Galerie Jardin des Arts/octobre75/n°151


Nous avions dans notre précédent numéro. présenté en avant-première tout le programme de la Biennale sur le plan de l'information. n'ayant pas encore pu juger de la manifestation. Voilà qui est fait.


André Parinaud


La « saison » des arts commence  avec     la 9e Biennale de Paris qui, comme on le sait, rassemble des artistes de moins de 35 ans (cette année 123) c'est­à-dire nés à partir de 1940(l). Cette génération pourrait donc représenter l'état de sensibilité d'une cer­taine jeunesse du troisième quart de siècle.
On aurait du mal à croire, en la visitant, que notre époque a inventé la relativité et ses applications atomiques, a amorcé la conquête de l'espace, a développé la pharmacie et la médecine, qu'elle se caractérise par la préémi­nence du marxisme et du capitalisme libéral, l'émancipation du tiers monde... et aussi deux guerres mondiales. Il faudrait admettre que l'art d'aujourd'hui est avant tout le miroir des troubles. des dou­tes, des angoisses contemporaines. On pourrait même dire qu'il n'est désormais plus possible - enfin dirait Dada! - de parler d'art dans une manifestation de ce genre. Essayons de rassembler quelques-unes des observations qui se dégagent d'une analyse des « faits ».

1°  La quasi-totalité des «choses» exposées - on ne peut pas dire des oeuvres (je pense d'ailleurs que les « artistes » qui en sont les auteurs ne l'accepteraient pas) pour qualifier une poule retenue à son mangeoir par une corde enduite de plâtre et
dont les déplacements s'enre­gistrent ainsi sur le sol, ou les photographies d'un barbu qui joue les tigres entre les roseaux - exprime d'abord un profond désarroi, pour ne pas dire un désespoir, devant la réalité du monde d'aujourd'hui.

2° Leurs « choses » sont hâtives, maladroites, dérisoires et quelconques ou au niveau du « truc ». Non seulement ils le pensent ainsi (tout est composé avec des bouts de papier, de la ficelle, des clous, des fleurs fanées...) mais cette veulerie est érigée en système, peut-être  essentiellement parce qu'ils sont incapables de vouloir « autre chose ». Leur « création » n'apparaît pas comme le produit d'une détermination mais d'une sécrétion de leur être. Ils se veulent veules.

 3° Certains critiques qui préfacent la Biennale voudraient nous faire croire que • ces artistes ne vivent pas avant. mais après la civilisation • et que • leurs oeuvres qui stimu­lent notre faculté de voir et de sentir se réfèrent constam­ment à la nature et à la cul­ture comme deux domaines appartenant désormais au passé. mais encore vivants et agissant dans le souvenir •. Cette position me parait le contraire de la vérité et comme une tentative de tru­quage dangereux. En fait, l'attitude mentale que reflète l'ensemble de l'exposi­tion n'est pas une démonstra­tion ou un geste de désaliéna­tion, de résistance à l'oppression des impératifs collectifs, mais au contraire une preuve de jouissance de l'aliénation. Le seul intérêt de ces « artistes » et de leur « création » est d'apparaître comme des victimes, mais sûrement pas comme des révolutionnaires. Il y a des risques de contamination liés à leur fréquentation, mais sûrement pas d'espoir ou de dynamisme. Ils ne vivent ni avant, ni après la civilisation. Leur innocence à mes yeux est nulle. Ils sont bien au contraire au coeur de la lèpre qui ronge le corps social et plus que quiconque prison­niers d'une fausse culture et d'une fausse idée de la nature. Ils sont fascinés par ce qui les écrase!
Démission!

4° Ces « artistes » exhibent leur absurde et leur non sens, à travers leur complexe, leur incapacité, voire leur impuis­sance, leur phantasme et leur obsession complaisamment étalés. On ne peut s'empêcher de penser, tout au long de cette visite, que l'on traverse les salles d'un asile dont les pensionnaires auraient orga­nisé un mimodrame thérapeutique.

5°  Leur « micro-monde » à base de valeur de travestis, de narcissisme, de pollution, est le symbole d'une fuite et d"une dérobade. Il n'y a, dans leur geste, aucune autre aven­ture que celle de l'abjection et du dérisoire vécu, et s'il y a volonté, c'est celle du refus d'assumer la réalité pour la soumettre. Toute leur attitude reflète le désir d'un exorcisme
 
6°  On ne peut trouver. dans cet étalage. que peu d'oeuvres dignes de ce nom. par la puissance de recréation qu'elles gagent - comme les poupèes-momies de Louis Chacallis - mais gâtées par un pathos d'idées et un vocabulaire gauchiste qui traduit  surtout une confusion de pensées.

7° Les « groupes » super-surface sortent évidemment vainqueurs de cette confrontation avec le néant. Mais il faut beaucoup de bonne volonté pour trouver une dynamique constructive entre les querelles d'écoles. Ces travaux de laboratoires ne dépassent pas les trouvailles de Dada, des abstraits ou des constructivistes russes.

8° Non seulement, Biennale, ton avant-garde fout le camp, mais ton institution toute entière est dans un cul-de-sac! Ne parlons que pour mémoire de l'affligeante exposition des oeuvres des paysans chinois... Des images d'Épinal conçues par un commissaire du peuple, au niveau des analphabètes, et que des couleurs pimpantes veulent nous faire avaler comme des sucres d'orge! Mobiliser un musée, dans le cadre d'une Biennale de recherche, pour exposer des chromos qu'un enfant refuserait, c'est ajouter le comble à l'échec!

9° Abordons le vrai problème : la démission dont témoignent les responsables de cette sélection.
Je dis qu'il n'est pas vrai que ces « oeuvres » négatives, malades, aliénantes et psychopathiques, expriment l'esprit créateur de notre temps! Comprenons-nous bien : il ne s'agit pas de se dissimuler la vérité, mais de la situer à son niveau. Nous assistons à une sorte de conspiration intellectuelle pour introduire, en les officialisant dans les musées, en les légitimant par le logos, les gestes dont la portée est multipliée artificiellement. Tout se passe comme si le réseau des critiques et des conservateurs, longtemps tenu en laisse par le système, profitait des circonstances historiques, des erreurs du passé, de l'inflation des oeuvres et de la spéculation effrénée. tant financière qu'intellectuelle, pour influencer de leur ressentiment le processus nihiliste, engendré dans le lupen prolétariat des artistes.

10° En vérité, ces « spécialistes » du discours artistique disposent d'un pouvoir insensé. Ils peuvent décider de mettre en circulation des fausses valeurs, de faux artistes, de fausses oeuvres, comme si tout était vrai. Ils peuvent baptiser « recherche » la négation de la recherche! Dans aucun autre secteur de la vie publique, ni les sciences, ni l'industrie, on ne trouve semblable et exhorbitante puissance. L'art devient ainsi la source officielle de la duperie et de la confusion la plus pernicieuse. Quels sont les critères du choix. Je ne suis pas un moraliste. Peu m'importe que l'art soit malsain, ou l'expression du beau ou du bien, mais je veux qu'il le soit du vrai, c'est-à-dire qu'il traduise la vision du réel de mon temps, la prise de conscience la plus aiguë. Or cette Biennale - après les deux précédentes - expose tous les attardés des écoles, les truqueurs qui ont aménagé l'intuition qu'ils n'ont pas eue, les académiques sous le signe du hippie, les nauséeux peintres témoins de leur temps - ni peintre, ni témoin, ni du temps! Je dis qu'elle ne rime plus à rien. Et que sous prétexte d'informer elle prolonge des velléités moribondes et fait de hoquets de romantiques sanglots. On veut nous faire croire qu'en ce qui concerne le body art, les situations exprimées, choquantes fondées sur l'iconoclastie religieuse ou sexuelle, expriment la hantise de la mort; mais il y a bien d'autres façons de traduire cette angoisse que par la panoplie du petit travesti exhibitionniste! On veut nous faire croire que dans le land art l'artiste redécouvre une nature comme si elle était vierge et la fraîcheur des ges­tes sacrés. Mais la nature n'est plus vierge et nous ne sommes plus des enfants. C'est cette hérésie de concept qui conduit à exposer les soi­disant innocents paysans maoistes!

11° Je dis qu'il n'est pas vrai que l'art des jeunes d'aujourd'hui tourne le dos à l'esprit du temps. On nous abuse sur une fausse jeunesse. L'énergie artistique, dans toutes les civilisations, a été un immense moteur de prise de conscience positive et de conquête.
Depuis Mycènes où le ciseau de bronze du sculpteur a été vaincu par l'acier des Doriens qui a pu entamer le marbre, chaque grande génération d'artistes a su dominer une technique de progrès pour exprimer une vision et une ambition de métamorphoses, La grande révolution de notre ère, vouée à l'énergie et à l'électronique, est la bataille pour la démanualisation et la démocratisation de l'art. Le pari c'est de permettre que le grand jeu de la création soit mis à la portée de tous. Que chacun devienne plus imaginatif, plus analyste du réel, plus intégré à la mouvance de la vie.
Il s'agit en définitif, de donner une définition de l'art créateur qui m'apparaît comme un phénomène de prise de conscience capable de domi­ner les contradictions de l'artiste, et non un étalage pour laisser aux autres le soin de les résoudre. Une oeuvre est une synthèse dynamique, un élan imprimé et non un cloaque.
Parce que choisir c'est s'orienter, et que les choses vivent d'être nommées, j'accuse le Comité de sélection de la Biennale de Paris d'être dominé par le pire des académismes et des conformismes, de préférer le nihilisme et le snobisme pourris­sant à la dynamique de la création. Je l'accuse de partisanerie scandaleuse et je récuse son choix. Je dis que la Biennale de Paris est condamnée pour usage de faux et abus de confiance.

ANDRÉ PARINAUD