La clef sous la porte ou étrangetés

Les grands animateurs de notre vie culturelle sont des "étrangers"


Au début du siècle, Gertrude Stein déclarait dans son ouvrage « Paris-France » que la grande peinture mondiale était faite à Paris. « Par des étran­gers », ajoutait-elle par goût instinctif du paradoxe et de la provocation. De fait, les Picasso, Kisling, Modigliani, Foujita, Juan Gris, Soutine, Pascin, Wlamynck - pas plus que les Chagall, Vasarely, Max Ernst, Zao-Wou­Ki et Hartung - ne naquirent à Montmartre ou à Montparnasse. Ils ont « seulement » aimé et souffert, joui et travaillé à Paris. En revanche, Segonzac, Léger, Braque, Rouault, Matisse, Derain, Villon, Gromaire, Marquet - pas plus que Dubuffet, Soulage ou Mathieu - ne sont nés à Cracovie, à Pékin, ni à Barcelone. De nos jours, la Renais­sance plastique du XX e siècle - qui depuis cinquante ans siégeait dans notre capitale - semble devoir se disperser. Plus précisément, elle a essaimé en plusieurs centres dont le plus marquants sont New York, Amsterdam, Genève, Milan, Tokyo, Zurich, Copenhague, Londres, Stockholm... Mais l'art plastique de notre temps n'a tout de même pas « mis ses clefs sous les portes » de Paris. Il y reste, il y vit encore. « Nous autres, civilisations, dit Paul Valéry, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Serions-nous près de l'oublier, les événements de chaque jour nous le rappelleraient avec impertinence. Qu'il nous soit permis d'ajouter humblement que, si nos civilisations sont   mortelles, c'est qu'elles se suicident. A moins qu'elles ne préfèrent crever par consanguinité ou par monoculture. Mais c'est bien à un suicide par sabordage qu'il faudrait imputer la perte de la nef parisienne. Après les vagues de morosité et de sinistrose, un raz-de-marée de tristesse vient recouvrir les plats horizons de nos mécontemporains. « Les Chrétiens tristes sont des imposteurs », répétait pourtant Georges Bernanos. Il n'a convaincu personne: la France compte aujourd'hui plus d'imposteurs que de bons vivants. Le sérieux et la gravité servent de parapluies aux sots et aux pédants. Et parfois de matraques. En tout cas, le temps n'est plus où tous les amateurs du monde - et tous les professionnels - se trouvaient contraints de se rendre à Paris pour prendre une connaissance quasi-exhaustive des merveilles de l'art contem­porain. A Paris, le musée d'Art Moderne n'est ni digne de l'art moderne ni digne de Paris. On n'y trouve que de rares traces du Bauhaus, du néo-da­daïsme américain,dl'expressionisme germanique, du futurisme italien, du néo-plasticisme hollandais.
L'Etat français collectionnait des Bonnard et des Bouguereau pour son Musée du Luxembourg. Il méprisait les Impressionnistes, qui trouvaient acquéreurs à Berlin, à New York, à Leningrad. Aucune commande publique ne « dépannait » Cézanne, qui entrait dans les collections étrangères. De là, sans doute, les complexes actuels de l'Etat et son sens de la démarcation. Pour le Tout-Paris, qui condamnait jadis les métèques, le snobisme de l'étranger revient en force. C'est à croire qu'il confond étrange et étranger. Pour nos aficionados de l'écran, les chefs-d'oeuvre du cinéma restent les monopoles     des      cinémas étrangers. Rares sont les opéras qui sont confiés à des chefs d'orchestre français. Exceptionnelles demeurent les scènes de théâtre sur lesquelles pourraient s'aventurer de jeunes auteurs français... Serait-ce pour suivre ce courant que l'État fait appel, pour diriger notre Opéra, à un administrateur suisse-allemand, M. Liebermann, dont les qualités éminentes ne sont point en question ? De même, c'est M. Pontus Hulten que l'on requiert pour diriger le Centre culturel du plateau Beaubourg. Sans frontières, le domaine de l'esprit. Sur le terrain du Sport, où l'internationalisme est une règle de jeu, l'on confie notre équipe « nationale » de football à Kovacs, l'entraîneur roumain. Par crainte de l'erreur, nos responsables vont chercher au loin des animateurs qu'ils devraient pouvoir trouver à portée de leur entourage, pour peu qu'ils soient bien entourés ; ou à proximité, pour peu qu'ils sachent chercher.
Chauvine ou nationaliste, cette critique ne saurait l'être. J'ai toujours regretté que le patriotisme soit souvent la seule forme avouable de xénophobie, et que le nationaliste aime bien moins sa patrie qu'il ne hait toutes les autres.(1) Aurons-nous bientôt des ministres étrangers ? M. Connally aux Finances, Madame Furtséva aux Affaires culturelles, Moshé Dayan à la Défense « na­tionale »...
Georges ELGOZY
(1) Cf. le « contradictionnaire » et le « Fictionnaire » aux mots "patriotisme » et « nationalisnisme " (Denoël, 1969 et 1973).