Jean Hélion / André Parinaud
« Je crois que l’art, c’est l’aventure de l’homme,
 l’art n’existe  que parce que les hommes le font vivre. »
(Paru dans Galerie Jardin des Arts, n°147, mai 1975)

André Parinaud : Vous avez dit un jour, Jean Hélion : «  Ce n’est pas le style, ce n’est même pas le tableau qui compte, c’est l’espace  ouvert. » J’aimerais que vous me commentiez cette phrase qui résume beaucoup de votre démarche.

Jean Hélion : Pour moi, la peinture, ou l’art en général, c’est un moyen de libération dans tous les domaines : libération des yeux qui tout à coup peuvent aller au-delà de ce qu’ils voient d’habitude à l’extérieur et y mêler ce qu’ils entrevoient à l’intérieur. L’espace c’est un espace de découverte et d’invention ; c’est tous les chemins qu’un œil et un esprit peuvent découvrir dans le monde, dans celui des objets comme dans celui des objets comme dans celui des idées.

A.P. : Tous les possibles ...

J.H. : Oui, tous les possibles, un certain sentiment de nécessité comme celui que doit éprouver le skieur qui va descendre une pente : il va où il veut, mais il est entraîné.

A.P. : Sur quelle pente vous avez d’abord été entraîné ?

J.H. : Sur la pente de la vie. Je sentais que l’art était quelque chose comme l’amour pour u. Impubère, une aspiration dont on attend tout ... je me suis rué dans l’art comme vers d’autres sentiments, tous sens dehors, l’esprit disponible et sans trop de conventions, pensant que ma propre force suffirait à déchirer ce nouveau domaine.

A.P. : Vous avez commencé à peindre en quelle année ?

J.H. : J’ai commencé à peindre à 18 ans. Mais je suis professionnel depuis l’âge de 20 ans – en 1924 – et je n’ai rien fait d’autre depuis cinquante ans que de peindre, sauf deux ou trois années que j’ai passées à la guerre.
En 1924 et 1925, pour vivre, j’allais vendre mes tableaux à la Foire aux croutes. Là, des gens vendaient des calendriers, mais laissaient les jeunes peintres poser leurs tableaux le long du mur, et j’ai toujours vendu là de quoi manger une semaine.
Après, après des tâtonnements dans mon cheminement, j’ai rencontré Tutundjian, qui arrivait d’Arménie  par la Turquie, La Grèce, l’Italie, et qui vivait au Kremlin-Bicêtre, dans un atelier en terre battue, mais il avait les yeux et l’âme dans l’air. C’était un indépendant notoire, qui m’avait beaucoup impressionné. Le premier peintre véritablement indépendant que j’ai connu était Torres Garcia, un espagnol, grandiose, révolté, qui, lui, avait connu les cubistes ; pour moi. C’était seulement u. Nom comme le nom d’une terre lointaine, mais riche de promesses. Sans même savoir ce que c’était, j’étais attiré, et tout ce que Garcia a pu me dire du cubisme avait u e grande valeur pour moi.
Cela m’a conduit très rapidement sur le chemin de l'abstraction. J’ai fait mes premières toiles abstraites d’instinct, comme je faisais mes natures mortes où mes nus ; et puis, j’ai eu la chance de rencontrer Van Doesburg et Mondrian, qui étaient des Montparnassiens. J’ai alors quitté Montmartre où j’étais  depuis mes débuts, pour aller à Montparnasse. Dans ce temps-là, les lieux avaient un sens : Montparnasse, c’était l’esprit, Montmartre, le sentiment, l’ardeur des choses.
Mondrian était un homme apparemment austère, avec un très gentil sourire, qui vivait une vraie vie d’artiste. Il vivait selon ses tableaux. Je l’ai tout de suite trouvé admirable.
De Mondrian, un de mes meilleurs  souvenirs est sans doute une remarque qu’il a faite lors du mariage de Calder, qu’on  avait trouvé à Montparnasse, grand personnage, vivant, gai et maniant le fil de fer avec une sorte de sorcellerie magique. Il s’était marié et avait donné une fête. Je suis allé vers ce grand personnage qui m’a dit : «  Comment vas-tu ? » Mondrian était devant moi, du papier dans une main, du tabac gris dans l’autre, se roulant une cigarette. J’ai répondu : «  Je suis très bien, c’est Le printemps » et Mondrian m’a dit : « Cela ne me fait rien à moi Le printemps ! » Tout en roulant sa cigarette.
 J’ai trouvé cela admirable détachement, mais ceci me faisait penser qu’il y avait là une certaine pauvreté, et en fait j’ai essayé toute ma vie de concilier cette force d’indifférence et ce goût inné du printemps qui m’habitait, la chaire des arbres, la nature.

A.P. : Vous avez été à l’origine du Groupe Abstraction-Création.

J.H. : Ce groupe-là est né, lui aussi, à Montparnasse. La rencontre avec Theo van Doesburg a eu pour résultat d’amener la naissance d’un petit groupe très intense qui s’appelait Art Concret. Nous éditions un cahier dont j’étais le gérant, en qualité de seul français du groupe. J’ai été poursuivi pour cela, mais cela ne faisait rien, étant donné qu’il n’y avait rien à saisir chez moi, comme a pu le constater l’huissier qui était venu à cette fin !
Nous avions une revue ardente, violente, ascétique ; nous étions tous touchés par l’esprit Dada ; une espèce d’insolence  à découvrir la liberté nous habitait ; nous avions l’insolence sérieuse ; nous avons vendu peut-être 50 exemplaires, et puis la revue a disparu. Nous avons pensé qu’il fallait concevoir quelque chose de plus viable. On a rencontré beaucoup de gens que l’art abstrait commençait à intéresser et on a décidé d’essayer de les  rassembler autour de van Doesburg, et Abstraction-Création est né avec Herbin, Kupka, Gleizes, Arp... il y en avait aussi qui n’y sont pas restés comme Giacometti... et puis van Doesburg est mort. Mondrian a pu y adhérer, car ces gens qui nous semblent si proches aujourd’hui avaient entre eux des querelles à ne plus finir et ne se voyaient pas ! Nous avons édité un Cahier coopératif dans lequel on rassemblait nos efforts, chacun payant sa page. J’ai été le directeur du premier cahier.
Cela n’a duré que trois ans, au bout de quelque temps, le Groupement, content de lui-même, s’académisait. Ce n’était pas du tout ce que je voulais ; l’art abstrait c’était ma passion et non une commodité qu’on faisait le dimanche, comme autrefois les gens faisaient des roses ! Je me rendais compte qu’il  fallait être en tête-à-tête avec son chevalet, en face de la vie ! C’est à ce moment-là que je me suis intéressé au surréalisme, auquel je n’ai jamais adhéré, bien que j’aie à peu près connu tous les peintres ou écrivains surréalistes, car ils avaient, vu de l’extérieur, un grand pouvoir de liberté. J’ai connu Breton, qui m’a témoigné de la sympathie, qui m’a fait des avances, mais je me suis méfié d’une autre doctrine. La doctrine donnant la priorité au rêve, à La liberté totale des rêves, finit par se soumettre à une interprétation qui était trop étroite pour moi. Moi, je voulais mélanger mes rêves à mes structures, les choses les plus intellectuelles à mes expériences vivantes, sans savoir d’avance où j’allais. C’est peut-être en cela que j’étais surréaliste !
On était entre deux guerres, et l’inquiétude commençait en Europe où l’on apercevait des bruits de bottes. Cela sentait aussi mauvais du côté de l’Union Soviétique que j’avais tant admirée à ses débuts. Je suis parti en Amérique en 1936, pensant que c’était aller vers la liberté, espérant que sur les grands immeubles qui s’y construisaient, il y aurait de grands murs vacants pour une nouvelle peinture !
Après un an passé à New York, où j’ai rencontré des gens que j’ai bien aimés, subi des impulsions enrichissantes, je suis allé en Virginie.
J’étais en pleine abstraction et pourtant cette abstraction portait en elle un genre nouveau qui m’apparaissait comme un bouton, une fleur qui allait s’épanouir, mais qui était un peu contradictoire, c’est-à-dire qu’au fond de l’abstraction, je commençais à découvrir le monde.
Il avait été dans mon aventure d’enrichir  les termes de l’abstraction, de garder une grande sévérité de structure et  une richesse d’éléments, j’avais Le sentiment que tout devait fleurir, que d’un cylindre sec pouvaient naître branches et des feuilles. Je crois que l’image visuelle vaut l’image mentale. Je voyais apparaître un arbre véritable au milieu de ma toile et il est né en moi une grande nostalgie pour la nature. Je trouvais que le monde, en dehors, était plus resplendissant que la toile la plus éclatante que je pouvais réussir et je sentais bien qu’u. Jour je me jetterai par la fenêtre et pas a pas, mais avec audace, je me suis un jour jeté par cette fenêtre. Les bruits de bottes étaient devenus des bruits de canons, le malheur s’abattait sur l’Europe. J’étais au chaud en Virginie, mais je me suis senti solidaire de ce malheur. Comment m’y soustraire ? J’ai voulu partager cette aventure triste du monde, et je suis rentré en Europe.
La guerre a été pour moi, comme pour beaucoup, un camp au fond de la Poméranie, où il fallait arracher des pommes de terre et vivre dans la boue et l’indigence la plus complète. Là, évidemment, j’ai rêvé ... J’ai rêvé à des arbres, à des corps de femmes, et pas à des triangles, ni même à des rythmes, et je me suis rendu compte que les événements allaient dans le sens même de l’évolution de mon esprit. La vie même venait justifier ce qui m’était arrivé.
J’ai eu le bonheur de m’échapper après deux ans de cette vie amère, mais c’était surtout pour aller jusqu’au bout, devant mon chevalet, de cette nouvelle impulsion... Au fond on va naturellement vers sa plus grande pente et là, comme en amour, c’est quelque chose qui entraîne l’individu totalement, sans réticence. Vivre comme cela est essentiel pour un artiste.

A.P. : Votre figuration n’est pas commune, elle a peu de ressemblance avec l’image.

J.H. : C’est  là que le mot figuration est un bien mauvais mot. J’ai défriché, si l’on peut dire, cette réalité telle que je le concevais, avec mes moyens de peintre abstrait, les rythmes que je connaissais, les plans, les surfaces planes, les surfaces dégradées, mes éléments de peintre, les couleurs aussi, et cela a donné quelque chose qui ne ressemble pas toujours extérieurement à cette réalité, mais qui est le dialogue avec elle ; d’une façon très serrée, mon but n’étant pas de reproduire la réalité, mais d’en faire usage.

A.P. : Vous avez utilisé tout l’apport de l’abstrait dans cette méthodologie d’approche.

J.H. : Je  l’espère. L’art abstrait, c’est la peinture même ; La technique de la vision, c’est le domaine de la couleur, des rythmes, tout ce qui travaille dans une toile. L’art abstrait fait partie de la réalité de la peinture ; il ne faudrait pas l’en extraire, mais il n’est pas un monde à lui seul. Quand l’art abstrait se veut non figuratif, il finit par peindre son propre portrait.

A.P. : Et aujourd’hui, où en êtes-vous ?

J.H. : Je suis maintenant assez loin dans mon âge,  comme vous le voyez, j’ai besoin d’exprimer mon amour et mon intérêt pour le monde. L’amour étant une interrogation, et ma  joie de peindre, la joie de manipuler des rythmes, de faire résonner des couleurs, de visiter des surfaces, de refuser de nouveaux espaces.

A.P. : J’ai connu une de vos périodes où vous aviez juxtaposé sur une même toile, plusieurs images d’un même sujet.

J.H. : J’ai eu le sentiment de réunir, d’embrasser sur la même toile une abstraction, un corps de femme, qui me semblaient des degrés de la même qualité qui est dans l’être, l’être qui est charnel et aussi abstrait, qui est plein de rêves et d’expériences... Cette multiplicité  de l’être, toutes ces dimensions, ma peinture essayait de les réaliser. Elle s’appelait à rebours, parce qu’elle était à rebours dans tous les domaines et un critique de  l’époque m’a fait l’hommage d’écrire  dans une revue en juin 1947 : « Je n’ai jamais vu de la peinture insultée de la sorte ».

A.P. : Est-ce qu’il y a, selon vous, une certaine influence de l’art cinématographique dans votre peinture ?

J.H. : Peut-être bien... Je n’y ai jamais songé, mais je suis allé au cinéma, comme j’ai regardé la vie, passer des voitures et des filles dans la rue, fleurir des arbres ; alors  pourquoi le cinéma, qui contient un mouvement  dans lequel ces différentes étapes sont si sensibles, n’aurait-il pas été pour quelque chose ? La liberté de lumière du cinéma, la liberté aussi de braquer l’objectif sur ce qui vous intéresse. La liberté du cinéma m’a sûrement influencé, de même que la liberté musicale ou littéraire. Tout cela va ensemble. On est chair et âme, mouvement et immobilité. Il faut déchâtrer les êtres, leur donner la liberté dans tous les sens. Un homme est fait de chair et d’esprit, et c’est arbitrairement qu’on les sépare. Il est fait de durée et d’instant. Je crois que l’art, c’est l’aventure de l’homme, l’art n’existe  que parce que les hommes le font vivre.