« A Dieu la Terre »

Lettre-testament, rédigée en juin 2005

A quatre-vingts ans, je tente de trouver une ligne d’horizon à ma pensée. Je renonce à tout désir intime, à toute ambition, à toute mystique. Je crois connaître et j’analyse la source de toutes mes intuitions. Je ne rêve plus. Toutes les périodes de mon existence militent pour maintenir l’acuité de ma lucidité comme seule ressource de l’appel qui me domine. Avant la Mort comprendre la Vie ! J’ai sans doute « un peu de temps » pour établir l’inventaire d’une expérience qui n’a jamais cessé de m’inspirer mais j’éprouve un véritable enthousiasme à l’idée de pouvoir réaliser ce que je dénommerais « un idéal ». Qui es-tu ?

            Certes les hypothèses, comme les apparences et les certitudes, sont nombreuses et complexes. Comment poser l’équation ? D’abord quel est cet élan qui m’inspire ? L’évidence, pour moi, est que cet état de conscience, que j’ai connu aux premiers jours de la «naissance de ma pensée» est un fruit naturel. Tout a commencé en classe de catéchisme.
            Je ne pouvais entendre nommer Dieu sans éprouver la pire des provocations – la formulation même de notre ignorance. Je n’en ai accepté l’expression que par la voix d’un homme exceptionnel, le Père Teilhard de Chardin, pour la qualité du questionnement de sa citation.
Nous étions en 1954, le Révérend venait d’être nommé Directeur de Recherche au CNRS et le Collège de France lui proposa le siège de l’Abbé Breuil. Rome lui ordonna de refuser, mais il sera par ailleurs élu à l’Institut. Je dois à Julian Huxley cette rencontre – un an avant la congestion qui allait faire disparaître le Père après ces propos d’agonisant: «Que s’est-il passé ? Où suis-je ? Cette fois, je sais que c’est terrible.»
            Il acceptait – comme l’ordre lui en avait été donné – de ne plus traiter de philosophie, ayant bouleversé par ses découvertes de paléontologue les bases de la foi ordinaire ! Évolutionniste, il avait «la conscience d’une dérive profonde, ontologique, totale de l’univers». La dynamique était la véritable unité du monde et, pour lui, l’univers se déployait dans une cosmogonie et un espace-temps biologique – les étapes de la Vie marquant la véritable évolution cosmique et les valeurs de la conscience, comme le prouve la paléontologie, du protozoaire à l’homme – et l’affirmation de la Transcendance.
            Je lui exprimai avec mon admiration ma profonde conviction sur la vérité de ses découvertes à travers ses écrits jusqu’au Phénomène humain, qui m’avaient orienté vers la conscience du Futur, qui me paraissait la faculté temporelle de l’homme la plus négligée.
— Comment avez-vous, mon Père, pu maintenir votre ligne malgré tant de handicaps ?
— Rien ne doit vous distraire de l’exigence qui vous guide. Il faut accepter le combat, même avec les mouches ! Ainsi, j’étais en Abyssinie, invité par Henry de Monfreid, et voulais visiter une caverne riche de promesse, mais un énorme bataillon de guêpes nous interdisait l’entrée. Il fallut une nuit entière pour les écarter en introduisant de la broussaille et en la faisant flamber, comme dans un four. Ce fut un vrai combat pour résister à la fureur des insectes venimeux. Au matin, mon visage était couvert de douloureuses piqûres. Si j’évoque cette bataille vénielle mais éprouvante, c’est que je la trouve très symbolique des problèmes matériels et intellectuels - assez semblable aux stratégies de la ruche - et qu’il faut constamment dépasser. J’ai écrit que cela m’était égal de ne plus être imprimé. Car, ce que je crois est démesurément plus grand que toutes les vertus et tous les obstacles.

            J’évoquerai ici la lettre que le Père Teilhard adressa en octobre 1951 au général des Jésuites, le Père Janssen, qu’il avait rencontré à Rome et qui lui avait exprimé sa confiance : «Vu le grand chef qui m’a immédiatement conquis : franc, direct, humain» - comme sa lettre, remarquable document, en témoigne : «Avant tout je pense qu’il faut vous résigner à me prendre tel que je suis – c’est-à-dire avec la qualité (ou la faiblesse) congénitale qui fait que, depuis mon enfance, ma vie spirituelle n’a pas cessé d’être complètement dominée par une sorte de «sentiment» profond de la réalité organique du monde.»
            Et il énonce parmi les convictions qui forment la moelle du Christianisme : «La valeur unique de l’homme ou flèche de la vie : position axiale du catholicisme dans le faisceau convergent des activités humaines ; et enfin, fonction consommatrice essentielle assumée par le Christ ressuscité, au centre et au sommet de la Création ; ces trois éléments ont poussé (et continuent à pousser) des racines si profondes et si entrelacées dans le système entier de ma vision intellectuelle et religieuse qu’il me serait désormais impossible de les arracher sans tout détruire… Jamais le Christ ne
m’apparut plus réel, ni plus personnel, ni plus immense.» - les valeurs de l’amour incarnées par le Christ étant, pour Teilhard, l’essentiel de sa foi.

            Je dois au propos du Père Teilhard d’avoir trouvé le diapason de ma conviction qui m’a – si j’ose dire – conduit à prolonger ma quête au-delà de ses propres certitudes, mais comme un hommage à l’un des héros de la pensée moderne. Pour moi, Dieu est à naître de l’élan de l’univers, dont chaque élément constitue l’énergie du divin.

                                                                                         André PARINAUD - Juin 2005