorie est subtile : il faut beaucoup travailler pour qu'un ouvrage ne paraisse pas trop travaillé; mais quelle inutile complication !

Le travail, c'est le désir de faire un bon livre. L'oisiveté, c'est le Désir tout court, c'est le besoin sauveur, inconscient, de repasser de l'organisé au chaos. Ce qui fait aimer l'oisiveté, c'est son innocence; travailler c'est perdre le contact avec soi-même. La volonté de puissance, quelle catastrophe. Le loisir, c'est la soumission au hasard, "le plus grand des romanciers" dit Balzac .... Mais balzac ?  Qui sait quels chefs d'œuvre plus grands encore, il nous aurait donné s'il n'avait pas eu besoin d'argent ? L'intelligence active, la méthode, la rigueur, la patience, il faut les laisser aux érudits, aux critiques, aux glossateurs. Pendant dix siècles les Byzantins n'ont produit que des grammairiens  et des exégètes, parce que ces Grecs, contaminés par le génie latin, travaillaient trop ... Malheur aux peuples qui travaillent trop. Les Américains qui travaillent même pour s'amuser, ou les Allemands qui se sont perdus parce qu'ils ne s'amusent qu'en travaillant.

La Bible dit que l'homme est né pour le travail comme l'oiseau pour voler; encore une de ces vérités inhumaines du Vieux Testament. L'oiseau ne vole que quand il ne peut faire autrement. A l'opposé les nuées migratrices et motorisées de nos Week-ends m'apparaisse t comme une des consolations de notre époque : les foules contemporaines o t compris que la relâche, c'est la vie.
Demain me disait : "je flâne tous les jeudis après-midi : c'est bon pour mon œil." Ainsi se donnait-il un jour de sortie, comme autrefois on prenait médecine .
Alfred Fabre-Luce vient de publier, dans son Journal du Monde 1960, des pages ravissantes, nonchalantes, sur son survol du Pôle; je l'en félicite; mais je sais qu'il préfère un autre chapitre, plus profond, assurément, mais plus rigoureusement pensé et travaillé. (Pourquoi préfère-t-on toujours l'enfant qui vous a donné de la peine ?)
Voyez Maupassant : il s'escrime a écrire une Vie , espérant se guinder jusqu'à Bourguet.