Marc Chagall / André Parinaud
« Marié dès mon enfance avec la pureté de la couleur »
(Paru dans Arts, numéro 926 - 1963)

André Parinaud (A.P.) : Je souhaiterais apprendre de vous vos raisons de peindre. C’est une sorte de pèlerinage aux sources que je voudrais vous inviter à entreprendre pour vos 75 ans. Vous souvenez-vous, par exemple, du moment où vous avez eu pour la première fois puissamment envie de peindre ?

Marc Chagall (M.C.) : On peut dire que dés que je suis né, j'ai cherché quelque chose pour justifier ma vie. Je me disais : « Si je regarde passer une jeune fille, ça me donnera peut-être satisfaction… » c'était si joli. De même, quand je voyais mon père, avec sa barbe, ses rides, ça me bouleversait de pitié ; quand je voyais un jeune arbre ou la lune, ça me bouleversait de beauté. Mais je ne voyais pas ce que je pouvais faire de ces sensations. J’ai mis si longtemps à savoir. Et cependant, certaines sont en moi, depuis toujours, avec une intensité aussi neuve. Quand je suis né, il s’est déclaré cette nuit-là un incendie. Notre quartier a brûlé. On a transporté la mère et l’enfant à l'autre bout de la ville. Je suis mort né. On m'a piqué avec des épingles et plongé dans un seau d'eau. J'ai piaulé. Ce dont je me souviens encore c'est une auge, une auge de bazar ovale où l'on m’a plongé. Il y a 75 ans.
J’ai toujours été un très mauvais élève, je n’entendais pas, rien n'entrait dans mes oreilles, je regardais surtout, je regardais le physique, et par le physique, je vois le chimique. Je regardais mon professeur, par exemple, il ouvrait la bouche, je voyais qu'il parlait, mais ce qu’il disait, je ne le savais pas ; ça n'entrait pas ! Je voyais le visage, les yeux qui brillaient ou s'enflammaient, parce qu'il voyait un élève qui ne se conduisait pas tout à fait bien, mais je ne savais pas pourquoi ses yeux devenaient plus ronds. Je ne comprenais pas. Je regardais les choses physiques ou chimiques, si vous voulez, mais pas l'intérieur. Est-ce que cette réponse vous renseigne ? Une chose me bouleversait, la vie de mon père qui était pauvre avec ses neuf enfants. Il gagnait vingt roubles par mois. Imaginez un personnage à barbe des tableaux florentins, un teint ocré et couvert de rides. C'est mon père. Pendant trente-deux ans, comme simple ouvrier, il transporta des tonneaux de harengs. Ses vêtements luisaient de saumure. Ses mains étaient gelées. Mais ses yeux avaient un reflet d’âme. Tout en lui était doux, triste, grisâtre. Il était toujours fatigué et soucieux. Je ne pensais pas que je deviendrais aussi grand que mon père, même plus vieux, j'aimais tellement la jeunesse que je croyais rester toujours un petit garçon.
Quand je voyais mon père qui s'endormait de fatigue le soir, avec ses neuf enfants, je me disais : « Il est malheureux. » Et je pensais : « Jamais je ne demanderai un franc à cet homme qui travaille de ses mains, jamais je ne pourrai lui demander quelque chose pour moi ! » D'ailleurs, je n'ai jamais su demander pour moi quoi que ce soit à quiconque.

A.P. : Il y avait peu de joie dans votre vie ?

M.C. : Le visage de ma mère. Les rues de sa ville, à Vitebsk, le ciel était très beau, clair, blond, là-bas en Sibérie. J'étais un petit enfant ébloui et seul. Mais les années passaient, je me suis mis à imiter les autres à faire semblant.
J’allais étudier la Bible chez un Rabi, et un jour son chien, vieux et méchant, me mordit. On dut tuer le chien, j'allai à l'hôpital, à Petersburg. Je guéris, mais la frayeur me rendit bègue. Je fus très mauvais élève à l’école ; je bégayais, j'avais peur des enfants ; Je ne pouvais pas réciter mes leçons ; quand je me levais, je voyais quarante têtes d'enfants qui me scrutaient et j'avais peur. La lune m’hypnotisait, les petites filles m'hypnotisaient, les vieillards aussi avec leur barbe.
Mes camarades étaient forts, volontaires et me tourmentaient souvent ; l'un d'eux me donnait toujours des chiquenaudes sur la tête, et ça me faisait mal... - il est encore vivant, et je ne dirai pas son nom, c'était un orgueilleux - un jour, il me montra un dessin sur papier de soie, une copie de Niwa, un dessin, des traits noirs et blancs, noir comme la nuit. Je lui ai demandé comment il avait fait ça, où il avait appris ça, et il m'a dit tout simplement qu'il avait copié.
Je suis allé à la bibliothèque, et j'ai commencé à copier aussi le portrait du compositeur Rubinstein. Je me suis dit : « Quelqu'un a  créé ces images, et moi il me reste à copier ». Et j'ai copié. J'ai copié, toutes les illustrations qui me  tombaient sous l'œil. J’avais trouvé un but. J'étais seul en face du dessin, sans compte à rendre. Tout me semblait facile. J'inventais mon langage. Et j'ai accroché dans notre chambre, mes dessins, c’était dangereux parce qu'il y avait neuf enfants, et chacun arrachait ou déchirait. Un jour, un de mes camarades est venu et a dit (il a prononcé ce mot) : « Mais, tu es un vrai artiste ! ».
Quand il a prononcé le mot « artiste », je me suis dit : « Ça, c'est une profession pas comme papa, artiste. Je crois que ça me convient ce mot ! Et quand je serai plus grand j’aurai une profession. » Je ne voulais pas être comme mon père, employé dans un dépôt de harengs, à manipuler les tonneaux. Vous n’avez jamais vu de tonneaux de harengs ! Son père l'avait placé là, et il y était resté. Silencieusement, comme ma mère, avec ses neuf enfants. Ils ne savaient pas comment ne pas avoir des enfants. Il y avait sûrement un grand amour entre eux, mais jamais un mot, jamais. On m'embrassait seulement quand je partais en vacances, chez mes grands parents, à trente kilomètres. On s'embrassait rarement. Moi, je n'embrassais pas papa, avec sa barbe, et ma mère, avec son ventre. Tout était pénétré d'amour, mais un amour biblique, silencieux, pas en paroles.

A.P. : Vous souvenez-vous de votre premier dessin ?

M.C. : Oui, le compositeur Rubinstein, j'ai copié, je me rappelle, une gravure sur bois, ça m'intéressait parce que ça n'était pas lisse. J'ai copié comme ça, disons six mois.
Le mot artiste a éveillé un écho profond en moi ! « un artiste ». Et je me suis rappelé avoir vu dans notre ville une enseigne comme celle d'une boutique : « École de peinture et de dessin du peintre Penne ». Je me suis dit : « Pour être artiste professionnel, il faut avoir un diplôme, en tout cas ma mère l'exigera. »
J'ai entrepris toute une diplomatie auprès de ma mère pour que papa me donne l'argent me permettant de m'inscrire à cette école. « Il faut que M. Penne remarque que tu as du talent », dit ma mère. Mon père, un jour, envoya rouler dans la cour cinq roubles, prix des leçons pour un mois - c'était sa façon de donner, et nous allâmes, ma mère et moi, chez Penne. Je passais sous l'écriteau bleu, couleur de ciel « Leçons de peinture ». Je devais avoir 13 ou 14 ans.
Ma mère, elle, s'était renseignée chez les autres, auprès de ceux qui lisaient les journaux ; elle disait : « Il veut être artiste, mais qu’est-ce que c’est artiste ?… » Et quelqu’un lui a dit : « Artiste ? Mais un artiste, c’est Repin, c’était la gloire, une célébrité. » Quand j’ai entendu le nom de Repin, j’étais ébloui, parce qu’il avait passé par toutes les académies et connaissait le Tsar…
Quand nous sommes rentrés, ma mère était éblouie. Et moi j'étais enivré par l'odeur des tableaux. Il y avait des portraits partout... des femmes, des nus, des portraits de généraux... Du plancher jusqu’au plafond. Et ma mère a dit : « Mon garçon, tu ne pourrais jamais faire ça... » Et j'ai dit aussi : « Je ne pourrai jamais... » Nous avons attendu le maître quelque temps. Il est arrivé. Il a regardé mes copies. Il avait une barbiche blonde. Il écouta ma mère lui expliquer que je veux devenir peintre, et que je suis fou. Il a dit : « Oui, il y a quelque chose... Il a une petite chose… »
Mais tout de suite j'ai été en opposition, J'ai compris que jamais je ne peindrais comme Penne, jamais. Cependant, je suis resté deux mois chez lui... Oui, pourquoi ai-je dès le début été en opposition avec cet art ? On pourrait dire que déjà, dans le ventre de ma mère, j'avais remarqué la pureté des couleurs des fleurs, et dès que j'ai vu une petite jeune fille, j'ai été ébloui par sa beauté... sans aucun sexualisme. J'étais ébloui par la pureté de toute chose. Cette pureté, je ne la trouvais pas dans la peinture qui m'entourait. C'est pour la recherche de cette pureté que j'ai, plus tard, quitté Vitebsk pour Saint-Pétersbourg, et Saint-Pétersbourg pour Paris.

A.P. : A quel âge avez-vous quitté votre Vitebsk natal ?

M.C. : Je suis parti en 1907 pour Saint-Pétersbourg. J'avais 20 ans. J'avais quitté l'école à 17 ans, on m'avait mis pour le travail de la retouche chez un photographe, mais ça ne me plaisait guère. Enfin, un jour, j'ai obtenu de mon père les vingt-sept roubles nécessaires au voyage. Mon père avait également obtenu d'un commerçant un certificat comme si j'étais allé à Saint-Pétersbourg prendre livraison de marchandises. - Car, étant juif, je n'aurais pas eu le droit de circuler, et je suis parti pour devenir un artiste. Je suis resté sept ans à Saint-Pétersbourg.

A.P. : Les vôtres se sont privés pour vous envoyer à Saint-Pétersbourg ?

M.C. : Non, je n'ai rien demandé à mes parents. J'ai eu seulement l'argent pour le billet de mon voyage, et c'était déjà beaucoup.
En arrivant à Saint-Pétersbourg, je suis allé passer l'examen d'admission à l'École des Arts et Métiers. J'ai échoué. L'académisme n'était pas mon fort. Je suis donc entré sans examen à l'École de la Société pour la Protection des Arts. J'ai obtenu une bourse de dix roubles par mois durant un an. Je fus également domestique chez l'avocat Goldberg. Mais je n'avais pas les moyens de louer une chambre. Je partageais un lit avec un ouvrier... Je me réfugiais dans le rêve... Ça a toujours été pour moi une sorte de paradis... Un jour, revenant à Petersbourg sans sauf-conduit, j'ai été arrêté. On m'a mis en tenue de prisonnier. J'ai beaucoup rêvé aussi dans ce cachot. Tout était pour moi l'occasion de rêver... J'ai perdu deux ans dans cette école. J'étais mal à l'aise... Je ne sais si la couleur m'a choisi, ou si j'ai choisi Ia couleur, mais j'ai été marié dès mon enfance avec la pureté de la couleur, et rien de ce qu'on m'enseignait ne me satisfaisait.
C'est vers 1910 que j'ai entendu parier de l'École de Bakst, mais il fallait trente roubles par mois pour s'y inscrire. Bakst c'était le souffle de l'Europe. Bakst, surtout pour moi, c'était un homme qui était allé à Paris. Or Paris, c'était la pureté, le soleil...
Il m’accepta parmi ses élèves. Il y avait la comtesse Tolstoï et le danseur Nijinski. C'est chez lui que j'ai vu en reproduction les premières toiles fauves, des croquis de Van Gogh et de Cézanne. C'est là qu'est née mon ambition d'aller à Paris .
Je n'aime pas beaucoup voyager, ma tête voyage tellement toute seule... Je n'ai pas besoin de voyager. J'aimerais rester dans mon petit coin. Mais je ne trouvais pas, dans la Russie d'alors, dans les œuvres des peintres, les qualités de chimie, de pureté qui sont dans le ciel, et dont j’avais besoin dans mon art. Paris, c'était le mirage de la couleur, de la lumière, et je sentais que cette lumière n'était ni en Finlande, ni en Allemagne, ni en Turquie, mais je pensais qu'elle devait être à Paris. Le Paris de la couleur, de la lumière… Et de la liberté !
J’ai dit à Baskt que je voulais aller à Paris. À ce moment-là, il cherchait un aide-décorateur pour se rendre en France. Je me suis présenté, mais ça n’a pas marché. Mais je fus présenté à M. Winaver, député à la Douma, qui s'intéressa à mon travail. Il me logea dans les archives de son journal, L'Aube, dont je fis mon atelier parmi les piles de journaux. Il m’invita même à sa table et, en 1910, il me garantit une subvention mensuelle qui me, permit de partir pour Paris. Quatre jours après j'étais arrivé.
Quand je suis descendu gare du Nord, j'ai été ébloui par la lumière. Un camarade, venu quelque temps avant moi, m'attendait sur le quai. C'était un gentil garçon. À Saint-Pétersbourg, il m'avait même demandé des leçons. Mais je l'ai trouvé dans un étrange état, moral, une sorte. d'existentialisme !
Il trie dit : « Il n'y a rien pour nous ici. Tout a déjà été dit. Rentrons. »
Mais moi, j'étais en extase. Je suis arrivé gare du Nord, j'ai vu les cafés, la lumière, la foule, je respirais la liberté. Avant même de voir des tableaux, j'étais ébloui. Et cependant, nous sommes entrés dans un café, et tout de suite il me demanda de lui prêter cinq francs. Il a essayé de me décourager. Mais je riais. Il m'a emmené place de l'Odéon, dans un petit hôtel où il habitait, j'ai couché par terre cette première nuit. Mais j'étais ébloui.
Je voulais voir tout de suite le Salon des Indépendants. Nous y sommes allés le lendemain. Le camarade me dit : « Tu vas être épuisé, c'est effrayant de visiter le Salon. » Mais je suis allé tout droit aux salles centrales, presque en courant. Je cherchais quelque chose, la pureté ; il y avait des pompiers, vous savez, il y en avait beaucoup. Mais j'ai couru, et je l'ai trouvée ! Depuis cet instant j'ai été contaminé par la pureté ! Voilà l'histoire. Le reste est presque simple : j’ai habité à la Ruche - dans les ateliers, près des abattoirs de Vaugirard. J'ai rencontré Cendrars. J'ai revu une fois Bakst et Nijinski au ballet Diaghilev. Il est venu voir ma peinture et il m'a dit en me quittant : « Maintenant vos couleurs chantent. » Je crois qu'il a compris que j'étais devenu un homme. Puis Apollinaire, un jour, voyant mes toiles, dit : « Surnaturel ».
Est-ce que j'ai répondu à votre question ?

A.P. : C'est peut-être le Chagall d'aujourd'hui qui nous le dira !

M.C. : C'est le même Chagall que celui qui a eu quinze ans ! Je ne comprenais pas, je ne comprends pas davantage. Mais je ne suis pas malheureux pour cela. Je serai content cependant, si vous reconnaissez, vous ou d'autres amis, qu'il y a dans les fleurs que je peins, un petit charme qui les rapproche de celles de Dieu. Oui, je serai content si vous reconnaissez cela, mais moi, je ne sais rien. La seule chose que je sais, c'est que je dois travailler.

A.P. : Comment se déclenche, en vous, le besoin de peindre ?

M.C. : Je n'aime pas le mot « inspiration ». Tchékhov a dit, dans le temps, quand je lui demandais comment écrivez-vous ! « Vous voyez la table, vous voyez l'encrier, vous prenez une plume et travaillez. » Je travaille. Je n'ai pas de métier, ce n'est pas un métier. Si vos parents, depuis des millions d'années, vous ont donné ce qu'on appelle « le don », vous travaillez. Vous ne pouvez pas être plus riche que vous n'êtes, plus coloriste, ou plus poète que vous n'êtes, ce qu'on vous a donné est en vous.

A.P. : Je vais vous poser une question qui va vous paraître naïve, mais dans quel sens, avez-vous le sentiment d'avoir fait des progrès ?

M.C. : Quelle question terrible J'ai seulement le sentiment que je deviens toujours plus âgé, et je ne sais pas si j'ai assez travaillé. Peut-être ai-je été un peu paresseux aussi. Je ne sais pas si j'obtiens ce que je veux. Il y a de terriblement grands artistes, et quand je vois leurs œuvres, ça me fait pleurer !

A.P. : Avez-vous approché cette pureté que vous cherchiez ?

M.C. : Je crois. Je peux dire que je suis satisfait en ce sens que j'ai été un homme honnête... c'est quelque chose, non ? Pour cette raison, j'ai peut-être le droit à vivre encore un peu, et à faire encore quelques tableaux qui ne représenteront rien de logique, dira-t-on, sauf qu'ils seront ordinaires et naturels... comme ma mère faisait des enfants.

A.P. : Comment s'est traduit le choc esthétique que vous avez reçu de Paris ?

M.C. : Je suis arrivé comme porté par mon destin avec tous mes rêves, toutes mes pensées. J'aspirais à une révolution de l'œil. Tous mes appétits ont été comblés, dès que j’ai trouvé sur le quai de la gare cette lumière-liberté que je n'ai jamais rencontrée ailleurs. C'est cette lumière qui a rendu possibles toutes les révolutions, toutes les audaces de la technique. Les rues et les marchés de Paris étaient les académies de mon âme de peintre. Je vivais dans un bain coloré. J'étais enthousiasmé. Je savais que je pourrais travailler dans cette lumière et que mes rêves y prendraient corps. Tout me comblait. Quand j'ai vu Seurat, j'ai été ébloui... Quand j'ai vu Monet, c'était à pleurer. C'est pur.

A.P. : Vous nous avez avoué qu'enfant, vous n'entendiez pas le sens des mots, que les visages, les formes, et les couleurs vous fascinaient. Est-ce que maintenant le langage pénètre en vous. Est-ce que la peinture vous a révélé les hommes ?

M.C. : Je n'ai pas fait de progrès. Mais quelquefois un langage me parvient. Celui de Tchékhov, par exemple, parce qu'il est naturel, comme le crayon et le morceau de papier. C'est bouleversant. Je le préfère à Dostoïevski ou à Gogol et à Tolstoï. J'aime l'arbre, voilà ce que j’aime.

A.P. : Vous êtes très croyant ?

M.C. : Je suis mystique. Je ne vais pas à telle église, ou à la synagogue. Ma prière, c'est mon travail. Et puis, je lis Verlaine, la Bible. Je crois aux prophètes. Voilà mes règles de religiosité.

A.P. : Croyez-vous que vous périrez tout entier. Travaillez-vous pour la postérité ?

M.C. : Je ne suis pas si orgueilleux ! Chaque exposition pour moi est souffrance. Je suis tout le temps inquiet. J'ai peur des gens, j'ai peur de décevoir les jeunes... Et pourtant je crois que des gens m'aiment, et c'est un plaisir merveilleux.
Je n'ai pas peur de la mort. Je voudrais seulement pouvoir faire ce que je veux faire. Pour le reste, tout continuera. Il y aura d'autres Chagall. Il y en aura toujours. Il y aura des couleurs pures, de la musique, de la poésie pures. Malgré toutes les misères du monde. Il y aura toujours des enfants qui aimeront la pureté malgré l'enfer des hommes. Il y aura toujours des artistes attirés par la lumière.

 

*

Avec le témoignage de Chagall, je faisais une « pause ». J’étais en présence d’un mystique de la peinture qui, « dès son enfance, disait-il, avait été marié avec la pureté de la couleur » et n’a jamais cessé d’être « contaminé par la pureté » jusqu’au sentiment qu’il communiquait du « surnaturel ».
« Je suis arrivé à Paris, dit-il, comme porté par mon destin, avec tous mes rêves, toutes mes pensées. J’aspirais à une révolution de l’œil ». « Les rues étaient « les académies de mon âme de peintre ».
Tout au long de son existence de peintre, Chagall n’a jamais cessé de vouloir prolonger cette émotion originale, que la réussite commerciale, le succès culturel transformèrent en « fête » et en célébrité. Nous conserverons dans nos mémoires, parmi ses créations, l’appel de ses personnages projetés dans « l’Espace-Temps » comme dans un parcours onirique exaltant l’amour et la beauté. Un des personnages, le plus symbolique du passage de l’artiste – artisan de sa société – et l’entrée en lice du créateur plasticien, initiateur de la nouveauté de l’évolution existentielle, qui correspond d’ailleurs à la mutation démographique du phénomène humain.