Sollicité par André Parinaud en 1981 pour réaliser la couverture du numéro 38 de Arts, César a eu l’idée de faire une accumulation de notre logo « arts » et de le compresser. Il devait dans ce même numéro commenter l’un des chefs-d’œuvre du passé. Il choisit l’une des sculptures les plus célèbres du monde « Marc Aurèle

Quand je regarde la statue équestre de Marc Aurèle au centre du capitole, je sais pourquoi je suis sculpteur. Chaque année où presque, je vais à Rome et je m’arrête longuement en tournant autour.
Bien sûr je suis impressionné par le fait qu’elle surgit de près de 2000 ans (176 pour célébrer la victoire de Marc Aurèle sur les Germains) intacte  — je crois bien d’ailleurs que c’est la seule que nous connaissions – mais surtout, quelle fougue dans la tête du cheval et que m’importe que, comme disent les historiens, l’anatomie ne soit pas très étudiée ! Tout est parfait dans cette œuvre. On s’attend à ce que le cavalier — comme celui de Dürer — poursuive son chemin.

L’empereur est développé dans son manteau de soldat et il salue de la main. Son visage exprime sa devise : «  être sérieux sans être triste ». On y croit. Il est présent.
Mais regardons bien la statue : on dirait qu’elle est trop lourde du côté droit. Elle est si parfaitement conçue, qu’on est obligé de remarquer qu’il lui manque un élément. Je me suis renseigné et il est vrai, comme le rapporte les auteurs du Mirabilla Urbis, que sous les sabots du cheval était tendu un vaincu qui servait de support à l’ensemble. C’est cela la perfection plastique, la logique absolue se l’équilibre et de la beauté.
La beauté aujourd’hui n’a plus de signification. Mais à ce moment, elle était partie fondamentale de l’ordre social’ spirituel et humain. Elle encourait tout simplement à l’ordre du monde. On ne pouvait rien ajouter à une œuvre ou rien lui retrancher. C’est une des meilleures définitions, pour moi, de la beauté et de l’art.
Le plus bel objet est « modifiable ». Il peut aussi devenir caduc. Prenez par exemple le Concorde : quelle admirable réussite, n’est-ce-pas ; quel bel objet ! On a envie de dire quelle beauté parfaite ! Mais ce serait un abus de mots. Nous savons bien qu’il va se démoder, se transformer. Qu’il n’est qu’une mécanique – même si c’est l’électronique ou l’aérodynamique qui sont l’essentiel de sa constitution. S’il entre au musée, ce sera comme un souvenir. Un élément de la mémoire historique. Marc Aurèle lui. Sur son cheval, continue à rayonner comme un soleil. Il échappe au plus et au moins. Il ne date pas ; que ce soit Marc Aurèle sur son cheval est un élément secondaire, qui nous aide seulement à le nommer et à le situer ; l’essentiel, c’est le sentiment que cette œuvre communique de création permanente, d’une surprise qui n’en finit pas. Et le plus étonnant pour moi est cette sensation inouïe de fragile déséquilibre qui fait que j’ai toujours envie de tendre la main pour l’empêcher de tomber, d’une chute éternelle qui, elle aussi, n’en finit pas de m’angoisser, comme d’une tension si subtile que je sais bien que c’est la mienne, et que c’est moi qui la projette sur ce cheval qui n’écrase plus aucun vaincu, que ma hantise de beauté et de rêve.
Il n’y a que Donatello qui ait tenté le formidable pari d’égaler cette « vie qui va » avec son Gattamelata florentin. Il avait d’ailleurs admiré la statue de Marc Aurèle durant son séjour romain en 1432, et qu’on venait d’exhumer. Mais la passion et le drame dont. Donatello avait l’habitude d’animer ses statues, devient ici majesté monumentale. Son condottiere sur son énorme cheval est d’un tel réalisme que son énergie descend sur nous comme un ordre, et je ressens sa méfiance et sa fuse d’homme de guerre. C’est le même idéal classique de l’intense vérité et de l‘œil terrible du féroce Colleoni de Verrocchio à Venise, mais j’admire surtout l’audace des trois points d’appui du cheval qui donne l’élan à la bête et au cavalier, comme dans Marc Aurèle. Mais cette fois, il ne manque rien à l’équilibre de l’œuvre qui provoque cette magie, grâce à laquelle nous imaginons le mouvement.

Et nous sommes là encore aux sources du concept de création. Nous qui vivons l’époque de la grande confusion des valeurs, nous pouvons trouver dans ces exemples les raisons simples qui ont toujours animé les artistes – au-delà des mots et des théories. Il s’agit de faire bouger le bronze et de raconter des  histoires pour tous. Et c’est parce qu’ils ont parfaitement réussi la commande à l’époque que ces artistes et leurs œuvres sont hors du temps. C’est là le paradoxe !
Ils n’étaient la mode de l’époque, ils la faisaient par leur style, au présent, et c’est ce que le futur a conservé pour entendre encore une fois le pas des cavaliers, mesure des siècles de ces temps de chevaliers.

Marc Aurèle, le Gattamelata, le Colleoni, trois visages qui se profilent à jamais sur le fond de la caverne, comme les ombres d’une perfection humaine qui, même à notre époque relativiste, sont loin d’apparaître comme dérisoires. Je les compresse dans ma mémoire pour en extraire tout le suc et c’est un formidable dynamisme qui en jaillit, un enthousiasme, une vision conquérante. Je sais qu’après eux, la conquête de la forme dans l’espace s’achève et que c’est notre époque qui commence. Chacun a ses jalons. Et il y a des jours où je suis heureux de pouvoir m’appuyer sur cette crinière de cheval, pour continuer à aimer ce métier dont je sais que quelquefois il peut être un art.