L'ART DE VIVRE D'HERVE BAZIN
(Paru dans la Galerie des Arts, n°101, février 1971)

  Hervé Bazin publie en novembre aux Editions du Seuil Jours suivi d A la poursuite d'iris où il a repris quelques-uns de ses poèmes publiés dans ces recueils, après les avoir large­ment remaniés, auxquels il a ajouté de nouveaux textes. Il répond à notre questionnaire sur un art de vivre ».

•   Croyez-vous à l'amitié? Est-elle, pour vous essentielle dans la vie d'un homme?
Hervé Bazin. - J'ai peu d'amis auxquels je suis rigoureusement fidèle. La fidélité est pour moi la pierre de touche.

Est-ce pour vous surtout, un sentiment juvénil ? Pensez-vous qu'à partir d'un certain âge, on puisse encore nouer amitié ?
Je ne fais aucune différence d'âge. J'ai eu des amitiés jeunes et je les ai conservées. Je m'en suis fait d'autres, en très petit nombre d'ailleurs, et je les ai également conservées. Je pense que je suis suscep­tible de nouer de nouvelles amitiés. Il y en a une, par exemple, que j'ai noué il y a deux ans et qui est aussi importante pour moi que les plus anciennes.

•   L'amitié vous paraît-elle plus durable, plus grave que l'amour?
Contrairement à ce que certains disent, je ne crois pas que ce soit de même origine. L'amour contient une composante sexuelle que l'amitié ne contient pas. L'amour peut devenir une amitié. C'est ce que cela devient dans le mariage quand la compo­sante sexuelle s'affaiblit.

•   Croyez-vous à l'amour fou?
Pour les gens qui pèsent leurs sentiments - c'est mon cas - c'est difficile à envisager. Je crois au désir fou, mais c'est d'une toute autre nature.

•    Distinguez- vous la sexualité de l'amour?
Je viens de le dire.

•    Le «premier amour» vous semble-t-il celui qui marque pour toujours une vie ?


•   Faut-il se marier très jeune?
C'est selon. Cela dépend entièrement du caractère.

•    Etes-vous favorable à une certaine « liberté » dans le mariage ?
Je serais assez mal venu de dire non pour la raison que je n'ai pas toujours  observé la fidélité dans le mariage. Je crois que l'accident sexuel n'a pas une très grande importance; mais la tromperie de sentiment en a une considérable.

Pour un écrivain, le mariage est-il à recommander : est-ce une entrave ou une aide ?
Je crois que là encore il faut distinguer les personnes. Si la vie est un désert que nous devons traverser, tout dépend de la voiture, et il y en a de toutes marques.

•   Quels sont vos rapports avec vos enfants ? La paternité vous a-t-elle enrichie ?
La paternité a été pour moi une ravanche et une revanche assez continue puisque je me suis marié trois fois et que j'ai eu six enfants.

•   Quelle conception avez-vous de l'éducation ?
Le problème de l'éducation est actuelle­ment beaucoup trop débattu par des gens qui n'en ont pas l'expérience. L'éducation telle que mes parents me l'avaient imposée me semble une insigne mala­dresse, mais celle que l'on fait subir aujourd'hui aux enfants, et qui est tout à fait opposé, me paraît également très maladroite. Il y a un juste milieu auquel nous serons obligé de venir.

•    Croyez-vous à l'expérience,? Qu'elle est transmissible?
Nous croyons tous transmettre notre expérience alors que nous avons refusé l'expérience de nos parents et que nos enfants refuseront la nôtre.

Je crains que cela ne soit vrai. J'ai privi­légié trois femmes dans ma vie. Les deux dernières me sont apparues exactement dans la même situation que la première et elles avaient le même physique : une petite jeune fille aux yeux bleus dans l'encadrement d'une porte.
•    Quelle définition donneriez-vous de l'amour ?
La nécessité de l'autre.

•    Quels sont vos rapports avec les autres : indifférence, ennui, curiosité?
En général, je suis essentiellement curieux, mais quand je ne trouve rien, je m'ennuie.

•    Croyez-vous aux bienfaits ou aux incon­vénients de la solitude ?
Je crois aux bienfaits de la solitude pen­dant un temps.

•   Fuyez-vous la foule?
Je ne l'aime pas beaucoup.

•   Avez-vous recherché la fortune?
Je suis né dans la fortune puisque ma famille était riche. J'ai laissé tombé cette fortune en laissant tomber ma famille. Si mes lecteurs m'entretiennent gentiment, je les en remercie, mais c'est secondaire.

•    Quelle place occupe l'argent dans votre existence ?
Très secondaire.

•   Aimez-vous le luxe?
Non, mais j'aime ce qui est beau, ce qui quelquefois a le désavantage de ressembler à aimer 'le luxe.

•   L'ambition vous paraît-elle légitime?
Tout dépend du but de cette ambition. Il y a des ambitions qui sont extrêmement légitimes. Surtout dans la mesure où elles n'ont pas pour but notre propre personne, mais celle d'autrui.

•   Avez-vous cherché la réussite?
S'agit-il de la réussite d'une carrière ou de la réussite d'une oeuvre? J'ai toujours été dominé par le sentiment de la nécessité d'affirmer l'existence, de mériter d'avoir vécu. C'est peut-être un peu grandiloquent, mais c'est vrai. Ce qui m'interesse, c'est de laisser une oeuvre. Il se trouve qu'elle a reçu quelque approbation. Mais ce n'est pas important.

Des sept péchés capitaux, quel est celui qui vous paraît le plus condamnable? Celui pour lequel vous avez le plus d'indul­gence?
Ce qui me paraît singulier parmi les péchers capitaux, c'est qu'il y en a, définis comme tels, qui sont à peine des péchés, comme la gourmandise, la colère.- L'orgueil est une nécessité lorsqu'il ne s'agit pas de la vanité. La paresse a de mauvais effets, mais elle est quelquefois bien délicieuse. On pourrait en dire presque autant de la luxure. Il n'y a guère que cieux péchés qui me paraissent condamnables c'est l'avarice et l'envie.

• Quels sont pour vous les qualités les plus grandes 'les défauts les moins admissibles ?
Les qualités les plus grandes se rapportent toujours au verbe être, et les défauts les moins admissibles au verbe avoir. II y a deux attitudes très nettes : les gens qui s'efforcent d'être, de légitimer le fait qu'ils existent, et les gens qui entassent autour d'eux des biens, des honneurs, etc., ce qui entraîne un certain nombre de défauts.

•    Un écrivain doit-il s'intéresser à la chose politique ?
Il est impossible qu'un écrivain ne s'in­téresse pas à la chose politique puisque, de toute manière, le seul fait d'écrire y touche.

•   Doit-il s'engager politiquement?

Je crois que s'intéresserr à la politique de manière active nous enferme trop, et nous condamne ensuite à écrire pour un parti, à écrire d'une certaine façon, à perdre l'essentiel de notre indépendance.

•    Les opinions politiques doivent-elles se refléter dans l'œuvre ?
Non. En revanche, ses opinions sociales, oui.

•    Croyez-vous à Dieu, en un Dieu?
«Agnostos.» Cela m'arrangerait, mais...

•   Pratiquez-vous, avez-vous pratiqué une religion ?
Je suis né catholique. Cela m'arrangerait, encore une fois, d'avoir une règle morale, un ordre du monde, malheureusement, ce n'est pas vrai.

•    Votre attitude vis-à-vis de ceux qui pra­tiquent une religion ?
Ils ont de la chance, s'ils sont sincères, par conséquent ils sont respectables. Je dois dire que, très souvent, les entendre parler amène un certain sourire.

•   Croyez-vous que l'homme doit rechercher avant tout le bonheur?
C'est un mot dont je me méfie beaucoup. J'ai écrit quelque part : « On n'est jamais heureux qu'au petit bonheur. » il varie beaucoup avec chacun d'entre nous. Je pense qu'il n'en. est qu'une forme, toujours très approchée, c'est se réaliser selon ses désirs. Et cela n'arrive jamais.

*Pensez-vous que nos contemporains recherchent le bonheur et un bonheur qui mérite d'être recherché?
Ils ne se donnent pas l'impression de rechercher le bonheur. Ils en parlent beaucoup, mais leur amour du drame, sous toutes les formes, montre que ce qui -les intéressent le plus, ce sont les vies douloureuses. S'ils me semblent ama­teurs de carrières réussies, ils sont aussi amateurs de vies manquées. C'est très caractéristique dans la littérature moderne qui est une littérature de l'échec, une 'glorification de l'échec.

•  Comment doit-on conduire sa vie? Cela dépend entièrement de ce que nous sommes. Il n'y a pas de commune mesure. L'essentiel est de lui donner une certaine intensité. Et il y a cent moyens de lui donner cette intensité.

• Quelles sont pour vous les valeurs fondamentales en éthique, en morale : le bien, le mai?
Vous connaissez une frontière entre ceci et cela? Il n'y a qu'une relation. Je ne connais qu'une morale de situation : ne rien faire - si possible - qui ne soit contraire à l'avantage d'autrui.

•   Vous êtes-vous souvent trompé dans la conduite de votre vie ?
Oh! sûrement, mais allant d'échec en échec jusqu'à la victoire, qui ne viendra pas d'ailleurs puisque nous mourrons tous.

• Craignez-vous la mort? Est-ce pour vous une hantise? En avançant en âge, y pensez-vous davantage?
Non, c'est un des rares avantages que je me reconnaisse. Elle ne me fait absolument pas peur. Pourquoi ? Je ne peux pas vous le-dire. Peut-être parce que j'ai vécu dangereusement, parce que j'ai été très souvent dans des situations où je la risquais. Cela ne veut pas dire que je n'y pense pas. J'y pense comme à un terme normal.

•   Quelle place vous reconnaissez-vous. dans le monde d'aujourd'hui?
Mon naturel étant de ne jamais m'en faire accroire, je pense avoir une place dans la littérature d'un petit pays et cette place est elle-même limitée à une spécialité, celle de la vie privée et des difficultés de la famille.

•     Quelle est votre attitude devant la civi-, lisation actuelle?
Tout; le mouvement de la civilisation se dirige vers un supplément de liberté et un' supplément de justice. L'ennui c'est qu'on choisit d'avantager ou la liberté ou la justice; rarement, les deux ensemble.

• Condamnez-vous cette société actuelle? Ce qu'on lui reproche tient-il à la nature humaine ou à ses institutions et ses. mœurs ?
Je ne condamne jamais facilement. Les institutions comme les hommes sont dominés, la plupart du temps, par des mouvements historiques auxquels nous ne pouvons rien, qui prennent leur source, moins dans ce que nous croyons, que dans des choses beaucoup plus simples pressions économiques, pressions de là technique, etc. La civilisation actuelle nous apparaît, par moments, comme parti­culièrement difficile à vivre, parce que nous sommes dans un moment de transition. Nous sommes dans une période de creux qui correspond à d'autres pério­des dans l'histoire, comme la fin de la civilisation romaine, la fin du Moyen Age.

•    Auriez-vous préféré vivre à une autre époque, laquelle?
J'aurais certainement préféré vivre aux époques de vraies grandes découvertes, de vrais grands mouvements. Lorsque les Aryens sont arrivés en Europe, lorsque les Romains ont commencé à faire l'Em­pire, lorsque la fin du Moyen Age a vu la grande expansion blanche sur le monde entier. Ceci pour le passé. Dans l'avenir, lorsqu'il y aura la grande expansion humaine planétaire. Ces périodes conquérantes, ces périodes où la race se fait figure de race divine sont exaltantes alors que nous vivons dans une période où la race blanche se sent reculer de toutes parts.

•   Comment imaginez-vous son avenir?
L'humanité avance par paliers. Nous som­mes à un palier. Et puis, il y a des forces ascendantes brutales, dont les grandes inventions actuelles qui vont nous armer. préfacent l'aventure.

•    Etes-vous pessimiste ou optimiste devant notre civilisation, devant la vie?
D'une manière générale, je suis toujours optimiste, d'un optimisme assez désespéré quelquefois. On s'en tire toujours quand on veut absolument s'en tirer.