Claire Bretécher / André Parinaud 
« Je ne pourrais pas peindre même si je suis née pour dessiner »
(Paru dans Aujourd’hui Poème, n° 52, Juin 2004)

Claire Bretécher vient de publier Portraits sentimentaux (Éd. de la Martinière). L’auteur est une grande figure de la bande dessinée humoristique. Cet ouvrage présente, pour la première fois, 70 des portraits peints par Claire Bretécher sur une centaine réalisés dans les vingt dernières années. Le plus souvent, elle réalise ses portraits d’après des photographies qu’elle prend elle-même de ses proches (10 photos d’adulte, une dizaine d’adolescents et 45 d’enfants) et parfois ce sont des autoportraits devant le miroir. Les techniques utilisées sont aussi diverses : peintures acryliques sur toile ou sur carton, pastels secs sur papier ou sur carton, aquarelle sur papier, feutre ou crayon de couleur. Cet ouvrage est un trait d’union entre deux mondes, imaginaire et réel, qui se rejoignent et qui révèlent tout le talent, la créativité et la personnalité d’une artiste.
*

André Parinaud (A.P.) : Je me suis toujours demandé pourquoi vous n’étiez pas devenue peintre tout de suite, avant la B.D. ?

Claire Bretécher (C.B.) : … pour des raisons financières.

A.P : Vous aviez des dons de dessin remarquables et qui ont dominé votre carrière, mais vous auriez pu devenir peintre. Même Picasso, Braque, sont devenus peintres, si j’ose dire, malgré leur don de dessinateurs. Vous, vous avez choisi la B.D.

C.B. : De toute façon je n’aurais pas osé. Quand j’étais jeune, tout le monde faisait de l’abstraction. Le figuratif était une honte absolue. Je pense que le premier don pour être peintre c’est d’être très sûr de soi. Ce n’était pas mon cas.

A.P. : Quand avez-vous commencé à dessiner ?

C.B. : Je ne me souviens pas de ne pas avoir dessiné !

A.P. : En naissant.

C.B. : À peu près, oui…

A.P. : Vous avez continué à dessiner des B.D., même quand vous avez découvert la couleur - aimé la couleur.

C.B. : Je ne suis pas très coloriste. Je n’ai pas du tout le sentiment de savoir l’utiliser. J’ai toujours l’impression que c’est approximatif.

A.P. : Que voulez-vous capter dans un visage ?

C.B. : Disons, l’essence de la personne. Ce qui n’est pas traduit par la photo.

A.P. : Votre art commence où se termine la photo.

C.B. : C’est différent…

A.P. : Quelle est votre opinion sur l’art photographique ?

C.B. : J’ai été mariée avec un photographe pendant douze ans et je n’avais aucune affinité avec les photographes. Mais il y a les grands photographes et il y a les autres. Il y a les grands portraitistes et…

A.P. : Pour vous, c’est quoi la grande photographie ?

C.B. : Du document. La peinture, non.

A.P. : Très vite vous considériez la B.D. comme un geste artistique ?

C.B. : Pas du tout. Mais j’adore la B.D., et il y a des grands dessinateurs. Mais la raison principale de mon choix, c’est que la page était payée rapidement. Quand vous arrivez de votre province sans ressources, c’est remarquable.

A.P. : C’était une occasion magistrale de pouvoir gagner sa vie.

C.B. : Cela dit, j’aurais quand même fait de la B.D. comme quand j’étais gosse pour le plaisir. Enfant, je faisais des B.D. et, d’autre part, des dessins plus réalistes. L’un me repose de l’autre.

A.P. : Vos parents ont voulu que vous soyez professeur de dessin pour enseigner. Vous ne l’avez pas voulu…

C.B. : Parce que j’ai horreur de l’enseignement. J’ai été auxiliaire pendant quelques mois, je haïssais cette profession. D’ailleurs je ne sais rien, donc je n’ai rien à enseigner ; de plus, j’avais ras le bol de l’ambiance scolaire.

A.P. : Dans la B.D., qu’essayez-vous de traduire ? Vos personnages prennent corps et s’affirment de plus en plus, pas seulement dans l’action, mais dans le dessin. On finit par les fréquenter. Si je devais caractériser vos dessins, je dirais qu’ils sont narratifs.

C.B. : Eh bien, oui.

A.P. : Vous aimez raconter les histoires ?

C.B. : Il faut qu’il y ait une histoire ! Il faut de l’imagerie, de l’histoire, ou des âneries.

A.P. : Comment avez-vous renoncé au professorat ?

C.B. : Je me suis fait virer, parce que je n allais pas aux cours. Ça me rendait malade.

A.P. : Quelle est la date de l’affirmation de votre grand succès en B.D. ?

C.B. : Quand j’ai commencé au Nouvel Observateur. J’étais chez Dargaud, j’ai commencé à faire une série qui s’appelait Cellulite en 69.

A.P. : La réussite de la B.D., l’affirmation c’est 70 ?

C.B. : En 69, je suis entrée à Pilote ; en 72, je suis entrée à L’Observateur. En 75, j’ai sorti mon premier album, et ça a démarré.

A.P. : C’est un succès éclatant.

C.B. : Oh pas tellement, j’ai commencé à publier en 64.

A.P. : Quand avez-vous commencé vos autoportraits ?

C.B. : Le premier doit dater de 70.

A.P. : Les autoportraits sont presque un test. Pour un peintre, faire son autoportrait, c’est chercher une preuve, une capacité à affirmer.

C.B. : J’ai une autre théorie qui est que l’autoportrait se dessine un peu par complaisance, mais on le fait beaucoup par ennui, lorsqu’on n’a pas d’autre matériau que soi, c’est quand même une grande vacuité. C’était quand je m’ennuyais énormément que je faisais des autoportraits.

A.P. : Quelle différence trouvez-vous entre l’art de la photo que vous pratiquez et l’art du dessin de la B.D. Etes-vous créatrice dans la photo ?

C.B. : Oui, bien sûr, on choisit le cadrage, mais c’est quand même l’appareil qui fait le plus gros boulot... Je trouve mes photos lamentables. Il ne faut pas que la photo soit trop bonne pour en tirer un dessin.

A.P. : Évoquons vos matériaux : la peinture acrylique. C’est pour vous un des éléments principaux avec le pastel ?

C.B. : Surtout le pastel. Je ne suis pas folle de l’acrylique, mais par moments on a envie de fluide, et moi je ne sais pas faire l’huile.

A.P. : Pourquoi n’aimez-vous pas l’huile ?

C.B. : Je suis incapable. Ça tourne à la bouillasse. Mais en fait il aurait fallu que je suive des cours parce que je ne sais pas techniquement comment procéder. J’en ai fait un peu quand j’étais aux Beaux-Arts, j’étais nulle. Ça devient une pâtée tout de suite.

A.P. : Pour la plupart des peintres, la peinture à l’huile affirme leur identité, leur sensibilité, leur vision aiguë, profonde. Pour vous, c’est le pastel.

C.B. : Le pastel est plus proche du dessin que de la peinture.

A.P. : Mais vous n’avez pas essayé la peinture ?

C.B. : Si je savais faire, je ferais de la peinture à l’huile, mais je ne sais pas.

A.P. : Vous ne voulez pas…

C.B. : Je ne sais pas. Ce qui me tente, c’est l’envie de faire un peu de «mouillé», de sortir du sec pour faire du mouillé.

A.P. : Je crois que votre fils Martin est né en 84. L’arrivée de Martin est un événement artistique dans la carrière de Claire Bretécher.

C.B. : À partir de la naissance de Martin, j’ai été entouré d’enfants. Je suis d’une famille où il n’y avait pas beaucoup d’enfants. À partir du moment où j’ai eu Martin, d’abord il avait deux demi-sœurs également et mes frères et sœurs ont eu des enfants, tout d’un coup une accumulation de moutards !

A.P. : On dirait que dans vos dessins une sentimentalité se traduit.

C.B. : Oui, absolument. J’en ai un peu honte, mais tant pis.

A.P. : Je ne vois pas pourquoi vous en auriez honte.

C.B. : Parce que ça peut tomber dans la mièvrerie facilement.

A.P. : Je ne le notais pas comme une chose choquante mais «un plus». Je n’aurais pas vu les 17 portraits de Martin, je me serais quand même dit : ces B.D.-là, il y a cinq ans, il y a trois ans, elle ne les faisait pas de cette façon. Vous n’avez pas ce sentiment ?

C.B. : Non. J’ai commencé à dessiner Agrippine, un nouveau personnage, et à rentrer dans un monde différent en 88, alors justement parce qu’il y avait des jeunes enfants dans la maison.

A.P. : Avez-vous du regret de ne pas avoir «fait de la peinture», puisque vous avez triomphé dans la B.D. ?

C.B. : Non, pas du tout.

A.P. : Considérez-vous la B.D. comme une discipline artistique aussi complète que la peinture ?

C.B. : Je n’en sais rien.

A.P. : La peinture, on la traite comme la discipline artistique souveraine.

C.B. : On la traitait !

A.P. : On la traitait. Mais beaucoup d’autres arts ont influencé la peinture : la photographie, le cinéma. L’arrivée du cinéma dans l’art, avec l’image mouvante et réduite à la vision de la ligne, a permis à Braque d’inventer l’art abstrait.

C.B. : Parce que tout le champ de la réalité était couvert.

A.P. : La télévision qu’on voit tous les jours transforme l’art. Les gens ne regardent plus les tableaux de la même façon. L’arrivée de la B.D. est un événement aussi important que le cinéma, qui  a transformé l’art. Et les grands le savent. Quand ils voient un enfant regarder la B.D. Il y a une autre psychologie, une anecdote, la précision, de la B.D. Il y a un avenir pour l’art qui va sortir de la B.D., alors que la peinture a épuisé à peu près son stock d’idées, de formules techniques…

C.B. : Les artistes ne semblent pas  regretter de s’être voués à la B.D. !

A.P. : Non, parce qu’ils ont gagné de l’argent ! Mais quand ils considèrent le résultat plastique, philosophique, esthétique, social de la B.D., beaucoup se jugent-ils un peu «inférieurs» à l’artiste peintre qui a réussi ?

C.B. : Oui, sans doute. On n’est pas considéré de la même façon.

A.P. : La B.D. n’a pas toujours une «dimension artistique». Avez-vous déjà conçu une rétrospective ?

C.B. : Non, jamais.

A.P. : Mais vous gardez toutes vos planches ?

C.B. : Trouvez-moi un lieu d’exposition et je serai ravie d’exposer !

A.P. : Ouvrons le pari.

 

(Propos recueillis par André Parinaud)