Jacques Duhamel/André Parinaud
(Paru dans La Galerie, n° 111, décembre 1971)

 

André Parinaud a rencontré M. Jacques Duhamel, ministre des Affaires Culturelles.


• A. PARINAUD. - Vous avez déjà eu l'occasion, Monsieur le Ministre, de définir les grandes lignes de votre politique culturelle et de souligner les points sur lesquels seront faits des efforts particuliers : enseignement de l'architecture, sauvegarde d'un maximum de monuments historiques, réforme de la Comédie Française, aide aux salles privées, meilleure diffusion assurée à la musique. Mais, pouvez-vous préciser quelle philosophie d'ensemble soutient votre politique culturelle ?

• J. DUHAMEL. - Comme à tout nouveau ministre des Affaires culturelles, on m'a demandé, le premier jour où je suis arrivé rue de Valois, une nouvelle définition de la culture. J'ai spontanément répondu que la culture, c'est ce qui devait faire qu'une journée de travail deviendrait une journée de vie. Par là, je voulais dire que la philosophie de mon action n'est pas d'isoler des disciplines artistiques pour le privilège de quelques-uns, mais, au contraire, de considérer que la culture, ce n'est pas la juxtaposition des beaux-arts mais la recherche de l'art de vivre pour la joie de tous; autrement dit encore, si vous voulez, l'action culturelle me paraît essentielle aussi bien au niveau de la création, où elle ne peut qu'être le fruit de la liberté, du respect et de la tolérance, qu'au niveau de la diffusion, non pas seulement pour passer de 15 à 20% de personnes qui vont au concert, visitent les musées, vont au théâtre, fouillent les archives, mais pour trouver les moyens de communication nouveaux pour les 85 % qui, justement, ont trop tendance à penser que la culture n'est pas à leur portée et, pire n'est pas faite pour eux; c'est-à-dire que ce qui me hante, c'est de savoir par quel moyen fournir à ceux qui n'y viennent pas d'eux­mêmes la joie irremplaçable que comporte la culture comme moyen de connaître son temps et de s'établir soi-même dans le monde. Si vous voulez, encore deux qualificatifs : la philosophie d'une action culturelle est donc à la fois libérale et sociale.

• Vous entrez dans le vif du sujet. Com­ment allez-vous tenter d'éveiller les consciences. Comment allez-vous faire passer cette volonté en actes ?

• J. DUHAMEL. - Je serais tenté de faire une comparaison d'ordre pictural : je voudrais travailler comme un peintre impressionniste, ou même pointilliste; c'est par une succession de touches renouvelées que se dessinera, finalement, le tableau de mon action. Il ne s'agit pas de vouloir imposer telle ou telle action dans tel ou tel domaine, il s'agit, au contraire, de susciter, d'aider, non seulement sur un plan matériel, mais sur un plan moral.
Il y a un mot qui à tendance à paraître un peu ridicule, ou en tous les cas imprécis, c'est le mot d'ambiance. Je voudrais créer une ambiance qui, déjà, donne conscience au créateur qu'il est dans notre pays, aujourd'hui, dans un lieu trop rare où il a l'assurance de la liberté, la considération de tout acte de création, celui-là comporterait-il je ne sais quelle dose de provocation, d'irritation ou d'erreur. Ce qui me paraît important, c'est que l'on sente, en partie par le comportement du ministre des Affaires culturelles qu'il y a dans notre société moderne la reconnaissance qu'il est important de créer et qu'il est important de respecter la création.
En ce qui concerne les moyens de diffusion, ils sont multiples, les uns publics, les autres privés, et mon intention n'est pas du tout de considérer que l'action du ministère des Affaires culturelles est une action simplement directe, de gestion; elle est aussi une action indirecte, de rayonnement.
Par quels canaux?
Beaucoup existent déjà, traditionnellement, certains depuis la plus haute antiquité : le théâtre, qui par essence est communion, la musique, qui est un langage de communication, et il y en a bien d'autres qui comportent, de ma part, des fils de transmissions entre, justement, les créateurs et le public, car il n'y a d'art que s'il y a, à la fois, le créateur et le public, et mon rôle est de faciliter la communication entre les deux.
Mais il y a aussi des moyens nouveaux qui apparaissent, des techniques nouvelles qui naissent. Il est certain que dans les cinq ou dix ans qui viennent, les cassettes, les video-cassettes - déjà aujourd'hui les transmissions télévisées - joueront un rôle qui était inimaginable il y a quelques années dans la communication culturelle. Or, notre mission ici, au ministère, pour les moyens qui existent et pour ceux qui se dessinent, est de savoir quels sont les canaux nouveaux qui peuvent se charger d'une culture, et de veiller - parce qu'il y a des préoccupations contradictoires, commerciales ou culturelles - à ce que cette dimension de diffusion culturelle soit toujours respectée et intense.
Si bien que nous avons à exploiter au mieux les éléments traditionnels de diffusion et que nous avons à imaginer au mieux les moyens nouveaux de communication.

• Je ne vous apprendrai rien en vous rappelant que, dans ce pays, les gens lisent peu, malheureusement, les gens vont à la facilité...

• J. DUHAMEL. - Si vous me permettez de vous interrompre, vous dites que les gens lisent peu, je dirai volontiers qu'ils ne lisent pas la même chose...
C'est vrai aussi.

• J. DUHAMEL. ... mais si j'étais éditeur - eh bien j'imaginerais en ce moment un moyen nouveau de diffusion du livre, je veux dire par là que le livre sous forme de document écrit deviendra probablement un élément visible ou auditif, autrement dit je crois, pour relier ce que vous dites et ce qu'à l'instant je précisais, que l'introduction de la video-cassette transformera, ou pourra transformer, l'édition du livre. Cela dit, c'est une remarque que je livre et que les éditeurs, probablement, pourront méditer.

• Je suis quand même frappé, monsieur le Ministre, par le fait que les moyens dont dispose l'Etat pour développer la vie culturelle sont, sur le plan qui me concerne spécialement - les arts - assez peu employés. Il n'y a pas actuellement à la télévision (sur les deux chaînes) d'émission artistique; il y a, de temps en temps, des flashes d'actualité artistique dans le Journal Parlé, de temps en temps une émission d'une heure, mais il n'y a pas d'émission systématique d'information artistique à la télévision. Chaque semaine, il pourrait y avoir un reflet des arts; bien sûr, il y a des périodes, comme celle-ci, où nous avons la chance, pour Picasso, pour Léger, de bénéficier d'un certain nombre d'images de qualité à la télévision.

• J. DUHAMEL. - Un peu à cause de moi, je veux dire par là que ce sont eux qui ont peint, mais que c'est moi qui ai décidé l'exposition.

Bien sûr, mais monsieur le Ministre, il ne s'agit pas d'une critique de votre ges­tion, de votre politique, il s'agit simplement de constater un état de fait : la télévision est le moyen le plus courant de communi­quer avec l'immense public, le moyen de
développer un champ de conscience culturelle et il faut bien dire que dans le domaine des arts, il est assez limité actuellement.

• Mme NORA. - On rétablit l'émission mensuelle de Madeleine Hours à partir du 11 novembre, sur les secrets des chefs-d'oeuvre ; c'est tout de même une très bonne émission sur la peinture, en tout cas sur une époque de la peinture.

• Pour ma part, je constatais que l'actualité artistique avait peu de tribunes à la télévision, moins que le cinéma, moins que la littérature - je n'ose pas dire moins que la politique, ce qui est normal - disons que pratiquement, les artistes, les peintres, les sculpteurs, les architectes, n'ont pas d'audience télévisée systématique.

• J. DUHAMEL. - Nous avons à cet égard, vous le savez, conclu avec l'O.R.T.F. une charte, un accord, un contrat, le 25 mars dernier, en vertu duquel nous aurons, sur deux plans, j'espère, une influence dans le sens que vous souhaitez d'une part, pour une information conjoncturelle plus complète, plus rapide, l'information dépendant évidemment largement de l'événement; or, comme nous avons multiplié, je peux le dire, les événements, notamment dans le domaine des arts plastiques, l'O.R.T.F. peut multiplier les informations, et quand vous me dites qu'il parle beaucoup, en ce moment, de Léger ou de Picasso, c'est justement parce que l'exposition Léger a lieu et que la double exposition sur Picasso a été décidée par moi, à l'occasion de son anniversaire.
d'autre part, pour l'avant-programmation, c'est-à-dire la discussion en temps voulu, au moment de la gestation, des programmes qui pourront être retenus soit dans le cadre des émissions existantes soit dans le cadre de nouvelles émissions pour plusieurs mois après, domaine dans lequel nous voulons, non pas découper les programmes en tranches et avoir une tranche culturelle, mais imprégner l'ensemble des programmes qui seront réalisés de cette préoccupation culturelle.
Alors, je vous donne rendez-vous, si vous le voulez, dans neuf mois, puisque j'ai parlé de gestation.

Je prends ce rendez-vous avec grand plaisir.
Je vois que vous avez également créé un Conseil de Développement Culturel, ce qui nous paraît une initiative de premier ordre, pourriez-vous nous préciser quelle politique, quel programme, vous fixez à ce Conseil.

• J. DUHAMEL. - Surtout, pas, car justement je ne lui fixe pas un programme, je ne lui détermine pas une politique ! Je lui demande de réfléchir à un certain nombre de sujets sur le programme qui pourrait être le sien, la politique qui pourrait être la nôtre. Autrement dit, c'est un rôle de méditation, de réflexion, qui est dévolu à ce Conseil et il ne m'appartient pas de l'interroger, comme on le fait trop souvent... pour avoir la confirmation de ce qu'on a déjà décidé !

Comment s'effectueront les rapports avec ce Conseil, Monsieur le Ministre?

J. DUHAMEL. ... Mais je peux vous donner un exemple de ce que j'ai l'intention de lui demander.
J'ai l'intention de lui demander de concevoir une politique culturelle destinée au 3e âge. On parle beaucoup de tous les efforts qui sont faits, et avec raison, de manière à assurer une meilleure forma­tion culturelle des jeunes, vous savez les initiatives que, soit seuls soit avec l'Education Nationale, nous avons un train à cet égard, eh bien je lui demanderai de me proposer une série d'actions concrètes pour essayer d'adapter cette dif­fusion culturelle à la vieillesse, par exemple.

Est-ce que c'est vous qui fixerez les thèmes d'une réflexion ou est-ce que vous attendez de ce Conseil qu'il vous fasse des suggestions?

J. DUHAMEL. - Je l'interrogerai quand j'aurai des sujets de l'interroger et je ne me refuse pas, loin de là, à ce qu'il me suggère de lui-même un certain nombre d'idées ou d'actions.

• Vous aurez des rapports que vous envisagez réguliers, ou annuels ?

• J. DUHAMEL. - Plus fréquents qu'annuels. Pour le moment, ce Conseil de Développement Culturel vient d'être nommé, il n'a pas encore été réuni, il le sera en novembre; j'aurai l'occasion de voir, avec son Président et ses membres, quelle est la fréquence de nos rencontres que, de leur côté, ils croient souhaitable et que, de mon côté, je crois utile, mais encore une fois je tiens à ce que cela se situe d'abord à un niveau de réflexion continue et sur un plan d'échanges réguliers.

Monsieur le Ministre, dans le domaine des arts plastiques vous avez créé l'aide à la première exposition, qui intéresse tous les artistes, inutile de le souligner. Pouvez-vous dégager, pour nos lecteurs, les modalités concrètes de l'application de cette initiative?

• J. DUHAMEL. - J'ai, en effet, créé une aide à la première exposition, principalement à destination des jeunes peintres, mais pas forcément et uniquement des jeunes, disons à destination de ceux qui éprouvent des difficultés à supporter les frais et, par conséquent, à prendre les chances d'une première exposition.
Le système est un système simple. Une galerie, en liaison avec un artiste, établira un devis pour le coût d'une première exposition, d'un premier lancement. La galerie, choisie et volontaire, assurera 50 % de la dépense, soit sous forme de sortie d'argent, soit sous forme de prestation de services. L'Etat assurera les autres 50 % des frais, et uniquement sous forme d'aide financière.
A ce moment-là, de deux chose l'une : ou bien cette première exposition est commercialement réussie et se remboursera, en quelque sorte, elle-même, et au-delà; dans ce cas, l'aide à la première exposition sera une avance remboursée, étant entendu que d'abord le peintre recevra, lui, 50 % de la recette. Ou bien, au contraire, cette première exposition ne se rembourse pas, est commercialement, si l'on veut, un échec - mais elle peut être un investissement - et, dans ce cas-là, l'avance de l'Etat n'est pas remboursable.
Mais je souhaite beaucoup que, par le biais du premier contact que l'on facilitera entre un peintre et un public, on puisse favoriser la suite commerciale d'une simple exposition, car il faut qu'il y ait un acte commercial pour la vente du tableau. Notre rôle, alors, est évidemment un rôle d'amorce, d'incitation; nous n'avons pas de bénéfice à faire, mais nous n'avons pas non plus forcément à faire des pertes là où il y a des bénéfices.

Quel va être le nombre des premières expositions que vous allez soutenir ? Est-ce que vous avez un budget déjà précisé ?

• Un collaborateur de M. le Ministre. - Le système devrait commencer à démarrer dès la fin de cette année pour 2 à 3 expositions et, l'année prochaine, nous espérons pouvoir en soutenir au moins une dizaine.

•   C'est-à-dire au moins une par mois. Dans des galeries diverses?

•J. DUHAMEL. - Dans des galeries diverses.

• Que vous jugerez sur dossier?

• J. DUHAMEL. - Oui. Il y a une commission qui jugera, qui sélectionnera les demandeurs, mais les galeries qui sont susceptibles de participer à cette forme d'aide à la première exposition sont en nombre limité, déterminées par la profession elle-même et d'ores et déjà connues.

A Paris ou en province ?

• J. DUHAMEL. - Les deux. Il n'y a pas que Paris, vous savez

Comptez-vous établir des rapports particuliers avec la presse professionnelle, la presse artistique ? Est-ce que vous envisagez des conférences de presse où vous échangeriez des idées avec cette presse ?

J.DUHAMEL. - Quand j'aurai quelque chose à dire cela peut être tous les jours ou cela peut être moins fréquemment. Mais en réalité, je ne crois pas avoir refusé de répondre à des questions - la meilleure preuve en est avec vous, aujourd'hui... mais nous nous connaissons depuis longtemps - ni avoir tardé à informer la presse quand il y avait une initiative ou un événement qui me paraissait susceptible de l'intéresser ou de concerner grâce à elle un large public,

Vous avez réussi à faire augmenter le budget des Affaires culturelles dans des proportions relativement considérables. Vous n'ignorez cependant pas qu'il y a une revendication, de la part des artistes, pour demander que le budget des Affaires culturelles soit maintenu à 1 % du budget national. Pensez-vous que cette ambition soit insensée?

J. DUHAMEL. - Je vais vous répondre que ce problème me paraît être un faux problème. Je veux dire par là qu'il ne faut pas considérer seulement l'action qui ressortit au ministère des Affaires culturelles mais également celle qui dépend d'autres ministères et qui a une fin culturelle. On ne peut pas concevoir que l'Education Nationale n'ait pas de tels objectifs culturels en vue, on ne peut pas nier qu'il y ait des actions qui se passent aux Affaires étrangères, on ne peut pas oublier non plus qu'il s'en passe à la Jeunesse et aux Sports.

Monsieur le Président de la République a souligné que même le budget de l'Armée ressortissait, pour une part au budget culture.

J. DUHAMEL. - Oui, même le budget de l'Armée, d'autant plus que M. Debré, vous le savez, vient d'affecter à la décoration 1 % des crédits employés à la construction des casernes.
Donc, il faudra faire le bilan, et je le ferai prochainement - j'envisage même de le faire lors du débat budgétaire au Sénat - de l'ensemble des actions qui, par ailleurs, concourent à l'action cultu­relle et ne ressortissent pas de ce ministère.
Prenons un exemple : est-ce que, si les bibliothèques étaient rattachées non pas à l'Education nationale mais aux Affaires culturelles, gonflant d'autant le budget de ce ministère, on considérerait que, du coup, on est plus près du 1 % qu'aujourd'hui ? Ce serait absurde.
Je vous dirai dans le même sens, à la suite de ce que vous avez dit sur l'augmentation, en effet, très notable des crédits du ministère des Affaires Culturelles pour 1972, qu'il me paraît également peu convenable de raisonner simplement en pourcentage d'augmentation d'une année sur l'autre, car il faut considérer d'où l'on part pour savoir où l'on en est et il faut, surtout, considérer davantage où l'on va.
Pour ma part, je préfère voir les perspectives de développement du budget des Affaires culturelles plutôt que d'entretenir je ne sais quelle satisfaction à la vision de son volume par rapport à un passé récent. Disons simplement qu'en effet un progrès est fait et qu'il y a encore des augmentations indispensables, la croissance des crédits de fonctionnement étant à cet égard probablement insuffisante et celle des crédits d'investissement me paraissant, au contraire, désormais respectueuse de l'échéancier du Plan.

Monsieur le Ministre, pour conclure, je voudrais vous demander simplement quel plaisir vous prenez, aujourd'hui, à diriger les Affaires culturelles françaises?

J. DUHAMEL. -Au ministère des Affaires culturelles, j'ai la conviction que le quotidien est intéressant et que l'action en profondeur est déterminante. S'il reste quelque chose, dans quelques années, d'une action politique, ce sera bien la manière dont nous aurons concouru à répondre à l'interrogation du monde actuel, qui est à mon avis celle-ci : quelle société préparons-nous ? Or, il n'y a peut-être pas de problème plus grave, s'il y en a de plus urgent, que celui d'éviter l'incompréhension qui tend à se développer entre les hommes, entre les classes, entre les races, et si l'on peut, par une certaine conception de la culture, rapprocher les hommes, ce n'est pas une oeuvre négligeable.
Au moment où l'homme devient plus solidaire, il faut éviter qu'il devienne aussi plus solitaire.

•   Vous êtes le Ministre de la réconciliation entre les esprits.

J. DUHAMEL. - D'une réconciliation de l'homme avec lui-même et avec son temps, donc avec les autres.