Roger Vadim / André Parinaud
« Je vous demande pardon d’être vaniteux »
(Paru dans Arts, numéro 659, du 26 février au 4 mars 1958)

Vadim avec André Parinaud

Vadim est en lumière, dans ses réflexions, ce qui est peut-être le signe essentiel de la génération des J3  (Bernard Buffet, Françoise Sagan, Roger Vadim). Après Bernard Buffet, voici Vadim. Notre enquête sur « les J3 conquérants » passe en revue les chefs de fils de la jeune génération. Nous assistons en effet à la promotion des jeunes dont l'enfance a été marquée par la guerre et l'occupation.
Très tôt placé dans des circonstances où l'autorité des adultes était en défaut, ou nulle, ou ridicule, voire dangereuse, Vadim se soustrait très jeune aux disciplines familiales et scolaires, réagissant dans toutes les situations avec la plus grande initiative, et a pu très vite se juger l’égal des grandes personnes et même nier leur importance.
Vadim haït toute contrainte. Sa culture comme sa vie sont fondées sur son bon plaisir. N'ayant jamais appris à obéir et poussant très loin l’art de la désobéissance, Vadim a vécu dans les marges de la vie sociale. Doté d'un grand sens de l'observation, d'une intelligence aiguë, d'une élocution rapide, d'une dialectique quasiment orientale, il n'éprouve aucune peine à s'adapter aux circonstances.
Il n'est pas niable que dans ses films Vadim ait pris grand plaisir à mettre en images – on pourrait dire à exhiber – des situations « équivoques »  qui correspondent à ce qu'il croit être la vérité pour certaines  catégories de gens dont il est. Son immoralité existe dans la mesure où il se croit capable de trouver seul des solutions aux problèmes qui se poseront à lui.  
Vadim est le jeune metteur en scène qui a remporté un succès commercial exceptionnel avec : «Et Dieu créa la femme », film qui consacra Brigitte Bardot. Son second film : « Sait-on jamais ? » a mis en évidence son intention de mettre en images « les êtres de son temps ». Voici les réponses du jeune metteur en scène aux questions qui permettent de le situer dans le mouvement artistique actuel.

A.P. : Qu’espérez-vous du Cinéma en tant qu'homme, en temps qu'artiste ? Qu'est-ce qui vous intéresse dans cette profession et dans cet Art ? Pourquoi avez-vous décidé de faire votre carrière, au plein sens du terme, dans cette voie ?

R.V. : Sur un plan tout à fait personnel, j'éprouve un plaisir presque sensuel à pouvoir m'exprimer d'une façon pleine. J'ai l'impression d'être capable de réaliser cette vision que j'ai eue, par exemple dont je  vous ai parlé au moment où mon père est mort, Ou bien les milliers d'autres impressions que j'ai ressenti avec d'autres gens. Je pense animer des personnages, créer des images, le contenu de la scène, un décor ; c'est pour moi une sensation de plénitude et un repos physique, car j'arrive à m'exprimer entièrement.
J'ai trouvé un mode d'expression qui me convient parfaitement. J'adore écrire et en écrivant j'essaye de rendre dans la totalité l'expression physique que j'ai des choses, que je vois et que je ressens, Mais je dois dire que de pouvoir l'exprimer avec les personnages et une caméra me satisfait bien davantage. Donc, je recherche un plaisir personnel.
Maintenant, ce qui m'intéresse dans le cinéma d'une façon plus générale, c'est la difficulté à vaincre, c'est un mode d'expression qui jusqu'à présent est infiniment limité pour une raison commerciale ; un film coûte de l'argent, il est fait en fonction de combinaisons financières précises, ce qui freine les possibilités d’inspiration, et ensuite l’autocensure et la censure faite par les auteurs de films eux-mêmes souvent et par le public de tous les pays, limitent à 999/1000 la valeur du Cinéma. Il est donc passionnant de défricher un tel domaine et de dire quelque chose dans ces conditions.

A.P. : Auriez-vous pu faire autre chose que metteur en scène ?

R.V. : La peinture ne m’aurait pas satisfait, j’aurais eu l’impression d’être trop limité, mais romancier, oui, c’est la seule chose qui me semble offrir une ouverture et un sentiment de création analogue à la mise en scène.

A.P. : Quels sont les sujets qui vous passionnent ?

R.V. : J’aime les sujets assez simples, linéaires et qui ne vous obligent pas à traiter une histoire. Je n’aime pas ouvrir et fermer les portes. Je m’intéresse à montrer la façon dont chaque être humain se comporte dans certaines circonstances.
Un film où les gestes des gens doivent aboutir à un point défini comme une démonstration, parce que la construction dramatique l’exige, n’a aucune espèce d’intérêt.
J’aime donc les histoires banales,  car c’est dans ces situations conventionnelles que le contrepoint entre la façon d’agir des gens et ce qu’ils veulent dire ou faire peut le mieux s’exprimer.

A.P. : Croyez vous appartenir à une génération de metteurs en scène qui corresponde à l'évolution d'une technique ?

R.V. : Je me sens très à l'aise dans mon époque et j'aime l'exprimer. Les sujets et les prolongements des sujets que je peux traiter se marient bien avec la façon dont se comportent aujourd'hui les gens.
Je n'aurais pas de plaisir à réaliser un film historique sauf si par un biais j'arrive à trouver un parallèle quelconque avec le présent.
Techniquement on a presque tout fait. Il ne s'agit plus maintenant de faire bouger les caméras, mais d'animer les acteurs.
Ce qui compte au cinéma, ce sont les personnalités des metteurs en scène ; ce métier est facile, c'est le style qui donne la classe. La grande évolution du cinéma est que la parole est donnée à des gens qui ne sont pas seulement des techniciens.

A.P. : Êtes-vous passionné par votre époque et votre génération ?

R.V. : Ma génération a la chance de vivre dans un moment où le mouvement d'évolution va s'accélérant. La semaine, les mois, enregistrent plus de changements qu'autrefois un siècle. On a donc l'occasion de vivre plusieurs vies, ce qui est passionnant et les inconvénients sont moins graves que les avantages.

A.P. : Que croyez-vous apporter à votre génération et à votre métier ?

R.V. : J'apporte le courage de ce qui existe aujourd'hui ; la franchise de le montrer. Je vous demande pardon d'être vaniteux, mais je me fous éperdument d'être demain obligé de balayer les rues – c'est une image –, car je préfère gagner de l'argent et continuer mon métier. Et ce manque d'angoisse devant mon avenir me permet d'aller jusqu'au bout des choses.

A.P. : Artistiquement, croyez-vous ainsi apporter au cinéma un élément neuf ?

R.V. : J’espère  que certaines personnes seront sensibles à la façon dont je traite un sujet en passant d'une scène à une autre sans tenir compte ni des entrées ni des sorties et sans tenir compte de l'enchaînement qui explique les scènes les unes après les autres. J'ai horreur de passer mon temps à expliquer ; je laisse une scène en plein milieu pour passer six mois plus tard à la conséquence de ce que cette personne a dit ou fait sans autre liaison. Ce n'est pas par un souci de rapidité, mais pour une question de style. Je peux aussi bien m'étendre dans une scène et la tourner presque trop lentement au goût du public parce que une certaine lenteur est importante à la compréhension des personnages.

A.P. Vous êtes heureux de vivre ?

R.V. : Je suis un peu en retrait, ni heureux, ni malheureux, mais par moment très joyeux.
La dernière fois où j'ai été très heureux de vivre, je m'en souviens très précisément, c'était en 1947–1948. Et j'habitais rue de Seine, dans un petit hôtel. Je n'avais plus rien en poche et avec un camarade j'allais à la piscine Deligny et sans aucune raison j'ai éprouvé cette espèce de vraie joie de vivre, physique, sans arrière-pensée qui fait qu'on est heureux de marcher dans la rue ; c'était très net.

A.P. : Si vous deviez énoncer le danger essentiel qui  menace le cinéma français que répondriez-vous ?

R.V. : Le manque de sincérité et de cœur (de la part des metteurs en scène et des critiques, PAS DU PUBLIC).

A.P. : Quel est votre opinion sur la production cinématographique actuelle ?

R.V. : Des essais plastiques, esthétiques et techniques intéressants, mais terriblement fades et donnant souvent une FAUSSE IMAGE du monde actuel par peur de heurter la morale et par peur de la censure.

A.P. : Quelles sont les idées ou si l'on veut les valeurs que vous voulez illustrer cinématographiquement ?

R.V. : L’homme et la femme tels qu'ils sont aujourd'hui dans ce monde effarant, affolé, mais prodigieusement intéressant. Dans son désarroi, l'homme dévoile mieux ses qualités et ses défauts, son courage, sa lâcheté ou son hypocrisie (l'hypocrisie fille de la crainte, domine).

A.P. : Quel est le film que vous admirez le plus ?

R.V. : Trop pour les nommer.

A.P. : Quelles sont les œuvres musicales qui vous sont le plus chères ?

R.V. : Troisième et quatrième mouvement du concerto numéro 1 de Beethoven ; concerto numéro 2 de Rachmaninoff, et j’aime très souvent  Tchaïkovski

Quelques dates

Le dernier descendant français de Genghis Khan, conquérant tartare dans l'empire mongol vers 1180, se nomme Roger Vadim Plémiannikov. Il est né le 26 janvier 1928,  rue du Cardinal-Lemoine dans le cinquième arrondissement, mais son ancêtre n'est pour rien dans sa renommée présente. Il a préféré rendre célèbre son second prénom et tous les amateurs du septième art connaissent Vadim.
R.V. : C'est odieux de s’inventer un nom, cela m'aurait été désagréable difficile.  Plémiannikov en russe veut dire neveu. Lorsque l'empereur mongol partagea son empire, un de ses fils régna à Kiev. La succession royale se passera ensuite non pas de père en fils, mais d’oncle à neveu.
Il y eut en 1914 un Plémiannikov qui possédait en Ukraine des terres de la superficie d'un département et que la révolution força à se réfugier à Varsovie: il mourut en 1940 dans l'incendie de la capitale polonaise. Son fils naturalisé français épousa la fille d'un minotier de la Dordogne, et fut nommé consul de France en Égypte.

 Le couple mit au monde un fils : Roger Vadim. Le bébé inaugura en naissant le vaccin BCG de Calmette. Sa vie heureuse et gâtée se déroule en Égypte et en Turquie

R.V. : Nous étions riches, mes parents me comprenaient, ma petite sœur était délicieuse ; nous apprenions à lire et à écrire à la maison ; les jours coulaient sans histoire dans cette ambiance assez particulière des familles isolées mais choyées qui vivent à l'étranger, souvenirs qui laissent toujours l'impression d'un charme. 

Son enfance s'achève brutalement comme un éclair dans un ciel d'été. En 1937, la famille du consul est en vacances à Morzine en Haute Savoie. Dans la grande salle à manger de la villa à louer pour l'été le soleil entre avec force. Tout le monde est rassemblé pour le petit déjeuner du matin, on bavarde dignement, on s'embrasse. Soudain, un bruit de vaisselle brisée. Le consul vient de s'effondrer sur la table, renversant sa tasse. La mère s'est levée d'un bon, repoussant sa chaise, elle sait qu'une myocardite, conséquences du paludisme du typhus, guette son mari. Le petit Vadim, lui, a relevé la tête de son bol et ses deux yeux il photographie la scène : le désordre un peu bohème de la pièce, les dessins du papier peint, les gestes de panique, une succession de plans parfaitement établie, qui, de la mouche voletant au ras des tartines de beurre, du bol renversé, de la tête écrasée sur une soucoupe comme un Saint-Jean Baptiste sur son plat, aux mouvements hallucinés les témoins, compose une situation paroxystique.
Tous les sens du jeune garçon sont tendus, ils enregistrent l’odeur de son café au lait, le bruit des pas et des allées et venues, et puis le hurlement aiguë, terrible, aux limites de la folie, que pousse la petite fille brisée, terrorisée.

R.V. : Si aujourd'hui je devais tourner une scène de mort subite, je la reconstituerai exactement de la sorte. Chacun était exactement en situation.  Une perfection dans l'horrible à la frontière du normal, une image pleine dont je n'ai jamais retrouvé l'absolu intensité. »
C’est le cri de ma sœur qui a déclenché en moi la réaction peut-être la plus importante en date, de ma vie, et qui me fait dire aujourd'hui qu'à partir de cet instant j'ai commencé à être quelqu'un d'autre. Ma sœur hurlait et n'arrêtait pas. Un cri de bête qui vous prenez, qui vous obliger presse que vous accordez à sa peur. J’ai voulu résister ; j'ai fait un très gros effort, j'ai failli me dominer et puis brusquement j'ai flanché et le Crimée sortie du vent… Je m’en suis voulu et je me suis maîtrisé très vite. On a envoyé ma sœur alerter le docteur. Sans rien dire, je me suis emparé d'une bicyclette de femme et par un raccourci, je suis arrivé deux minutes avant elle c'était ma revanche. 
Dans les quelques années qui suivirent, Vadim, puisqu'il faut l'appeler par son nom, accuse les traits principaux de son caractère. Le commentaire qu'il donne lui-même de la formation de sa personnalité, est une remarquable leçon de lucidité, J'allais presque écrire d'exhibitionnisme, donc il commande jusqu'au menu détail les facettes d'une intelligence qui aime se reconnaître elle-même.

R.V. : Le signe qui me caractérise d'abord est peut-être le fait que je n'ai jamais éprouvé d'admiration pour quelqu'un, c'est le seul sentiment que je ne peux avoir. Sans doute parce que je n'en éprouve pas à mon égard, non plus. J'emploie le mot admirer dans son sens total, c'est-à-dire l'admiration qui fait que l'on oublie  Au moins pour un instant les aspects variés et même la totalité d'une personnalité pour uniquement en subir le charme, l'intelligence, et reconnaître cet attrait à 100 %. Ce qui me gêne dans mes rapports avec les gens c'est que je sais que toute vérité, mais jamais complet et que dans le caractère de quelqu'un il y a toujours la part du mal, de réussite, de chance, disons de manque. Aussi, j'ai un sentiment de retrait perpétuel vis-à-vis des hommes et des autres et la partie d'un caractère qui n'est pas digne d'admiration m'a toujours gêné pour admirer un être .

A.P. : Voilà qui est très différent des réactions courantes de l'enfance. Comment l'expliquez-vous ?

R.V. : Dans mon enfance, je n'ai jamais su ce qu'était une grande personne. Elles n'ont pas eu d'influence réelle sur moi. Il me semblait que mon existence ne pouvait en aucun cas dépendre, en dehors des questions matérielles, de ce que les grandes personnes pensent ou peuvent dire. Avec mon père je n'ai jamais eu le sentiment d'avoir un père comme avec ma mère d'avoir une mère. Ils étaient simplement des êtres d'une grande évolution pour qui j'avais une grande amitié, une sorte de complicité à la fois très distante et très chaude, une complicité, oui c'est le mot qui me semble le meilleur. Quand je repense à certains moments où mon père me lisait des histoires d’Emile le Détective, ou à certains contacts dont je peux me rappeler, c'est peut-être une des personnes avec laquelle j'ai pu avoir le plus de communion. 

Lorsqu'il parle, Vadim mime avec ses mains qu'il a longues et avec des gestes d'une onctuosité orientale.

R.V. : Jeune, j'ai connu des gens célèbres depuis Gide jusqu'à Cocteau, en passant par les hommes politiques, mais jamais je n'ai éprouvé le sentiment de sécurité qui est agréable, en me disant : « voilà au moins qui m’indique quelque chose, je peux partir dans un sens …  Jamais je n'ai trouvé, jamais je n'ai eu la sensation d'être en présence de « quelqu'un ». Ce sont tous pour moi des « gens » ou bien si vous voulez des enfants dans un monde d'enfants. Je cherche encore des hommes.

A.P. : Y- a-t-il des idées ou des actions qui méritent le don de soi ?

R.V. : Certainement, mais par une forme évoluée de narcissisme, je ne m’intéresse qu’aux événements qui me touchent personnellement. Il ne s’agit pas d’égoïsme, mais peut-être  le désir de ne pas être dupe. Cela dit, le don de soi peut aller très loin. 

Ce refus de l’autorité  - ce mépris peut-on dire – lui vient peut-être de la vie de bohème : il connut dix-huit écoles  communales, lycées et collèges en cinq ans, durant l’occupation. Sa mère remariée tenait alors une auberge de jeunesse près de Morzine. Paresseusement  Vadim s’installa dans l’instabilité.
Inscrit à l’école universelle, le jeune garçon, est livré entièrement à lui-même.

R.V. :  Pour apprendre les mathématiques, la chimie, même si c’est contraire à ma nature, il suffit de bien réfléchir pendant huit jours pour comprendre le système et cela devient très facile. Dès que j’ai apprécié le principe je suis devenu fort en maths par paresse ! … J’avais une certaine facilité et la classe m’ennuyait beaucoup. Dès que je le pouvais, j’allais au cinéma. Les projections commençaient dès le matin et j’échafaudais des combinaisons invraisemblables pour sécher un cours. J’accomplissais une vraie gymnastique de l’esprit pour inventer des motifs, exercice d’ailleurs qui m’a beaucoup servi par la suite. J’ai vu à cette époque des quantités de films – certains très bons.

En neuf mois il étudie le programme de la seconde et de la première. Il passe la première partie de son baccalauréat, l’année où Paris est libéré et voit l’entrée des chars de Leclerc. Sa mère lui demande d’entrer aux sciences politiques sur les traces de son père. Il préfère se présenter à Charles Dullin qui, à la première audition, l’engage pour un petit rôle  dans « Le Faiseur ».

R. V. : «  Je le faisais rire, il avait pour moi une certaine amitié retenue. J’ai joué ensuite dans « L’Avare » Le rôle de Brindavoine, dans « Le Roi Lear », « Le Soldat et la sorcière » de Salacrou. Je me demande comment j’ai pu vivre alors, sans accomplir aucun acte malhonnête. Je voyais en tout cas les gens les plus agréables et mon existence était totalement libre. C’était la vie de bohème, « c’était formidable ». Je n’oublierai jamais cette licence des mœurs et des esprits, cette incroyable richesse de rencontres et aussi cette simplicité, cette austérité des conditions de vie. Un des moments privilégiés de l’histoire qui m’a beaucoup marqué. »

Dans son chalet de Morzine sa mère hébergeait résistants, juifs, communistes qui tentaient ensuite le passage en Suisse. Bientôt Vadim leur sert de guide. Il se souvient aujourd’hui surtout de sa peur, mais il craignait moins les sentinelles allemandes que l’ombre nocturne des arbres.

R.V. : Quand la frontière était passée j’abandonnais le groupe et revenais sur mes pas. Il me fallait skier et traverser seul la montagne. Je tremblais alors tout au long du chemin, poursuivi par la lune et ses ombres. Belle époque cependant. Je n’ai jamais été aussi libre.

Si l’ambiance du théâtre plait à Vadim, le métier d’acteur lui parait fastidieux ; un peu avant la mort de Dullin il quitte la troupe. Il vient d’ailleurs de rencontrer le metteur en scène Marc Allégret qui lui a promis un rôle  dans un film qui d’ailleurs ne se fait pas. Vadim souffrant se réfugie près de sa mère, profite de son inaction pour écrire une histoire qu’il soumet à Allégret. Une idée de film nait. Elle avortera, mais une carrière commence pour Vadim. Durant trois ans il s’attache à Allégret, travaille à plusieurs scénarios, apprend le métier d’assistant et fait ses armes de patience au cinéma. Le premier film auquel il était intéressé devait se nommer « Les lauriers sont coupés ». Il devait lancer une jeune starlette du nom de Brigitte Bardot. Elle ne recueillit jamais ses lauriers puisque le film fut pas terminé. En 1952 cependant Vadim épousa Brigitte.
Entretemps, écœuré des milieux cinématographiques et de son travail  de « nègre », le jeune futur metteur en scène entrait à « Match » comme reporter. Il y restera deux ans et demi.

R.V. : J’étais content de mon travail. Je m’occupais de la vie artistique, de la danse, des gens célèbres, mais j’étais très malheureux, j’étouffais.

Il flirte toujours avec le Cinéma, collabore à l’adaptation et à la mise en scène de «Juliette », « Futures vedettes », « Cette Sacrée Gamine », « En effeuillant la marguerite ».  Enfin la chance ! On lui propose d’embrayer comme metteur en scène avec  « Dieu créa la femme ».

R.V. : Ce film a été le fait d’un concours de circonstances assez étonnant … D’abord il y avait eu mon mariage avec Brigitte… plus qu’un roman en soi ! Mon grand désir alors  était d’empêcher  Brigitte de se laisser aller au découragement. Elle était dans une situation très délicate. Elle avait eu un succès publicitaire après ses premiers films – d’ailleurs mauvais-  mais qui avait suscité des reportages dans différents journaux, car elle a toujours été un personnage et au premier abord elle avait séduit. Puis Brigitte s’était heurtée aux producteurs, et peu à peu toutes ses consœurs  l’ont dépassée, les rôles étaient donnés sous son nez à la petite Nicole Berger, à Etchika Chourreau. Elle était très découragée au point qu’elle ne voulait pas continuer, car elle n’avait pas de vraie vocation d’actrice. J’ai tenu bon pour elle ; c’est alors que j’ai rencontré Raoul Levy qui m’avait promis d’écrire le scénario  des « Bijoutiers du clair de lune » pour Marina Vlady avec un rôle pour Brigitte. L’histoire est tombée à l’eau, mais Raoul Levy est revenu à la charge et, un jour, il a eu l’idée de me proposer une mise en scène. Or je venais de voir un des derniers films de Brigitte. « La lumière d’en face », que je trouvais très mauvais, mais qui était sauvé par une séquence de trois minutes où elle était extraordinaire. J’ai essayé de convaincre le producteur que c’était de cette manière qu’il fallait désormais l’utiliser. Voici si vous voulez l’embryon né « Et Dieu créa la femme ».
On a alors choisi un sujet  inspire d’un fait divers, lu dans un livre, mais le scénario a provoqué une levée de boucliers : « Vous êtes fous, c’est anti-commercial, cela ne veut rien dire ! » C’est par hasard que nous avons appris que Jürgens était libre à Munich. A 8 heures, nous étions dans le train avec Levy, mais le rôle que nous pouvions offrir à Jürgens dans le film était épisodique. Il n’intervenait que pour montrer que la petite n’était pas intéressée par l’argent, que ce n’était pas un caractère d’exception, mais une fille normale.
A Munich nous n’étions pas gais car on se demandait ce qu’on allait proposer à Jürgens. A ce moment là quarante scénarios lui étaient offerts. Eh bien, on l’a eu ! En vingt-quatre heures,  on a modifié, agrandi, transformé le rôle ; je lui ai parlé, il a été épatant, peut-être cela  l’amusait-il d’avoir vingt millions pour trois semaines et de tourner avec Brigitte à Cannes. Peut-être était-il intéressé de jouer avec une jeune fille nouvelle.
Je lui ai raconté l’histoire et pour la première fois de sa carrière il a accepté  sur un synopsis embryonnaire de cinquante pages de signer sans se réserver le  droit de regarder le scénario. Ensuite, durant le tournage, il a été impeccable, il s’est rendu compte que le film était pour Brigitte, mais il n’a pas pipé. C’est une des rares fois où j’ai été impressionné par un personnage au cinéma.
Le film a commencé au milieu de l’inquiétude  générale. J’ai eu des heurts sans arrêt avec le producteur. Il a été cependant assez intelligent pour me laisser agir comme je l’entendais, mais il était très inquiet.
Quand le film a été monté, les ennuis de censure ont commencé, ce qui m’a beaucoup surpris ; j’avais vu accepter tant de films – dont certains auxquels j’avais collaboré - où vraiment les fesses et les seins étaient montrés d’une façon aussi vulgaire que possible, que je ne pouvais pas penser  avoir des difficultés  avec un film où toutes les situations sensuelles étaient justifiées et provoquées par le personnage lui-même. 
J’envisageais que les  critiques qui me diraient : «  Votre film n’est pas bon. Il est mièvre et édulcoré », mais je n’aurais pas imaginé que des gens proclament : «  C’est pornographique » !
Cette position de la censure a été également celle d’une  partie du public et de la critique ; ce fut une déception. Mais d’autre part, ce film a eu un beau succès en France et une éclatante réussite à l’étranger. En trois semaines, dans un seul cinéma de New York, la recette par producteur a égalé celle de toute la France jusqu’à ce jour. « Et Dieu créa la femme », de toute la production américaine de l’année, est au quatrième rang des recettes ; événement qui n’est arrivé avant la guerre qu’une fois pour un film français avec « Mayerling ». Même phénomène au Japon, en Angleterre, dans les pays scandinaves et en Allemagne…
J’attribue ce succès d’abord au personnage de Brigitte, physique d’abord, puis à son rôle qui lui permettait de s’épanouir totalement  et de montrer ce qu’elle avait au fond d’elle d’angoisse, de dynamisme, de sexualité, de confiance et d’inconscience autrement dit très exactement tous les éléments que voulait supprimer la censure, un personnage montré sans excuses et totalement libre dans son comportement sexuel. Je n’ai jamais voulu peindre la jeune fille 1957, mais je pense que le personnage d’exception n’aurait pas pu exister à une autre époque que la nôtre. 

A.P. : Que prouve ce succès ?

R.V. : Que le film a éveillé un profond écho. Le principal fait de l’après-guerre est marqué par l’évolution de la mentalité de la jeunesse. Jamais le fossé n’a été aussi grand par exemple entre  parents et enfants. Il est bien évident que les leçons de morale  ne pèsent pas lourd devant les évènements que nous vivons quotidiennement. On ne croit plus à rien. Le code des valeurs traditionnelles à un petit air suranné. L’amour est une victime de cette situation. Les filles ont une sensualité débridée, les garçons cachent leur âme romantique sous un cynisme habile. Cette morale perdue qui les livre à eux-mêmes et à la solitude, voici la marque du fossé entre les générations. Je ressens particulièrement cette réalité nouvelle, ma vie m’y a préparé. 

A.P. : Mais le nihilisme est-ce une fin en soi, qu'elle sera l’issue de tout cela ?

R.V. : je ne suis pas philosophe. Je tente seulement de montrer ce que je vois, d’expliquer ce que je sais  avec des images, mais je ne suis pas pessimiste. J’ai réussi à bâtir ma personnalité, à donner aux gens l’impression que je suis une valeur. Cette génération permettra aux jeunes de s’affirmer.