Première cité polychrome de VASARELY

Victor Vasarely
« L'éducation du peintre est tout entière fondée sur des méthodes révolues»



Créteil, chef-lieu du dé­partement nouvellement créé du Val-de-Marne, n'avait en 1954 que 12 500 habitants. Au terme d'une très vaste entreprise d'urbanisme menée sous l'impulsion de son maire, le Général Billotte, elle en aura 120000. Presque dix fois plus !
Or, nous avons appris récemment qu'il était question de faire du Nouveau Créteil la première cité polychrome, sous la direction de Vasarely. Patrick d'Elme a été lui demander ce qu'il en était.

Victor Vasarely, vous vous êtes fait depuis des années le défenseur infatigable de l'intégration des arts. A quel stade, selon vous, l'artiste doit­il intervenir dans les travaux de construction ?

VASARELY. Il est à mon avis indispensable que l'architecte, l'urbanisme, l'ingénieur, le fabricant ou l'entreprise, et l'artiste, bref tous ceux qui sont concernés par la construction d'ensembles immobiliers, se consultent dès le départ. Sinon on retombe dans du déjà-vu qui consiste à concevoir un emplacement spéci­fique pour une oeuvre (tableau ou sculpture) : or cela n'est que de la « décoration ».
Dans l'Antiquité aussi bien qu'à la Renaissance, la statuaire, la mosaïque, la fresque étaient comprises dans l'ensemble. Ce n'était pas un apport restreint fait au petit bonheur, ni l'agrandissement d'une oeuvre destinée à l'appartement ajoutée à l'architecture comme on pratique couramment aujourd'hui.


Mur à Grenoble : l'amorce d'une intégration véritable ?
C'est au niveau de cette collaboration à l'origine qu'on se heurte aux plus grandes difficultés. Actuellement l'éducation du peintre comme celle de l'architecte est tout entière fondée sur des méthodes révolues : concours ou désignations par exemple, qui font de l'architecte un maître souverain, établissant les devis et imposant les matériaux de construction. Or, tributaire des budgets, il choisit des matériaux existants qui, en général, donnent une oeuvre valable mais où l'es­thétique entre pour une quantité négligeable.
Pour être efficace, il faut donc à l'avenir que l'esprit même change. Les cités-champignons qui surgissent de partout sont tristes, dépourvues d'esthétique et de couleurs, et font de la polychromie une nécessite psychologique. L'architecte doit donc trouver naturel de s'adresser à un esthéticien avant d'établir son plan-masse.

Il se bâtit, à 10 km de Paris, à Créteil, une ville nouvelle pour laquelle, je crois, on a fait appel à vous. Comment se présente exactement la situation ?

VASARELY. - Il a été en effet décidé au sommet que l'on me confierait pour le Nouveau Créteil sinon la création inté­grale, du moins la surveillance de la polychromie, notamment pour les tranches à venir. Mais, d'une part, dans la partie de Créteil déjà construite, on ne peut plus rien faire. Et, d'autre part, tout ce qui est en cours de construction a été commencé dans l'esprit ancien. C'est-à-dire que chaque architecte travaille avec une équipe -- où du reste se trouvent souvent des « coloristes conseils », parce qu'on a entendu parler de cette idée de polychromie qui commence à germer - - qu'il estime «complète» et entend bien esquisser, puis exécuter, une certaine polychromie à sa manière. Je suis donc à Créteil en face de ces trois alternatives :
1. Un secteur où il n'est plus possible de ne rien faire, sauf à la rigueur enjoliver tel ou tel coin, ce qui n'a rien de bien original.
2. Le secteur en cours dont je viens de vous parler et pour lequel j'ai déjà eu des contacts avec un certain nombre d'architectes.
3. Un secteur où tout sera peut­être possible si les architectes me font signe en temps voulu. Mais depuis six mois, du côté de Créteil. c'est le silence !

•   Quels ont été jusqu'à présent vos rapports avec les architectes?

VASARELY. L'un de ceux que j'ai vu était tout à fait disposé à m'écouter, mais les bâtiments étaient construits et je ne pouvais intervenir qu'extérieurement en appliquant sur les immeubles telle ou telle gamme de jaunes ou de gris, tantôt en commençant avec les clairs en bas, tantôt avec les clairs en haut. Cette exécution est en cours, mais je ne peux pas parler dans ce cas d'« intégration » puisque les plans existaient au moment de mon intervention.
Un deuxième groupe, qui avait déjà élaboré sa propre polychromie sur maquettes, a causé davantage de difficultés : chacune de mes observations piquait plus ou moins au vif le « coloriste conseil » et la discussion ne pouvait guère progresser(un troisième groupe est venu ici me proposer sur maquettes une sorte de polychromie : j'ai remis en question la distribution des couleurs (les verts y abondaient alors que le Nouveau Créteil en aura davantage et *de plus beaux avec son parc naturel...), mais la base était bonne et je crois qu'il y a là une discussion possible.

•   Avez-vous rencontré des difficulés  « administratives » ?

VASARELY. -- J'ai écrit sur ce sujet une longue lettre au direc­teur de la Société d'Économie Mixte d'Aménagement et d'Equipement de la ville de Créteil (SEMAEC). Je lui demande notamment s'il est prévu un «budget polychrome ». Parce que s'il n'y en a pas, il ne faut se faire aucune illusion : on devra alors s'en tenir partout aux matériaux choisis (céramiques, pâtes de verre parce que c'est bon marché mais où il n'y a pratiquement pas de couleurs) ou appliquer des couches de peinture qu'il convient de renouveler tous les deux ans... et on pratiquera un «embellissement» dans le meilleur des cas, mais sûrement pas une « intégration ».

Les nouveaux matériaux auxquels vous avez lait plusieurs fois allusion au cours de notre entretien sont-ils techniquement et économiquement au point et prêts à être utilisés dans lu construction ?

VASARELY. - A vrai dire, non, et nous ne devons pas jeter la pierre aux architectes trop vite. Sur ce point la technologie n'est guère avancée : je pense notamment aux matériaux de synthèse qu'il faudrait rendre ininflammables. Parce que si les matières plastiques pouvaient être utilisées dans les conditions de sécurité définies par la loi, on pourrait imaginer des pans de mur coulés qui donneraient une polychromie merveilleuse. Nous ne sommes pas suffisamment informés de ce qui se passe dans les laboratoires, des  recherches et des trouvailles. J'attends beaucoup dans ce sens de cette Fondation que j'ai projetée à Gordes et qui devrait fonctionner d'ici deux ou trois ans pour faire la lumière sur un certain nombre de problèmes techniques capitaux qui se posent.

Si l'expérience de Créteil était poussée comme il conviendrait, ne pourrait-elle être suivie d'autres, plus commodément ?

VASARELY. - A supposer que nous obtenions à Créteil une véritable réussite, il n'y a peut-être pas de raisons pour que dans l'lle-de-France on ne fasse pas quelque chose de semblable. Mais elle ne peut en aucun cas être une expérience pilote multipliable à l'intini. Un exemple :à Nîmes ou en Avignon, les problèmes se poseront très différemment. L'architecture, le climat, la lumière (le soleil y est si fort qu'il « dévore » la couleur) obligent à repenser la question de fond en comble. Même à l'intérieur d'une ville, le problème change selon la fonction de l'endroit : pour les enfants d'une école, on fait autre chose que pour les retraités ; l'usine demande une autre polychromie que les lieux de loisirs ; les quartiers résidentiels doivent être plus calmes que les centres commerciaux. On sera moins violent côté sud que côté nord, parce que la lumière ajoute une vibration supplémentaire, etc. Ainsi pourra-t-on dégager de Créteil un certain nombre d'enseignements mais jusqu'à concurrence de x pour cent.

Vous évoquiez, clans votre livre Plasti-Cité (1), la nécessité de développer une nouvelle es­thétique dans (les domaines aussi peu coutumiers aux artistes que celui des signalisations routières. Faites-vous quelque chose clans cette direction?

VASARELY. -- Les rapports sont maintenant étroits et établis avec la Régie Renault qui assure la recherche fondamentale de deux prototypes de signaux routiers. Les problèmes techniques priment, de loin, ceux esthétiques qui, pour moi, sont résolus. Mais il fallait déterminer leur hauteur, la charpente nécessaire pour résister, par exemple, au vent, les systèmes de fixation. Ensuite il faudra s'attaquer aux problème, juridiques et savoir qui éditera ces signaux.
Pourront-ils, directement ou non. assurer la publicité Renault Faudra-t-il que je les signe ou non ? Pour le passage d'éventuelles commandes, les préfets auront leur mot à dire, l'administration locale... Vous voyez que nous ne sommes pas au bout de nos peines. Mais enfin dans peu de temps on possédera ces prototypes et, grâce à la grande entreprise, on aura progressé dans la résolution de problèmes purement techniques.

Ne croyez-vous pas justement qu'on doit beaucoup attendre, en particulier au niveau de l'expérimentation, de la grande industrie ?

VASARELY. - On a, en effet, de plus en plus de chances que des grandes entreprises se penchent sur le problème, parce que l'idée de nuisances visuelles a fait son chemin dans le public et préoccupe les responsables. Curieusement, c'est davantage du côté des artistes qu'il y a des réticences : peu d'entre eux -- et même parmi ceux qui se trouvent dans la direction que je préconise - sacrifient de leur temps pour se bagarrer, faire équipe et propagande pour cette cause comme je le fais. Mais je crois que de nouvelles équipes vont naître dans les prochaines années, en particulier dès que la voie aura été ouverte par un succès marquant. On peut aujourd'hui dire que l'idée de la polychromie, en France, a sérieusement démarré.
I. Ed. Castermann.


                              Projet de façade avec des pans de murs préfabriqués en polyester (noir, blanc ou multicolore).