CÉLINE par ANDRÉ PARINAUD

La dialectique de l’outrance

 

Des écrivains de notre temps, Louis-Ferdinand Céline est l’un des auteurs les plus singuliers, qui a instauré ce que je dénommerai le style et la dialectique de l’outrance. Rythme et musique du style célinien m’ont toujours fasciné. Ses mots sont comme les cordes de son violon et leur vrai sens est dans la cadence qu’il implique. Il compose ses phrases comme un poème sonore où l’onomatopée, la rupture, l’ampleur confèrent toute son importance au sujet. En lisant Céline, on entend l’écho des bruits d’une pensée en acte. Il a le génie du Verbe et partage avec Proust d’avoir greffé « leur main à plume » sur les battements de leur cœur – Proust étant l’exemple « existentiel » par le rythme « asthmatique » d’une respiration langagière qui explore, à chaque instant, la dimension sensorielle de son monde, depuis le goût de « la madeleine ». Leur vérité est celle de la complexité du sentiment et de la sensation du jeu passionnel.

Plus particulièrement, l’œuvre de Céline est un « nœud » qu’il faut accepter comme tel dans une exploration des limites du Sens. J’ai toujours été intrigué par le jeu satirique, fantaisiste, ahurissant des positions céliniennes que j’ai considérées comme la formule originale d’une capacité intellectuelle à vivre et éprouver les plus hauts niveaux de contradictions fondamentales.

Céline nourrit sa véhémence de la complexité des contraintes assumées. Il se joue des mythes comme un joueur de ses cartes. La maïeutique célinienne est une provocation permanente jusqu’au paroxysme destiné à susciter une déstabilisation et une remise en cause radicale de nos codes par l’origine émotive du Sens. Il suffit de le lire. Citons L’école des cadavres : « La religion christianique ? la judéo-talmudo-communiste ? un gang ! Les apôtres ? tous juifs ! le premier gang ! L’église ! le premier racket ? le premier commissariat du peuple ? l’église ! Pierre ? un Al Capone du cantique ! un Trotski pour moujiks ! L’évangile ? un code de rackett… l’église catholique ? un arnaquage aux bonnes paroles consolantes, le plus splendide des rackets qui ait jamais été monté en n’importe quelle époque pour l’embéroutage des Aryens » et encore, dans Bagatelles pour un massacre : « Ce qu’on appelle communisme dans le milieu bien avancé, c’est la grande assurance-nougat, le parasitisme le plus perfectionné des âges garanti admirablement par le servage absolu du prolétariat mondial… l’universel des Esclaves… par le système bolchevique, farci super fasciste, boulonnage international, le plus grand coffre-fort blindé qu’on n’aura jamais conçu, rivé, compartimenté, soudé aux brasiers de nos tripes pour la plus grande gloire d’Israël, la défense suprême des éternels youtres, pillage, l’apothéose tyrannique des délires sémites ! Salut ! » ou, quand il clame sa conviction : « La religion judaïque est une religion raciste ou, pour mieux dire, un fanatisme méticuleux, méthodique, anti-aryen, pseudo raciste ». On pourrait poursuivre. Céline exulte en exaltant les propos que lui a inspirés son père lecteur de La Patrie, qui affirmait être persécuté par les Juifs et les Francs-Maçons. Il se joue à lui-même un théâtre « existentiel » aux répétitions innombrables. On connaît, par ailleurs, les péripéties vécues par le Docteur Destouches, découvrant les usuriers juifs de son quartier faisant saisir les malheureux endettés auxquels il venait, lui-même, de faire cadeau de ses honoraires. Ainsi naît la volonté de démonstration que Céline mettra en scène avec une puissance verbo-motrice, dont l’intensité effacera de nos mémoires, le fait que, depuis deux mille ans, les élites occidentales n’ont pas cessé de conditionner le Juif pour qu’il traite l’argent sale de ses « mains maudites » et le cultive comme un engrais en protégeant ainsi les citoyens ordinaires. Dans ce conflit des mythes, Céline est un magicien. Un philosophe s’interrogerait pour savoir si la honte ne devrait pas susciter la mise en cause des « esclavagistes » qui ont conditionné ainsi un peuple et qui nous ont, d’autre part, privés de la capacité de gérer nous-mêmes la fortune ! Les diatribes de Céline nous amènent à remettre en cause toutes nos références. Sa véhémence, son paroxysme dissimulent mal le grand procès de nos erreurs et nous conduit au contraire à lui tendre la ciguë.

Une expression de la pensée complexe 

Observons que cette dialectique de l’outrance, qui introduit l’excès, le paroxysme, la contradiction – répétons-le -, l’invraisemblable dans le texte, nous permet d’abord d’apprécier la cohérence dans l’incohérence. Nous dépassons les frontières logiques du bon sens et lisons comme normal l’irrationnel des idées, jusqu’à la falsification des faits présentés dans une sur-réalité qui est comme le grossissement de la réalité au microscope. L’interprétation du monde que nous propose Céline n’est ni la vérité ni la duplicité. Les références de ses sources sont celles de l’émotion verbale et sentimentale qui nourrit et dérègle notre imagination.

Je dirais que la provocation de son verbe apparaît comme une tentative d’exploration des équivoques les plus graves de notre temps. Je propose de considérer Céline comme un « chercheur » dont la capacité cognitive phénoménale est en effet objectivement celle d’un investigateur qui plongerait derrière l’apparence de l’ordre et nous inviterait à éprouver les énergies contradictoires qui nous conduisent.

Céline opère la démonstration que nous devons envisager une remise en question de notre pensée « écrite » et « verbale » pour percevoir et traduire une autre réalité – ce que ne cesse d’opérer les poètes dans les marges de notre actualité pour fonder une pensée plus complexe.

Lorsqu’on relit la littérature célinienne, ayant présent à l’esprit la grille de réflexion de la psychanalyse freudienne, on peut la considérer comme un rébus – au sens onirique où l’entend Freud. Chaque fragment a « trop de sens », au-delà de l’interprétation immédiate, comme une image produite par un rêve éveillé, dont la force de persuasion indéniable serait vécue dans un sommeil. Et nous en percevons « la force de frappe verbale » avant de peser le sens des mots. Les vérités céliniennes sont semblables à des « cris » que nous entendons sans les décrypter. Logique et illogisme sont inséparables comme les images d’un tableau que nous devons enregistrer instantanément. L’appel de Céline a précédé le développement de la radio et de la télévision qui ont conféré aux mots une nouvelle valeur de prégnance. Céline apparaît comme une étape dans l’histoire du Verbe à l’heure où l’on nous annonce la mort du livre avec l’invention de l’encre électronique, comme le développement de la communication Internet. Les faits vont nous engager à une autre conception de l’écriture langagière. Il s’agira d’assimiler le virtuel dans les signes de la pensée. Céline, dans ce contexte, est un exemple témoin de l’extension des pouvoirs cognitifs qui brisent avec le bon sens, - comme la relativité, la théorie de Planck, le chaos de Prigogine ont détruit les normes de nos raisonnements. Céline annonce la mutation du Verbe. 

            André Parinaud