« L'École de Nice et le vice de peindre ».
paru dans « La Galerie », n°122, décembre 1972

« L'École de Nice est un fait. Arman, Ben, Farhi, Yves Klein, Raysse, Venet, Alocco, Chubac existent. Ils ont même leurs critiques. Je les ai lus. Et leur étiquette historique, le Nouveau Réalisme, mais dans la déjà longue suite des avant-gardes qui se sont succédées depuis un demi-siècle, quelle est son importance ? ... il est évident qu'aucun des artistes de l'École de Nice ne « savait » peindre. Sur le plan métier et habileté, ils étaient tous éliminés dans la grande compétition commerciale, et ont su faire de leur maladresse et j'oserai dire de leur incompétence une preuve de leur existence originale. Ils se sont fait reconnaître avec leur défaut comme un drapeau. C'est un critère de l'acte créateur. Ils ont échappé « au métier », au système de sélection, au langage habituel d'expression. Bravo ! Ils ont mis en valeur des notions de jeu qui fuyaient l'art. Ils nous ont amenés à poser sur le monde un autre regard, celui de l'amoureux du soleil et de la mer qui ne songe pas à la culture quand il découvre un paysage ou déshabille une femme. L'École de Nice, c'était un peu l'oeil adolescent de la vieille société française qui se voulait alors une virginité. Et c'était drôle, et c'était « vrai ». La page est tournée. Les jeunes gens sont devenus vieux, dans tous les sens du terme. Les découvertes sont devenues des trucs ou des « accumulations de trucs », la fantaisie, un système, et les oeuvres des produits commerciaux, des denrées de luxe. Quant au langage, c'est un jargon. Enfin, « les maîtres » ont des suiveurs, disons des complices qui les déshonorent. Il n'y a pas de médiocrité qu'on ne puisse oser. Je me pose la question de savoir s'il ne suffit pas dans la Nice d'aujourd'hui de la rencontre d'un raté et d'une poubelle pour découvrir son « critique d'art » et son mécène. On rivalise dans l'insanité, le barbouillage, la provocation, la bêtise, élevée à la hauteur d'une méthode. Voilà une bannière qui couvre toutes les pourritures C'est-àdire que le cancer, la fausse culture qui étouffait la vie, que l'oeuvre d'art était censée dénoncer en proposant l'antidote, la simplicité, la naïveté, la beauté de la vérité du monde, a gangrené le remède et le pharmacien. Quand dans cette ville qui est le repaire des gangs et des souteneurs, le nommé Bisos expose vingt objets volés par ses soins dans de grands magasins avec les photos preuves de son vol comme certificat d'authenticité et qu'il vend le fruit de ses rapines 300 dollars, qui abuse-t-il ? L'amateur est trop heureux de faire acte de défi social en accrochant dans son salon une casserole volée et de ressentir le délicieux frisson de la complicité pour une amende de 1500 francs gui le fait passer aux veux de ses relations pour un esprit original.
L'École de Nice est vidée de sa substance. Elle a été digérée par le social. C'est une petite mare où s'ébattent des canards en quête de la poule aux oeufs d'or. Elle est devenue l'École du vice de peindre, un repaire de truqueurs et de petits faisans qui ramassent les miettes de ce qui aurait pu être un grand repas, une messe moderne de la joie de vivre. La Méditerranée est depuis toujours la source du vrai humanisme ; de la liberté, de la beauté, du plaisir d'être au soleil. Nous sentons tous que notre monde a besoin de se reconnaître dans ses oeuvres, sa force, sa virilité, son espoir. Pour l'heure, on nous propose de piétiner dans le fumier, de spéculer sur la vanité et la « connerie ». Il n'y a plus d'École de Nice ! Mais il reste un lieu privilégié sur un coin de terre idéal qui attend d'autres adolescents qui veulent changer de vie et qui comprendront peut-être qu'il ne suffit pas que les enfants de choeur se prennent au sérieux pour être capables de dire la messe. En disant adieu à Nice, je songeais à Picasso qui, depuis le début de ce siècle, est resté le chroniqueur le plus étonnant de son temps sans jamais exploiter les filons qu'il avait mis à jour, précédant toujours, ne s'attardant jamais, prophétique sans emphase, terrible dans sa gaieté, ironique et magistral, secret dans sa gloire pour mieux se garder, et n'oubliant jamais la dignité du métier de peindre. Quelle leçon ! » A.P.