Bernar Venet / André Parinaud
«Je rêve d’une étape colossale :
Ramenez le monde à une seule formule »
(Paru dans Aujourd’hui Poème, n° 19, mars 2001)

 

Bernar Venet présente à la Galerie Jérôme de Noirmont (38 avenue Matignon, 75008 Paris) jusqu’au 22 mars «Peintures Murales/Équations».
De grands aplats de couleur franche sur lesquels sont peintes en noir des formules et figures mathématiques, des équations complexes ou des formules d’astrophysique, illustrent une démarche artistique novatrice, à la recherche d’un nouveau langage pictural, d’une nouvelle esthétique. Il dit : «De la même manière qu’un tableau peut être considéré comme un chef-d’œuvre lorsqu’il réalise la synthèse parfaite entre l’idée et la solution plastique, la formule d’Einstein E = mc2 est un chef-d’œuvre, résumant une des lois les plus essentielles et les plus complexes de l’univers dans une simplicité immédiate. Je souhaite ouvrir un nouveau champ d’investigation artistique, hors des terrains familiers de la figuration et de l’abstraction, obligeant à nous situer dans un contexte de pensée totalement différent. Mon but véritable est de tout remettre en question dans une démarche inexplorée jusqu’à présent. Je me démarque ainsi des artistes qui ont auparavant utilisé les mathématiques dans une application au plan formel, en troquant la composition intuitive pour une composition systématique, comme Rodtchenko, le Constructivisme, Vantongerloo, l’Art Concret suisse (Max Bill, Lohse), ou plus récemment Morellet, Honegger et Flavin

 

André Parinaud (A.P.) : Pourquoi un langage mathématique ?

Bernar Venet (B.V.) : Si je choisis des symboles mathématiques, c’est pour des raisons bien précises, des raisons directement liées à des questions purement artistiques, notamment celles qui sont liées au problème de l’identité d’une œuvre d’art et à sa spécificité. Dans les années soixante, j’ai développé tout un travail qualifié de «conceptuel» qui utilisait le langage et les figures mathématiques. J’y reviens d’une certaine façon aujourd’hui, mais avec d’autres ambitions. Parce qu’il s’agit d’un langage radicalement nouveau, d’un système de signes qui propose des structures conceptuelles et formelles inexplorées, refoulées jusqu’à présent.
Maintenant, pourquoi, à l’intérieur de ce langage, choisir telle figure plutôt que telle autre ? Disons que je suis attiré par ce qui creuse la plus grande différence d’avec ce à quoi je suis habitué. Je ne choisis pas, par exemple, des figures qui ressembleraient, ne serait-ce que vaguement, à des tableaux géométriques que l’on a vus dans le passé. C’est leur radicale nouveauté, leur originalité, leur différence qui m’intéressent et, bien entendu, les conséquences conceptuelles qui en découlent nécessairement.

«Transformer notre perception de l’art»

A.P. : À l’époque du Constructivisme ou de l’Art Concret, avec l’introduction de formes géométriques, les artistes avaient obtenu un renouvellement radical des esthétiques connues avec les figures géométriques et un langage original.

B.V. : Mon intention, avec l’introduction d’un langage nouveau, est de transformer notre perception de l’art et je fais surgir une nouvelle abstraction. Avec mes travaux récents, le problème de la composition perd tout son sens, il est «hors sujet». Chaque œuvre a sa structure propre, chaque structure est indépendante des autres. Il n’y a plus de choix compositionnel. J’ai un goût pour cette forme d’abstraction qu’est la réduction des choses à une proposition analytique. Ces nouveaux travaux sont aussi éloignés de l’abstraction qu’ils le sont de la figuration. Ce qui m’intéresse dans ces travaux, c’est le degré d’abstraction de leurs symboles, des équations proposées, qui n’a rien à voir avec le sens perçu lorsque l’on parle de peinture ou de sculpture abstraite. Certaines œuvres ont un côté un peu plus formel que d’autres. Mais toutes relèvent de la plus haute abstraction.

A.P. : Mais on peut également dire que ces équations sont chargées de sens dans leur propre contexte.

B.V. :  Oui, elles sont le résultat des raisonnements abstraits les plus complexes dont l’esprit humain soit aujourd’hui capable. Je pense que ces sujets méritent une place dans le champ artistique, si l’on prend en compte d’une part, le potentiel de sens nouveau qui devrait s’en dégager, mais également l’originalité visuelle de leur structure formelle. L’application des mathématiques au plan formel n’a jamais concerné mon travail et j’ai estimé que l’on pouvait aborder un autre stade en proposant de développer l’aspect purement linguistique des mathématiques.

«Je ne suis pas un peintre»

A.P. : Mais, pour l’artiste que vous êtes, que devient l’utilisation de la couleur ?

B.V. : La couleur n’a chez moi aucune fonction expressive. Fondamentalement, je ne suis pas un peintre et je crois que je ne le serai jamais. Je ne pense pas comme un peintre. Il n’y a jamais eu, dans ce que j’ai fait, de travail sur la nuance ou l’expression de la couleur, pas plus d’ailleurs que de jeu sur sa symbolique. Si j’utilise la couleur aujourd’hui, c’est parce que je la conçois comme un signe arbitraire. En ce sens, il y a quelque part un rapport entre ces «figures» et les reliefs en carton que j’ai réalisés entre 1963 et 1965. Ils étaient peints de manière industrielle au pistolet compresseur. Refus de la touche, des nuances subtiles, des mélanges savants de couleurs, des rapports entre elles… les couleurs m’étaient indifférentes au point qu’il était prévu qu’elles puissent être remplacées par d’autres. Aujourd’hui, lorsque je fais une exposition, j’utilise généralement une seule couleur. Il n’y a pas un «graphique» rouge, un bleu, un jaune alignés l’un à côté de l’autre. Ceci afin d’éviter tout effet chromatique qui viendrait déranger le regard, et prendre le dessus sur l’équation ou la figure présentée.

A.P. : Donc vous renoncez à l’émotion plastique ?

B.V. : Il est vrai qu’utiliser la couleur pourrait faire croire à un désir de séduire, mais il suffit de regarder mes nouveaux diagrammes pour constater que leur pouvoir de séduction est faible, même si leur fond est coloré. Les couleurs que j’utilise sont très violentes, agressives. Elles provoquent, et leur approche reste dérangeante. Mes œuvres les plus difficiles sont celles qui me donnent le plus de satisfaction.

«Briser les cadres de la culture»

A.P. : Quelle est l’intention de votre «acte» créateur ?

B.V. : Le souci principal de l’artiste, c’est de briser les cadres de la culture (du public). Mes figures présentent le même caractère d’austérité que mes diagrammes des années soixante. La couleur n’y change pas grand-chose. Pourquoi faudrait-il d’ailleurs que l’austérité et la rigueur soient liées aux seuls noir, gris et marron ? L’usage de la couleur s’est imposé à moi pour des raisons qui n’ont rien à voir avec un quelconque souci de plaire. Généralement, les murs des galeries sont blancs. La couleur a pour fonction essentielle de faire surgir mes figures du mur.

A.P. : Qu’est-ce qu’un artiste pour vous ?

B.V. : Un véritable artiste est celui qui, à partir d’une matrice conceptuelle forte, en explore les richesses à travers un cheminement souvent complexe et incertain. C’est le concept général qui confère à une œuvre son identité véritable, un peu comme en mathématiques, ce que l’on appelle une «équation majeure» est celle qui englobe toute une démonstration. La production d’un artiste est souvent un cheminement en spirale, c’est une méthode qui refuse les recettes simplifiées et logiques, qui articule ce qui était séparé, qui accepte de penser ce qui était inconcevable. C’est en refusant la tradition, les conventions, les habitudes, la répétition, l’uniformité, en prenant le risque de déplaire, que l’œuvre évolue. L’artiste doit partir de l’obscur et de l’incertain. Il doit s’intéresser aux autres champs de connaissance, cette ouverture vers l’extérieur lui permettra de s’engager dans des hypothèses de travail inconcevables jusqu’alors.

La beauté mathématique ?

A.P. : Comment vous situez-vous aujourd’hui ?

B.V. : Je travaille sur le principe d’équivalence. Mon approche artistique est soutenue par un concept suffisamment ouvert qui me permet de m’exprimer dans plusieurs disciplines à la fois. Lorsque des solutions sont envisageables pour enrichir, renforcer l’exprimé par des moyens différents, les uns n’illustrant pas les autres mais tenant plutôt un discours semblable, sans que soit compromise leur identité.
Dans les années soixante, mes premiers poèmes utilisaient le langage mathématique et visaient des objectifs parallèles à ceux de mes peintures de l’époque. Je cherchais à introduire dans le champ de la poésie des symboles mathématiques, des signes précis, univoques (monosémiques). C’était une solution pour m’évader des limites dans lesquelles la poésie s’était jusqu’alors développée : celle tout d’abord d’une relation à la réalité (polysémique) ou alors la poésie phonétique, lettriste ou sonore (pansémique), n’utilisant pas les mots habituels du langage parlé.
Il m’est arrivé, plus tard, de m’éloigner quelque peu de la radicalité de cette proposition, mais, dans un souci de recherche constant, j’ai toujours évité de perdre mon temps dans le respect des conventions, dans ces clichés si reconnaissables qui suggèrent au plus grand nombre qu’un texte est poétique.

A.P. : Peut-on dire que la beauté mathématique devient votre référence ?

B.V. : C’est vrai qu’il y a une beauté mathématique, c’est celle de la simplicité immédiate, de la pureté d’une formule réduite à quatre symboles qui s’articulent parfaitement, comme le E = mc2 d’Einstein, et en quoi se résume une loi essentielle parmi celles de l’univers. Dans mon travail, je suis assez fasciné par la richesse de contenu et l’économie de moyens des équations que je choisis. C’est vrai qu’il m’arrive souvent de penser que tout tableau est une sorte d’équation, et qu’il peut être considéré comme un chef-d’œuvre lorsqu’il réalise la synthèse parfaite entre l’idée et la solution plastique, qu’il n’y a pas d’imperfection dans la relation étroite entretenue entre le pictural et le concept. Ramener le monde à des formules mathématiques et, pourquoi pas, à une seule – ce qui est le rêve de Stephen Hawking et de quelques autres physiciens de génie, est en soi un objectif passionnant. Ce serait, sur le plan scientifique, une étape colossale, mais est-elle concevable ?
Le critique moyen ne saura qu’en dire et le collectionneur moyen ne saura qu’en faire. Mon expérience m’a appris que, le plus souvent, le public confronté à une œuvre d’art «difficile» refuse d’adhérer. Je l’ai déjà bien des fois souligné (1) : l’artiste ne doit pas craindre les réactions du public. Celui qui cherche à plaire devrait changer de métier. D’une certaine manière, l’artiste rejoint le scientifique qui considère que, sur le plan de la recherche, il n’y a ni désir ni valeur ni bien ni mal ni but. Dans leur activité de chercheurs, ils se sentent tous deux libérés de toute dimension morale ou utilitaire.

Entretien avec Françoise Gaillard in La Conversion du regard - 1975/2000 (Éditions Musée d’Art Moderne et Contemporain - Mamco, Genève, décembre 2000).

POEMES

Il n’y a qu’un moyen…
Il n’y a qu’un moyen de faire avancer la poésie
C’est de donner tort à la poésie déjà constituée
Autant dire de changer sa constitution.
(…)

À propos de connexions élémentaires
Nous devons aussi faire face à une accusation de
contradictions intimes…
Car à la base de la genèse n’y a-t-il pas une équation
différentielle ?
Alors question :
Ne pose-t-on pas, de ce fait, l’existence d’une dérivée en
tous les points de la courbe intégrale ?
Question encore :
Comment alors une courbe continue (sans dérivée) peut-
elle s’offrir comme la solution d’une équation qui
s’engage dans l’intuition élémentaire de la dérivée ?
Cette seconde objection peut-elle être retournée contre les
partisans des intuitions naturelles ?
Est-ce toujours l’intuition première qui a tort lorsqu’il y a
contradiction entre l’intuition première et
l’intuition fine ?
(…)
Alors, l’irréversibilité ? Si l’on en vient à une étude de
deuxième approximation ?

Poème qui…
Poème qui implique l’usage des intensités extrêmes,
relatives à la phonation :
       du râle,
       du cri,
       de la monotonie,
       du halètement,
       du rire,
       de l’éternuement,
       du sifflement,
       de la toux,
Bref, qui refuse la prédominance de la régularisation, du
 principe de constance.

Lorsque/lorsqu’
Lorsqu’est dépassé le cadre temporel,
Lorsqu’est dépassé le cadre spatial,
Lorsque s’installent les phénomènes de complexité,
Lorsqu’interviennent des états bifurqués,
Lorsque s’impose le chaotique comme principe universel.

(Poèmes de Bernar Venet, extraits de Apoétiques 1967-1998, Éd. Mamco)