HANS HARTUNG :
« Rembrandt est mon maître. Le bruit et la lumière m’inspire »
(Paru dans Galerie des Arts – 1977)

Allemand de naissance, Hans Hartung a quitté sa patrie en 1932. Il a combattu dans la légion étrangère durant la dernière guerre, mais il a conservé cette jeunesse de cœur et d'esprit qui lui fit accepter notre entretien.
Henry Geldzahler a écrit : « Où donc réside l'intérêt des œuvres de Hartung ? Pour moi c'est de l'audace associée à la maîtrise absolue ; Hartung ose et réussit. » Jugez-en !

André Parinaud (A.P.) : Dans votre « Autoportrait » (Grasset), vous signalez que l'éclair et le tonnerre, le bruit et la lumière sont peut-être les premières grandes émotions que vous ayez ressenties. Est-ce qu'on peut essayer d'analyser la façon dont cette émotion a peut-être impressionné certaines formes de votre création ?

Hans Hartung (H.H.) : Il y a des angoisses dont on hérite. Ma mère, ma grand-mère, avaient toutes les deux une peur panique des chats. Il fallait que mon père, avant le départ en vacances, écrive aux hôtels pour savoir s'ils s'engageaient à enfermer leurs chats durant notre séjour. Ainsi, on m'a communiqué la peur des chats ; une peur de cet animal griffu qui se fâche on ne sait pas pourquoi, éventuellement vous saute dessus. Le chat était entouré de tous les dangers. Un animal « indominable ». Et aujourd'hui encore, je ne suis pas aussi ami avec mon chat qu'avec les chiens. Je garde une certaine appréhension.

A.P. : L'éclair est une crainte du même ordre ?

H.H. : Un effroi, une réaction physique et mentale, instantanée.

A.P. : Je voudrais comprendre la réaction esthétique qui est née de cette peur, que vous avez essayée de surmonter, de dominer. Vous écrivez :
« J'avais honte... honte de ma peur. J'avais six ans et j'étais un garçon. Ce jour-là je n’y tins plus. D'un seul élan Je me décidai. J'ouvris la porte de ma chambre et je me retrouvai face à la fenêtre, face à l'orage. Tremblant de ma témérité, j’ouvris même la fenêtre. C'était donc cela un orage et c'était effrayant ! Mais enfin j’osais l'affronter. Mieux : je dessinais. Sur un de mes cahiers d'écolier, j’attrapais au vol les éclairs dès qu'ils apparaissaient. Il fallait que j'aie achevé de tracer leurs zigzags sur la page avant que n'éclate le tonnerre. Ainsi je conjurais la foudre. Rien ne pouvait m'arriver si mon trait suivait la vitesse de l'éclair.
« J'éprouvais devant les orages une terreur ensorcelante, je vibrais sous leur force, sous leur puissance. Mes cahiers d'écolier se remplirent de pages et de pages d'éclairs. Mon père les appelait les « Blitzbücher » de Hans, les livres des éclairs.
Mes éclairs enfantins ont eu, j’en suis sûr, une influence sur mon développement artistique, sur ma manière de peindre. Ils m'ont donné le sens de la vitesse du trait, l'envie de saisir par le crayon ou le pinceau l'instantané, ils m'ont fait connaître l’urgence de la spontanéité. Il y a souvent, dans mes tableaux, des lignes zigzaguées, brisées, qui courent et traversent mes toiles comme elles le faisaient sur mes livres des éclairs. Ensuite, dans un certain sens, c'était là déjà l'intrusion d'un élément abstrait - au moins sous-jacent – parcours instantané de la force, dont l'écho m'a poursuivi jusqu’à maintenant et ne me lâchera plus. »
Et c'est pourquoi je voudrais analyser, le rapport entre cet éclair, ce bruit, cette peur, et la forme d'art que vous pratiquez.

H.H. : J'ai voulu traiter le tonnerre d'égal à égal par une réaction de tout l'être. Il y a un autre thème que je place sur le même niveau. C'est le vertige. J'en souffrais beaucoup, or je le provoquais. J'allais seul dans les Alpes, à faire des ascensions. Ce n'était pas un jeu, mais vraiment sérieux. Il me fallait dominer les forces qui bloquaient ma vie.

A.P. : Voilà pour la volonté ! Parlons maintenant du rôle de la sensibilité, je veux dire telle qu'elle s'exprime dans votre goût de la tache. Vous avez écrit :
« Je faisais des taches... Le censeur - qui était aussi notre professeur de grec - ne supportait pas mes taches. Il s'écriait : « Hartung, sortez ! Vous faites encore vos taches, vos horribles taches d'encre ! Vous verrez où cela vous mènera dans la vie de faire des taches et des gribouillages ! » J'aimais mes taches. J'aimais qu'elles suffisent à créer un visage, un corps, un paysage. Ces taches, qui, peu de temps après, devaient demander leur autonomie et leur liberté entières. Les premiers temps, je m'en servais pour cerner le sujet qui, lui, peu à peu devenait négatif, blanc, vide et enfin prétexte au jeu des taches. Quelle joie ensuite de les laisser libres de jouer entre elles, d'acquérir leur propre expressivité, leurs propres relations, leur dynamisme sans être asservies à la réalité ! »
Quelle est, selon vous, l’origine de ce goût pour la tache, pour cet informulé qui devient formulable ?

H.H. : J'ai deux amours : - le trait qui ne sert plus à fixer que les limites – mais j’ai très vite refusé les formes enfermées, délimitées et la tache qui, dans la liberté, par l'expressivité, par le rayonnement, va vers l'extérieur, qui pousse là où elle a le plus de force, là où elle a le plus de puissance : la tache qui exprime l’énergie.

A.P. : C'est donc cela la clé de votre goût pour la tache, l'énergie !

H.H. : Le dynamique. Et la tache pour elle-même, qui va de la douceur des nuages à la puissance cosmique, énorme. Mais, au commencement, j'avais l'amour de la tache, de la petite tache, de la grande tache, qui était là pour elle-même.

A.P. : Un concentré d'énergie, si je comprends ?

H.H. : Oui ! On ne sait pas où finira cette force, à quel moment elle va entrer dans le néant. En général, tout se passe par un affaiblissant du bord, les énergies qui tombent en éclaboussant : de l’énergie pure, dense...

A.P. : D’où vous vient cette aversion - disons cette réaction - contre la forme précise, contre l'objet limité ?

H.H. : J'ai toujours eu le besoin de me sentir « en solitude ». Il peut y avoir autour de moi des gens amis ; tout le monde festoie ; moi je suis seul sans contact au milieu. J'avais dix-huit ans, j'étais dans un milieu très rigide, qui ne me permettait pas d'aller danser, ni de voir les filles. Un milieu protestant. Regardez ce portrait d'un de mes professeurs, il porte la mention : 1922. Je l’ai incarné en dragon  ; une horrible bête, je réagissais ! Il y a eu une période impressionniste. Beaucoup de choses ont perdu leur figuration insensiblement et sont devenues allusives. Regardez voilà un homme... et puis là, deux lignes qui sont libres... C'est daté 1922-1923. La forme a perdu son sens au profit de la puissance : trouvant son expression propre, claire et nette. Elle n’a pas d'autre référence qu'elle-même. On rejoint un peu aussi le mythe de l'éclair, la transcendance - quelque chose qui n'a besoin d'aucune justification. En vérité, je ne supporte pas la soumission à la figuration qui gêne le libre jeu des chocs que j'éprouve.
L'abstraction chez moi, ne passe pas par l'intellect. Je n'ai pas besoin de doctrines. Je n'y suis pas arrivé à force de simplifications, mais d'emblée. je me suis vu justifié dès que j'ai vu Rembrandt.

A.P. : Vous avez raconté vos impressions d'alors :
« Mon admiration grandissante pour Rembrandt ne se satisfaisait plus de la Gamaeldegalerie. Je fis un voyage à Brunswick dont le musée possède l'un des plus beaux Rembrandt. Et Je découvris « La Famille ». J'en restai cloué sur place. Devant ce tableau, j’eus soudain la révélation de ce que je ferais plus tard. Dans les plis, dans les drapés de la robe de la mère, Je découvris que Rembrandt aussi faisait des taches. Des taches qui existent par elles-mêmes, par leur rythme, par leurs couleurs, par leur caractère, par leur expressivité. Devant cette découverte mon émotion fut si forte que je faillis m'évanouir. Je dus m'asseoir sur un banc, en attendant que mon vertige disparaisse. Ma sensibilité m'a souvent joué de ces tours. Lorsque j’aime quelque chose, je me laisse envahir, conquérir et plus rien d'autre ne compte sauf l'absolu de ce sentiment, de ces sensations. Mon admiration pour Rembrandt avait pris cette forme absolue. Après avoir vu « La Famille », je sus que je serais peintre.
« J'y découvrais des choses extraordinaires. Comme dans le dessin de ce lion dont la nervosité, cette nervosité tranquille, latente, cette fausse immobilité, est traduite tout entière dans le trait qui dessine la queue. A lui seul, ce trait exprime l'énergie, la vigueur, la puissance de l'animal. Quelquefois aussi dans ses dessins, lorsque Rembrandt arrive aux détails moins importants - ceux des vêtements, par exemple - soudain, il se laisse aller, il libère les formes. Si vous isolez un détail du vêtement, si vous l'agrandissez à la dimension d'un tableau, cela donne une peinture pure - dans sa profondeur - par ses lignes, ses taches, ses rythmes abstraits. On sent ce que cet homme aurait fait actuellement. Cette abstraction que j'avais déjà découverte par moi-même, je me mis à la traquer chez Rembrandt. Elle justifiait mes propres taches, et tout ce qui m'avait fait abandonner la figuration. »

H.H. : C'était comme un choc devant l'énergie du ciel, un choc devant la tache qui incarne l'énergie. Et il me semblait que je dusse libérer la peinture de son alibi, la rendre à sa vérité de rapport de forces. En l'arrachant au sujet, je voulais transposer l'expression de l'énergie. Vingt ans plus tard on photographiait les cellules du sang, les espaces intersidéraux. Et les deux infinis me rendaient figuratif ! paradoxe ou prémonition ! Ces œuvres sont de 1922 !

A.P. : À l’heure de la peinture américaine de l'après-guerre, avec Pollock, Sam Francis, vous peigniez des autoportraits, comme si vous vouliez réaliser une vérification du réel, par rapport à votre tête, ou par rapport à ceux que vous aimez, votre père, vos amis.

H.H. : Je suis même allé jusqu'à des dessins très soignés, très poussés. Je voulais être sûr que j'étais un peintre, que je savais dominer ce que tout le monde avait su dominer jusque-là ; que j'avais la technique, le métier dans la main. J'ai toujours eu, d'ailleurs, le respect des générations antérieures ; des choses anciennes et bien sûr des peintres que j’ai aimés, spécialement Goya, Rembrandt, Grünewald... Un énorme respect - ce n'est pas comme la jeunesse actuelle qui s'en moque.

A.P. : Et à votre avis, il est nécessaire d'avoir la connaissance profonde d'un métier pour pouvoir être totalement libre ?

H.H. : Non pas du métier exactement, mais une connaissance intime de la beauté ; de savoir ce que l'homme a eu à dire, ce qu'il a trouvé comme réponses de beauté, de profondeur, de désespoir, de joie, de défi - j'adore les défis, il y en a de merveilleux. Il faut bien connaître les racines.

A.P. : Quelles sont vos propres racines ?

H.H. : Mon grand-père était peintre, enfin il peignait. Il était médecin en vérité, mais aussi musicien, franc-maçon... Ma mère avait appris à peindre grâce à lui, et aimait la musique. Notre maison était riche de cette ambiance. Cela m'a poussé vers l'art. La musique m'intéressait beaucoup, mais j'avais de très mauvais yeux, et je ne pouvais pas lire les notes juxtaposées les unes au-dessus des autres - elles formaient un trait pour moi - je ne pouvais pas les déchiffrer. J'ai vu un ophtalmologiste - que mon père croyait excellent, et qui était très mauvais - et qui m'a dit : il faut que vous vous fassiez opérer des yeux, vous avez un astigmatisme tel ! J’avais très peur. Heureusement il est mort une semaine après !... C'est la première fois que je me réjouis de la mort de quelqu'un ! Un autre ophtalmologiste m'a dit : Quel est l'imbécile qui vous a traité jusqu'à maintenant ? C'est le contraire qu'il fallait faire !

A.P. : Est-ce que d'une certaine manière, votre réaction vis-à-vis des objets ne tient pas à cet astigmatisme, parce que les yeux, en fait, sont des instruments de votre corps ?

H.H. : On a déjà dit semblable chose du Gréco, dont le succès en son temps serait dû à une coïncidence entre son astigmatisme et l'esprit maniériste qui se développait. Il était évidemment le plus grand, mais aidé par cette particularité, tout est possible.

A.P. : En tout cas, si vous n'aviez pas été astigmate, vous n'auriez peut-être pas quitté si vite la figuration !

H.H. : J'aurais peut-être fini musicien ! Cela m'a toujours tenté. Quand j'étais seul à la maison, encore plus tard, je m'accaparais le piano, ou n'importe quel autre instrument, je jouais pour moi-même. Je me suis acheté deux vioIons sans pouvoir lire les notes - c'était idiot, mais c'était l'amour du son et de l'instrument qui était beau, ma sœur est devenue violoniste, elle a joué dans le plus grand orchestre d'Allemagne.

A.P. : Ne pensez-vous pas que d'une certaine façon votre amour de la musique est présent dans votre œuvre. Je ne veux pas dire que votre œuvre est musicale, mais il y a une façon de traiter les formes, de traiter les lignes, comme un musicien développe ses périodes pour réaliser une plénitude sonore ?

H.H. : Oui, je le crois. Je pense à certaines toiles avec un trait - un seul trait - presque parfait, parce qu’il est réussi.

A.P. : Je crois que chaque trait de l’artiste est une sorte de miracle qui rassemble plusieurs démarches de l’être profond : l'angoisse et l'amour, le plaisir des couleurs.

H.H. : Et n'oubliez pas la curiosité de l'existence. Dans ce sens-là, cela signifie : qu'est-ce que la matière ? Pourquoi est-elle là ? D'où vient-elle ? D'où viennent toutes les lois ?

A.P. : Parlez-moi de votre plaisir né de la couleur ?

H.H. : J'aime le noir. C'est sans doute ma couleur préférée. Un noir absolu, froid, profond, intense. Je l'ai très souvent employé associé à un fond très clair. J'aime ces couleurs qui permettent des contrastes forts : le trait, la ligne, les formes s'y détachent sans faiblesse. Je ne crois pas avoir un tempérament de glace, mais j'ai toujours préféré les couleurs froides : le bleu, le vert turquoise très clair, le jaune citron, le brun foncé presque noir, ou tirant sur le vert. Je trouve que plus les couleurs froides sont pures mieux on y respire. Le jaune a quelque chose de claironnant, de vibrant, de sonore. Le vert est plus retenu, plus atmosphérique, plus aquatique. Je n'aime pas beaucoup, pour la peinture, le vert gazon, et pas du tout le rouge taureau. Je trouve cette couleur brutale, impertinente, provocante. À la longue d'ailleurs, entre les couleurs et vous, se créent des complicités, des connivences, des résonances, des habitudes. Certaines vous deviennent comme une seconde nature.
C'est pour cela que, récemment, je me suis mis à changer, à utiliser des teintes plus vives, du rouge minium, de l’orange, du jaune pur, et surtout du mauve froid très clair. Une merveilleuse couleur si douce, si fraîche. Ces nouveaux accords entre la couleur et moi correspondent à une sorte de renouveau, à cette période des grandes toiles auxquelles je travaille depuis 1971.

A.P. : Quel est le peintre avec lequel vous avez le plus d'affinités électives ?

H.H. : Je n'ai pas de contact, avec aucun peintre autant qu'avec Rembrandt. L'angoisse, le sens religieux, la chaleur humaine ! Et puis avec un artiste inconnu, dont je ne connais qu'une petite sculpture « Khmer », merveilleuse : la déesse Uma. Elle est sans tête, mais elle est d'une pureté incroyable et d'un naturel humain tellement profond, qu’on est complètement ébloui. À côté d’elle, toute chose paraît artificielle. Elle est la beauté, la vie en elle-même ! la bonté, la générosité, la non-complexité. Elle est formidable !...

A.P. : Vous croyez que l'art est une façon de vaincre la mort ?

H.H. : J’ai écrit que : Heureusement rien ne prouve que la mort soit la fin de la conscience du noyau humain.
L'essence de Dieu nous est absolument inconnue. Il nous est donc permis de croire que rien ne se perd totalement, mais que tout reste inscrit dans le centre de cette énergie mystérieuse qui régit le monde. Je crois que tous nos actes, nos pensées, nos désirs restent dans la conscience universelle. D'ailleurs il ne s’agit pas uniquement de nous, car nous n’avons aucune preuve que la Terre soit la seule Planète habitée. Si notre pensée, notre conscience étaient détruites, alors disparaîtrait en même temps une parcelle - si minuscule soit-elle – de l'énergie de l'univers, dont la masse parait rester toujours la même, et cela en troublerait les lois et les règles immuables.
D'Einstein jusqu'à ceux des hommes de sciences actuels qui sont arrivés aux résultats les plus poussés, la plupart reconnaissent qu'ils rencontrent à la fin, l'insondable. Quant à ma peinture, je crois justement qu'elle entretient un rapport, des rapports constants, mais très complexes, avec ce que l'on est convenu d'appeler la réalité extérieure.
C'est d'abord le Temps, le Temps senti par le spectateur. Le Temps d'exécution d'un trait, les ralentissements, les accélérations ; le Temps lent, spécialement pour les grandes taches, le Temps « intempestif» d'action.
Griffonner, gratter, agir sur la toile, peindre enfin, me semblent des activités humaines aussi immédiates, spontanées et simples que peuvent l'être le chant, la danse ou le jeu d'un animal qui court, piaffe ou s'ébroue.
Peindre a donc toujours supposé pour moi l'existence de la réalité, cette réalité qui est résistance, élan, rythme, poussée, mais que j’appréhende totalement qu'autant que je la saisis, que je la cerne, que je l'immobilise pour un instant que je voudrais voir durer toujours..

Une des clés de Hans Hartung s’exprime clairement dans cette formule : « J’ai toujours eu besoin de me sentir en solitude ». « Je n’ai pas besoin de doctrines ». « Je peins d’emblée ».
Pour dominer sa peur de l’éclair et du tonnerre, il s’obligea à peindre les éclairs et nous retrouvons dans toute son œuvre la ligne de cette énergie. Son admiration pour Rembrandt le conduira à développer la « tache » et à vivre l’émotion de cette démarche qui fut pour lui une découverte « si forte que je faillis m’évanouir », dit-il. La peinture devint son obsession. Il décida de « libérer la peinture de son alibi, la rendre à sa vérité de rapport de force. En l’arrachant au sujet, je voulais transposer l’expression de l’énergie ».
Le monde de Hartung est également celui de la musique – comme pour réaliser une plénitude sonore. La curiosité de Hartung est sans égale. Qu’est-ce que la matière ? Pourquoi est-elle là ? D’où vient-elle ? D’où viennent toutes les lois ?
Sa démarche est une expérience de la complexité et de la création du Temps qui permet de dépasser la Réalité… « une réalité qui est existence, élan, rythme, poussée, mais que j’appréhende totalement autant que je la saisis, que je la cerne, que je l’immobilise pour un instant que je voudrais voir durer toujours ».
La lucidité est, pour Hartung, la référence de la conscience universelle qui, du « grand bang » à « l’Homme », poursuit son élan. La conquête de la temporalité est, par la force des choses, devenue l’objectif majeur des esprits. Retrouver la présence du Temps est vitaliser son être – de la religion à la science, de l’art à la démarche existentielle, tout est identique – la source nous sollicite… une seule stratégie : « Vouloir longtemps et dans la même direction jusqu’à ce qu’un besoin nouveau nous rende nécessaires », disait Nietzsche. Retenons la formule. Que notre exigence et notre disponibilité restent constantes. L’aventure l’exige.