Etienne Martin / André Parinaud

« L'œuvre d'art est le souvenir d'un voyage vers l`ailleurs,
 vers les terres de l’étrange et de la pureté. »

(Paru dans Galerie des Arts, n° 170, juin 1977)

Étienne Martin - tête de patriarche et œil à la gaieté fauvesque - est à la fois le plus « naïf » des artistes, le plus vénérable (Grand Prix de la Biennale de Venise, Grand Prix National des Arts, Membre de l'Institut et j'en oublie ... ) Il y a du Bachelard dans ce sculpteur-vedette : d'abord son amour de la maison; sa série des « demeures » Pourrait faire l'objet d'une analyse qui aurait ravi l'auteur de la « Psychanalyse du feu » - l'enfant qui erre dans la vaste demeure familiale pendant que son père est au front et qui baptise chaque pièce d'une valeur symbolique - La vente de sa maison l'oblige à reconstituer ensuite menta-lement-créativement le haut-lieu de ses rêves intimes. C'est ainsi qu'il fit naître sa plus géniale période. Mais ne comptez pas sur lui pour « dire » ce qui concerne son intime secret; pas davantage de commentaires sur sa rencontre en 1947 avec Gurdjieff dont il fut le disciple pendant près de dix ans, mais nous pouvons retrouver dans son art - formes et titres des œuvres - l'influence de l'initié. Étienne Martin traduit essentiellement une haute valeur poétique, son œuvre est totémique, singulière, radiante, dérangeante, et nous plonge au cœur de vérités fondamentales et telluriques. Étienne Martin a donné à l'art moderne, comme les pièces d'un puzzle tantrique. Nous avions la façade de la cathédrale de Gaudi, le labyrinthe du facteur-cheval, nous voici, grâce à lui, avec le ventre sacré de la mère, dans la demeure matrice pour nous rappeler le sens des vérités oubliées. On aimera, que ce créateur monumental édite aujourd'hui avec Artcurial, (où il expose ses dernières pièces), des multiples qui permettront à chacun d'éprouver le magnétisme de ses sourciers.

André Parinaud. - Que représente encore pour vous votre lieu de naissance?

Étienne Martin. - Je suis né à Loriol dans la Drôme. C'est un coin de terre qui est resté cher à mon cœur, un souvenir vivace. Le paysage est superbe. J'y suis retourné il n'y a pas longtemps et j'ai été séduit à nouveau par la splendeur d'un certain coin.

A. P. - Ce paysage vous a-t-il influencé ?

E. M. - Oui, c'est là où j'ai apprécié la nature, mes premières impressions sont nourries de Loriol, de ses arbres, et de ses champs. Je me souviens d'un soir où j'ai pris conscience Pour la première fois, du paysage. Il faisait déjà nuit. La lune se levait derrière une colline. Je sortais d'une boutique avec ma mère. De voir soudain la lune dans sa splendeur a provoqué en moi un choc dont je me souviens encore aujourd'hui, i*avais cinq ou six ans. J'ai découvert le sens cosmique des choses.
J'allais me promener avec mon père dans un parc où se trouvaient de vieux arbres. J'y ai vu pour la première fois une sculpture mutilée, renversée à terre et couverte de mousse et dont la présence cependant m'a fasciné.

A. P. - Je crois que Bachelard aurait aimé cette réflexion qui figure en exergue de votre exposition d'aujourd'hui: «J'ai pensé que j'étais un arbre et que mes racines étaient tous mes actes... Je me suis souvenu de mon enfance et j'ai dessiné ma maison. Une maison. Cette maison c'est moi, Moi avec mes contradictions et les pièces sont les cheminements de ma pensée, de ma vie avec toutes ses époques». En fait ce que le vous propose, c'est d'explorer avec vous, votre cave et votre grenier.

E. M. - Je connaissais la campagne par des promenades, mais en réalité, je ne vivais pas proche de la terre comme un petit paysan. Je suis allé au lycée, mais comme ça ne marchait pas très bien, j'ai décidé de faire les Beaux Arts à Lyon, ce qui a rassuré mes parents. Car j'étais plutôt un « révolté ».
« L'école des Beaux Arts » m'a fait du bien. Je me souviens de professeurs comme Prost, un vieux sculpteur, Comte, Morisot, Laplace, tous parfaits, tous sachant intensifier notre curiosité. Je garde un très bon souvenir de cette période. J'avais seize ans, j'étais libre dans une grande ville, sans beaucoup d'argent, mais peu importait !

A. P. - Avez-vous un jour éprouvé un « choc plastique», une révélation?

E. M. - Nous visitions les musées, et mes camarades tranchaient devant les tableaux : « ça c'est bien », « ça c'est mauvais ». En vérité, je ne voyais pas tellement les différences. C'est je crois ce qui m'a fait choisir la sculpture. Mais au départ je n'avais pas de « vocation ». J'ai achevé mes études avec succès et diplôme, et sur le conseil de mes camarades, je me suis inscrit à l'Académie Ranson où j'ai rencontré Charles Malfrais, un maître admirable. Il a su me mettre sur mes voies personnelles.

A. P. - Quand avez-vous découvert ces voies personnelles ?

E. M. - Avant guerre, j'étais attiré bien sûr par l'art contemporain. J'avais pour Picasso et le cubisme une grande admiration. Mais c'est le choc de la guerre et de l'emprisonnement qui a fait de moi un paysan-prisonnier de guerre et qui m'a retrempé dans le tellurisme. Un jour j'ai trouvé une racine de tilleul immense et je l'ai travaillée, ça a donné le «Dragon». C'était la première fois. Ce fut une révélation. Cette racine me donnait tellement de joie et aussi de décision de sacrifice, qu'elle m'enchantait. J'étais obligé de respecter sa structure et ses tensions, de respecter la qualité de cette matière organique tout en la modelant. Ce qui domine, c'est le sentiment que vous pouvez lui donner sa véritable dimension - que vous êtes tenu de remplacer l'arbre... Après ça j'ai travaillé une autre énorme racine d'acacia qui est un bois terrible et superbe. Mais j'en ai fait très peu pour ne pas tomber dans un système. Quelle merveilleuse énigme de façonner une racine sans la détruire !

A. P. - On a pu qualifier votre travail de « baroquisme frénétique ». Qu'en pensez-vous ?

E. M. - J'ai une grande admiration pour le baroque, mais je pense que la vie est supérieure à l'œuvre d'art. Il y a peut être certaines œuvres - je pense à la sculpture tibétaine si chargée de spiritualité - qui peuvent proposer une équivalence, mais elles sont bien rares.

A. P. - Votre sculpture n'est-elle pas une recherche de spiritualité ?

E. M. - Elle est une recherche de communication de moi-même avec moi-même, pour pouvoir mieux dialoguer avec les autres, c'est une tentative d'accomplissement de moi-même... En creusant le bois, c'est moi que je cherche.

A. P. - L'idée de Dieu vous concerne-t-elle ?

E. M. - Je suis né dans une petite bourgeoisie pratiquante. Je n'ai jamais eu d'inquiétudes. Si l'on parle de Dieu on blasphème toujours. Vous dites qu'il est bon, c'est une bêtise! Vous dites qu'il est mauvais, c'en est une autre. L'essentiel c'est de comprendre la parcelle d'énergie que nous avons en commun les uns avec les autres et qui nous traverse. Si nous parvenons à entrer en contact véritablement avec cette force, alors nous ouvrons d'autres portes et les contradictions cesseront d'être perçues contradictoirement. L'œuvre d'art permet de rendre évidentes les contradictions et de les dépasser. Il faut envisager la vie avec toutes les facultés que nous possédons et non pas avec une seule qui serait l'intelligence.

A. P. - L'art pour vous incarne-t-il une sorte de magnétisme qui crée un espace ?

E. M. - L'espace est lié au temps. On dit que le temps de tous les jours « coule ». Mais nous avons aussi le temps physiologique, sensoriel, sentimental, celui du souvenir; en vérité où est le Temps? Le vrai temps est un tout dont nous ne connaissons qu'une infime parcelle.
La nuit, par le rêve, nous abordons sans doute un autre rivage du temps! Dans la sculpture, la part de rêve est essentielle. C'est cela sans doute le magnétisme de la création d'espace. Une sculpture réussie est un archétype de rêve.

A, P. - Vous pensez en quelque sorte qu'une sculpture dans un monde social et culturel, maintient la présence d'une dimension sensorielle, tactile et onirique qui rétablit un équilibre humain ?

E. M. - A la condition que vous précisiez qu'une sculpture n*exprime une tactilité de surface, mais pèse d'un poids, d'une masse, qui est en elle-même une valeur, celle du temps et de l'espace.

A. P. - Quelle importance accordez-vous aux périodes de votre œuvre que distinguent les critiques ?

E. M. - Elles se sont imposées à moi pour des raisons extérieures à la raison. Mes racines, mes jeux, mes couples, mes demeures obéissent à la nécessité où je me trouve de créer des espaces chauds de souvenirs personnels. Tout à coup il se passe quelque chose, une intuition, un enthousiasme, on éprouve la perception directe qu'on touche une terre tout à fait autre, comme si on épluchait un oignon, on découvre peu à peu un autre temps, un autre espace, une autre peau. On se met à douter de la réalité immédiate des choses. On sent leur peu de réalité. Une œuvre d'art est le souvenir d'un voyage vers l'ailleurs, vers les terres de l'étrange et de la pureté.