L'affaire des cubistes


Il v a 70 ans, Georges Braque, exposait au Salon des Indépendants : « Calanque » (à vendre 250 F); « Le Vallon »y (appartenant à M. Kahnweiler rue Vignon 28) « Paysage » et un dessin (à vendre 40 F). Les premières œuvres cubistes venaient de naître officiellement. Elles ne furent saluées que par Apollinaire et baptisées en novembre 1908 par Vauxcelles qui parla de «bizarrerie cubiste » après que leComité du Salon d'Automne— où siègeait Matisse — aitrefusé l'envoi de GeorgesBraque. Henri Kahnweiler
lui offrit l'hospitalité de sa galerie. Vauxcelles se souvient d'une conversation avec Matisse commentant le refus du Salon d'Automne à des œuvres composées avec des cubes et mettant les rieurs de son côté.
Comment est né le cubisme? Comment s'est-il développé? Que signifie-t-il sur le plan plastique? dans le contexte de l'époque?
Le Salon des Indépendants — et son Président M. Jean Monneret - ont confié à André Parinaud le soin d'organiser pour le Salon
de 1978, une rétrospective de l'événement auquel nous consacrons ce numéro spécial, conçu comme un dossier où les faits et les hommes sont cités à la barre de l'histoire.
Le 3 décembre1912, M.Jules. Louis -Breton, député du Cher à la tribune de la Chambre des Députés interpelle le sous-secrétaire
d'Etat aux Beaux-Arts à propos des « Malfaiteurs » qui viennent d'exposer au Grand Palais (le terme est de M. Lampué, qui quelques jours auparavant a adressé une lettre ouverte au Ministre qu'ont reproduit les journaux) Qui est M. Lampué? Oui sont ces malfaiteurs? Pourquoi cette intervention parlementaire? Les annales de la Chambre des Députés qui rapportent ce débat répondent à ces questions.
Inspiré par les propos des honorables parlementaires, nous avons ouvert une enquête pour répondre à toutes les questions qui
n'étaient pas posées et qui auraient dû cependant constituer le vrai débat. Et d'abord qui était ces « cubistes »?

Un Scandale (Extrait des Annales de la Chambre des Députés du 3 décembre 1912)

M. le président. La parole est à M. Jules-Louis Breton.

M. Jules-Louis Breton. Je me garderai bien, messieurs, dans l'état actuel de la discussion du budget, de m'étendre longuement sur une question qui, je m'empresse de le reconnaitre, ne présente aucun caractère budgétaire. Je me bornerai à demander à M. le sous-secrétaire d'État quelle mesure il compte prendre pour éviter le renouvellement du scandale artistique auquel a donné lieu le dernier salon d'automne.
Depuis quelques années, sous prétexte de rénover l’art, de moderniser ses procédés, de créer des formes nouvelles, des formules
inédites, certains exploiteurs de la crédulité publique se sont livrés aux plus folles surenchères d'extravagances et d'excentricités. Je ne songe nullement à leur en contester Le triste droit, mais Je ne puis admettre que notre administration des beaux-arts se prête à ces plaisanteries de très mauvais goût et livre gracieusement nos palais nationaux pour des manifestations qui risquent de compromettre notre merveilleux patrimoine artistique. (Très bien! très bien!)
Et celà d'autant plus que ce sont pour la plupart des étrangers, qui viennent ainsi chez nous, dans nos palais nationaux, jeter consciemment ou inconsciemment le discrédit sur l'art français. En effet, sur 700 exposants environ, du dernier salon d'automne, j'ai pu relever dans le catalogue officiel plus de 300 étrangers; de plus le jury de la section de peinture, qui est directement responsable du dernier salon, était composé en majorité d'étrangers. Si on ne tient pas compte des membres du bureau, on comptait, sur 16 membres, 9 étrangers.

M. Étienne Rognon. Il y avait aussi de belles choses.

M. Jules-Louis Breton (Cher). Je ne demande pourtant pas à M. le sous- secrétaire d'État de refuser à l'avenir le Grand Palais à la société du salon d'automne, car je me fais un devoir de reconnaître que, à côté des monstruosités soi-disant artistiques qui y figuraient, se rencontrait une ravissante, une délicieuse exposition d'art décoratif. Je suis, sur ce point, complètement d'accord avec mon collègue Paul-Boncour. (Très bien! très bien!) Je ne demande pas non plus à M. le sous-secrétaire d'Etat d'exercer lui-même un contrôle direct, absolument impossible à réaliser, sur les œuvres exposées. Mais je lui demande tout simplement d'exiger des sociétés concessionnaires des garanties indispensables, notamment en ce qui concerne la constitution de jury d'admission, et de les prévenir que si, à l'avenir, le scandale de cette année se renouvelait, il serait dans l'obligation de leur refuser la
concession du Grand Palais.
Il est en effet, messieurs, absolument inadmissible que nos palais nationaux servent à des manifestations d'un caractère aussi nettement antiartistique et antinational.
(Applaudissements.)

M. le président. La parole est à M. Sembat.

M. Marcel Sembat. J'étais prévenu, par les journaux d'abord, et puis par notre collègue M. Breton lui-même, de l'intention qu'il avait de porter à cette tribune la question du «scandale» du Salon d'automne. Et, en effet, le Salon d'automne a eu, cette année, l'honneur, toujours périlleux et flatteur, d'être un objet de scandale. C'est aux peintres cubistes qu'il l'a dû. Pourquoi cette année-ci? Je n'en sais trop rien...

M. Thalamas. En effet!

M. Brake. C'était déjà aussi mauvais auparavant.

M. Marcel Sembat. M. Breton ne va pas jusqu'à proposer le rétablissement de la censure. Je l'en remercie: et il semblait d'abord que ce fût de cela qu'il dût s'agir - non pas dans votre bouche, monsieur Breton, mais au commencement de la campagne contre ce que vous appelez « le scandale ». Ouand M. Lampué a écrit sa fameuse lettre, c'était bien ce but qu'il poursuivait. On mettait le sous-secrétaire d'État en demeure de nous fermer les palais nationaux. C'était une facon de rétablir la censure, la plus vilaine
et la plus brutale de toutes, je crois! On ne lui disait pas : Vous allez choisir vous-même ou faire choisir par vos délégués les tableaux! On lui demandait de dire : Dans ce palais, l'État est chez lui, il vous le ferme.
J'ai été d'autant plus étonné que M. Lampué lui-même est, m assure-t-on, membre du Salon des indépendants. (On rit.)

M. Paul Escudier. Comme photographe.

M. Marcel Sembat. Comme secrétaire, je crois.

M. Marcel Sembat. Cette campagne, je n'en veux connaître ni les inspirations ni les dessous. On parle très souvent des dessous de la politique et on semble croire que, dans les domaines supérieurs de l’art et de la pensée, les considérations matérielles sont toujours absentes. Grosse erreur! Pendant qu'on rit devant les toiles exposées aux Indépendants ou au salon d'Automne, il
y a de braves gens qui, tout naturellement, calculent que ces rires-là se traduiront pour eux par un regain d'influence et se doublera d'une admiration pour leurs propres toiles! Ils espèrent qu'à force de trouver ridicules les toiles des uns, on trouvera moins ennuyeuses les toiles des autres.
Oh! je sais bien que vous n'avez jamais été tenté de vous mêler à cette querelle d'artistes! S'il y a une chose à éviter pour un Gouvernement, c'est de se mêler de trop près aux querelles des peintres, des litterateurs et des acteurs! (Très bien! très bien!) Mais la considération que je tiens à vous soumettre que de bons esprits, des artistes, qui, eux, n'ont jamais soulevé de la part
des gens les plus pointilleux et les plus sévères, de notre collègue Breton en particulier, la moindre critique, ont pris, vis-à-vis du mouvement qui a déchaîné tant de colères, une attitude toute différente.
Voyez, par exemple, des peintres comme M. Desvalières, l'un des meilleurs héritiers des enseignements et de l'influence de Gustave Moreau; voyez des peintres d'un talent aussi fin et qussi délicat que M. Baignières et que M. Drésa, qui étaient, cette année, l'un placeur, l'autre président du jury. Qui donc contestera, même dans les milieux où l'on est le plus vite alarmé sur
les tendances révolutionnaires, la valeur des gens que je viens de citer et la sûreté de leur goût! Et alors je demande à M. Breton comment il se fait que des gens de goût si sûr et de talent si prouvé, auxquels vous pouvez ajouter M. Guérin, M. Lebasque, aient ouvert la porte à des novateurs qu'il juge si dangereux ?