Jacques Kerchache
le marché de l'art africain

 
André Parinaud - Jacques Kerchache, à quel moment sommes-nous actuellement de l'histoire du marché de l'art nègre en Europe ?

Jacques Kerchache. - On vit une époque particulière depuis deux ans et demi. Il y a un changement radical dans l'optique de ceux qui s'intéressent à l'art nègre, par rapport à l'époque 1907, au moment où Picasso, Derain, Vlaminck, Apollinaire, l'ont découvert, par curiosité, et comme confirmation de leur propre recherche. Jusqu'à ces dernières années, pour un
collectionneur », le principe était d'acquérir par exemple une statue Fang du Gabon, une statue Baoulé de Côte d'ivoire, un masque Tan de Côte d'ivoire, une série d'objets donnant une vue générale, une sorte de catalogue, ce qui fait que ces gens ont manqué d'objectivité sur la qualité esthétique de l'objet. Personne ne remarquait la différence entre le bon et le moins bon.Et le pittoresque l'emportait sur la qualité. En 1959, on peut dire qu'il y a eu le premier boum dans la presse sur l'art primitif, lorsqu'une statue Baga Nimba a été vendue à l'Hôtel Drouot, pour la première fois dans une vente publique, 9 500 F nouveaux - dé­passant donc le million ancien avec les frais. C'était incroyable, un objet en bois africain qui dépasse le million !... Pour vous donner un exemple, un même objet, de la même qualité, qui est pratiquement introuvable sur le marché d'ailleurs, vaudrait aujourd'hui de 150 000 F nouveaux à 200 000 F quinze fois plus ! Je parle d'un objet de grande qualité. Cela a été le premier impact sur le grand public d'un objet en bois africain qui dépassait le million.


Le marché s'est complètement transformé en 1959, passant en quelque sorte de la curiosité et de la collection systématique aux mains des vrais amateurs d'art qui considéraient l'objet en fonction de sa valeur esthétique. On peut dire que le véritable marché de l'art primitif est jeune. Il a maintenant douze ou treize ans, et de six mois en six mois, on peut constater que tout va très vite. Il y a eu quelques grandes expositions, comme « Cent tribus, cent chefs-d'oeuvre », très importante pour le public, aux Arts Décoratifs. Après, l'initiative des grandes  expositions faites par les Amis du Musée de l'Homme, les chefs-d'oeuvre du Musée de l'Homme, la collection Tischman, l'art d'Amérique du Nord, les objets dans les collections des artistes, et dernièrement l'exposition sur la Polynésie, plus de très grandes expositions internationales en Amé­rique, en Suisse à Zurich, et pendant les Jeux Olympiques à Munich. Du fait des expositions, de tous les livres sortis ces dix dernières années, les gens se sont intéressés aux arts, en général, et l'art primitif a été considéré avec un regard neuf. Depuis deux ans et demi, les nouveaux amateurs - je ne parle plus maintenant de « collectionneurs », mais « d'amateurs » - ne prêtent pas d'importance à l'origine de l'objet, c'est­à-dire qu'ils sont contents de savoir que tel objet vient de Côte d'Ivoire ou du Congo : on leur donne le nom de la tribu, mais ils ne sont plus intéressés par le plan ethnographique. Ce qui intéresse aujourd'hui un amateur, c'est d'avoir chez lui une très belle sculpture d'art dit primitif. Comme il aurait un Giacometti. Il choisit pour ses qualités plastiques, pour ses formes, pour sa sculpture essentiel­lement. Il fait un choix rigoureux sur le plan esthétique, qui est, à mon avis, le vrai choix.

A. P. - Où est le centre du marché d'art africain ?

J. K. - Paris est le centre du marché de l'art africain. A 80 % toutes les pièces qui sont actuellement en Amérique sont passées par Paris. Mais sur ce marché actuel, il se passe quelque chose d'assez grave. De très vieux marchands, avant le guerre, ont commencé le commerce de l'art primitif. C'étaient de grands antiquaires avec une culture très vaste. Et puis, petit à petit, certains de ces marchands ont été un peu dépassés par les prix des objets car ils étaient habitués à acheter à des prix vraiment très bas. D'autre part, ces dernières années, il est sorti d'Afrique des objets qui, pour des raisons sociales ou reli­gieuses, ne sont sortis que maintenant (il ne faut pas oublier que les Musulmans gagnent l'Afrique tout doucement), et ces nouveautés ajoutent à la confusion. Dépassés par des objets qu'ils n'avaient pas l'habitude de voir, dépassés par les prix, les marchands ont pris du recul mais' pendant ce temps le marché allant à une telle vitesse et l'écart s'est creusé, ce qui fait qu'actuellement, ils sont dé­passés complètement. Paris s'est laissé déposséder de cette priorité qu'il avait par suite des circonstances et du goût d'un certain nombre de grands collectionneurs. Et le grave danger actuel est qu'il y a de plus en plus de faux sur le marché. Je ne parle même pas des objets médiocres, mais des faux objets très importants fabri­qués en Afrique. C'est pour cela que, pour des raisons passionnelles et influencé par Max-Pol Fouchet, j'ai voulu enquêter, voir ce qui restait sur place, et depuis huit ans, j'ai été pratiquement neuf mois de l'année en brousse africaine. J'ai fait un peu plus de 8 000 kilomètres à pied là-bas, pour enquêter, pour avoir dans l'avenir une expérience complémentaire que n'ont pas les marchands traditionnels ou même des gens des musées qui n'ont souvent qu'une culture livresque. J'ai voulu me rendre compte comment les objets étaient conservés, pourquoi les objets avaient telle ou telle patine, comment ils fabriquent les faux, avec quels moyens, ce qui m'a donné un regard assez aigu, une expérience irremplaçable. Le seul moyen, pour un amateur, de faire une collection aujourd'hui, c'est de faire con­fiance à un marchand qui l'éduque.

A.P. - Est-ce qu'il y a un contrôle d'identification minimum, sur le marché des ventes publiques, par exemple?

J. K. - En France, les commissaires­priseurs s'entourent d'experts, tous n'ont pas la même valeur ! Il est évident qu'une vente expertisée par M. Charles Raion est sans aucun problème, mais ce n'est pas toujours le cas.

A. P. - Donc, malgré la sélection qui est exercée d'une façon officielle, il y a encore un certain nombre d'erreurs possibles dans ce domaine. Peut-être même que certains marchands ont intérêt à mettre en circu­lation des objets douteux. Enfin, il existe peut-être au niveau étranger également des musées ou des fondations où, pourenrichir une collection, on n'est pas très regardant sur les origines ?

I. K._ II faut dire qu'il n'y a pas 1% les objets importants qui passent dans les ventes publiques.

A.P.        Considérez-vous que la grande nnajorité (les objets d'art africain sont répertories, connus - Afrique comprise que les réserves ont déjà subi une investigation importante ?

J.K. - Je crois pouvoir dire qu'on doit à 80 % connaître les très beaux objets. Il doit exister encore, évidemment, quel­ques objets importants en brousse africaine : comme dans les vieilles collections, dans les successions, ou dans les greniers. On a toujours des surprises, comme pour toutes les antiquités. Le marché est très secret.

A.P. - Y a-t-il des périodes privilégiées en ce qui concerne les beaux objets ?

J.K. - La semaine dernière (je ne citerai pas le périodique), quelqu'un s'est permis d'écrire que sur le marché d'art africain, les objets n'ont jamais plus de 30 ans. Une aberration ! Certes, la plupart sont en bois, mais les objets égyptiens ont 3 000, 4 000 ans, et certains sont en bois ! Les statues olmèques, dont la fameuse statue du Musée d'Art primitif de New York qui est du Il- siècle avant Jésus­Christ ! Ces objets sont comme le coeur de l'africain. Vous pouvez rester dix ans dans un village en Afrique sans jamais voir un objet ! Ils sont le centre de soins constants. Ils sont entretenus avec amour dans des temples, dans des endroits sacrés eux-mêmes protégés. Des hommes dans les tribus sont responsables sur leur vie de *l'entretien des objets. Des objets sont utilisés tous les jours, d'autres une fois par semaine, une fois par mois, une fois par an, une fois tous les dix ans, et même pour certains objets une fois tous les quarante ou cinquante ans. C'est pour cela que j'ai parlé du problème de la patine d'un objet qui n'est pas un critère.

A. P.      Quel est l'âge des plus vieux objets d'art africain ?

J. K. - En ce qui concerne le bois, par analyse au carbone 14, les plus vieux objets représentant un ancêtre, sont des objets Tellem qui proviennent des falaises de Bandiagara, au Mali. Des analyses ont été faites par des Hollandais qui ont travaillé quatre ans dans les falaises. Ils ont relevé trois périodes chez les Tellem. Une premiè­re période où on a trouvé seulement des bracelets de fer : Il- siècle avant Jésus-Christ. Une deuxième période où on a trouvé seulement de petits appuie-nuque en bois, tout petits, entre le Vile siècle et le Xllle. On note les premiers objets à représentation humaine en bois au Xllle ,iècle après Jésus-Christ. Disons que c'est un cas exceptionnel, étant donné l'emplacement dans ces grottes très sèches ; les objets étaient recouverts de cendres puis de guano, qui ont facilité la conservation. D'une façon plus générale, selon l'âge où les tribus se sont fixées définitivement et où un style s'est précisé, les très beaux objets ont généralement entre 100 et 300 ans. Ce n'est pas l'ancienneté d'un objet en bois - qui est d'ailleurs très difficile à préciser - qui va faire que le prix soit plus important. Le prix d'un objet d'art primitif est à 95 % essentiellement fonction de la qualité de la sculpture, c'est-à-dire du sculpteur qui l'a fait. Il s'ajoute, disons 5 % pour la rareté sur le marché.

A. P.       Tous sont anonymes ?

J. K. - Il existe certains objets dont on a pu retrouver une même main, comme les sculpteurs de Buli, au Congo, ou chez les Balubas. Mais après huit ans, en brousse, je reste d'une extrême prudence car il existe une tradition orale en Afrique, et il faut apprendre le mensonge avant de savoir la vérité.

A.P. - Est-ce qu'il y a un engouement pour certaines époques, certaines tribus, par rapport au goût occidental "

J.K. L'objet du Bénin, plus facile à approcher puisque c'est un art de cour. Personnellement, je ne le rentre pas dans le cadre de l'art primitif. La matière est le bronze. Ce sont les objets qui, sur le marché, font les plus gros prix, il y a une tête du Bénin qui a atteint la somme de 42 millions anciens cette année.

A. P.__ Que va-t-il se passer maintenant avec la raréfaction des objets, la plupart sont sinon répertories tout au moins déjà en possession d'un certain nombre d'amateurs, et avec cette flambée énorme (les prix qui crée sur le marché une situation de blocage ?

J. K. - Il y aura toujours sur le marché des objets moyens - objets authentiques - mais qui ne sont pas d'une grande qualité de sculpture et resteront toujours à des prix abordables pour de petits amateurs. Quant aux grands objets, de plus en plus, ils rentrent dans les musées, dans des fondations, et vont disparaître du marché. Donc, pendant cinq ans, de grands objets vont rentrer dans des collections parti­culières, à des prix de plus en plus importants. Dans dix ans, comme pour certains tableaux très importants, des fondations ou des musées se grouperont et achèteront ces objets ensemble. Fina­lement, vingt-cinq ans il ne restera pas beaucoup de grandes collections privées. C'est un marché fermé à un certain niveau, à brève échéance.

A.P. - On dit qu'il y a beaucoup de faux même dans les musées ?

J. K. - Il y a beaucoup de faux, même dans les musées. Il n'y a pas eu assez de rigueur dans les achats. Souvent, par
manque de référence, on peut s'attendre dans les années à venir, à ce que peut­être certaines collections officielles soient expurgées sous la pression de l'opinion ou des experts, pour revenir à plus de rigueur et plus de vérité. Dans l'avenir, les musées devraient séparer les salles ethnogra­ phiques - où tous les éléments ont leur valeur, même l'objet qui est faux au­jourd'hui - des salles qui sont absolument indispensables pour un amateur, avec des objets sélectionnés pour leur qualité, leur plastique et leur authenticité. R