Takis / André Parinaud
« L’avenir est dans la collaboration de l’artiste et du savant »
(Paru dans La Galerie, numéro 121, novembre 1972)

 

Le 22 septembre s’est ouvert au C.N.A.C. l’exposition des œuvres de Takis. Nouveau Prométhée, ses « signaux », « télesculptures », « fleurs cosmiques » sont aujourd’hui reconnus des deux côtés de l’Atlantique. Pourtant en 1942, il était suspecté par la police athénienne pour ses sympathies politiques, simulait la maladie afin de ne pas rejoindre l’armée et, impuissant devant Le dénuement de ses proches, vendait ses chaussures pour ne pas mourir de faim.

André Parinaud : Takis en racontant votre découverte des signaux dans « Estafilades » vous écriviez : « nous avons chassé du désert les symboles sacrés et nous les avons remplacé par des yeux électriques ». Est-ce une constatation pessimiste ?

Takis : C’est en 1954 que je me rendais en France et en Angleterre pour la première fois. A la gare de Calais j’ai ressenti un choc devant l’amoncellement des rails, des tunnels, des signaux lumineux. Chez nous la technologie  était encore pratiquement inexistante et je n’étais jamais sorti de Grèce auparavant. Je réalisai soudainement  que les signaux avaient envahi le paysage moderne, que nous étions entrés dans l’air électronique. Devant le conditionnement inéluctable – qui pouvait rapidement devenir déprimant – il fallait réagir avec les moyens de notre temps, lutter à armes égales. J’ai donc ressenti comme une évidence la nécessité d’utiliser la technologie pour m’exprimer. Cette prise de conscience de l’espace vital est d’ailleurs partagée par de nombreux artistes originaires des pays économiquement sous-développés : Gabo, Pevsner, Moholy Navy, Schoëffer.

A.P. : Il s’agit donc pour l’artiste de s’approprier les techniques les plus avancées pour les charger d’un contenu nouveau, esthétique ?

T. : L’œuvre d’art n’a jamais été un simple objet de contemplation. C’est aussi le moyen de communiquer une idée, de véhiculer un message. Lorsque l’on considère certaines statistiques selon lesquelles l’espace vital individuel en l’an 2050 sera de 80cm2, on conçoit que l’objet, même l’objet moderne, tende à disparaître. Il faudrait dans l’avenir une image qui n’occupe aucun volume concret, qui survienne et disparaisse à volonté.la sculpture immatérielle (ondes magnéto-lumineuses projetant une forme qui, telle la musique remplira toute la pièce pour une durée limitée) sera bientôt réalisable. Or cette forme de sculpture visible et invisible me paraît être celle qui convient le mieux à nos contemporains. Sans nier les contraintes de la vie moderne elle les rend moins aiguës. On parle beaucoup de pollution. Il faut aussi parler de la pollution de la vision.

A.P. : Et mettre l’art à la portée de chacun ?

T. : Plus la nature disparaît et plus l’art est nécessaire. La sculpture immatérielle sera d’un coût  très modique comme le furent les 3000 signaux édités en Angleterre et vendu 100f pièce. Il n’est plus nécessaire dans le contexte actuel de posséder un objet unique, signé, d’un prix élevé. Mais un tel effort, s’il reste destiné aux particuliers ne signifie rien, quelque soit  le nombre des acheteurs.

A.P. : Voyez-vous un moyen de changer l’environnement collectif ?

T. : Oui, en favorisant la collaboration de l’artiste et du savant. Tous deux font des découverts, ni l’un ni l’autre n’a la prééminence, pourquoi ne se rejoindraient-ils pas ? En outre l’ambition de l’artiste lui permet de prévoir plus rapidement les conséquences es désastreuses de certaines découvertes, d’un quelconque bouleversement’ voyez les divers manifestes publiés en Russie dans les années qui suivirent la révolution d’octobre. En 1968 le Massachussetts Instituteur Technology a créé un centre d’études  visuelles.C’est un hongrois, élève de Moholy Navy qui dirige ce centre où j’ai moi-même été invité en 1968/1969. Mais ce n’est pas un hasard si cette initiative n’a vue le jour que huit ans après l’e plait de Gagarine.
Toutefois l’idée d’une collaboration quasi-totale de l’art et de la science est aujourd’hui acceptée.

A.P. : Par exemple ?

T. : La machine dont le prototype sera exposée au C.N.A.C.  En 1957, à Venise, je fus frappé par l’oscillation des gondoles amarrées le long des canaux. J’imaginai qu’il me serait possible, un jour, d’utiliser cette force cosmique. Mais c’est au M.I.T., avec l’aide de Shaqiri et son assistant, Aïn Sonia, que fut mise au point une roue gonflable à la mer, émettant des signaux lumineux à l’aide d’une magnéto. C’est l’oscillation de la mer elle-même qui imprime à la roue un mouvement giratoire, lequel entraîné la magnéto. On pourra donc utiliser cette machine pour le balisage des canaux, les prévisions météorologiques, etc. Mais aussi pour animer une piscine.

A.P. : Où s’arrête la conquête de l’univers ?

T. : Il n’y en a pas, il ne doit pas y avoir de limites pour l’artiste ni dans l’utilisation de la technologie, ni dans celle des forces cosmiques. Je l’ai déjà démontré avec les électrons aimantsT , les lignes parallèles, les fleurs cosmiques. La lumière merveilleuse engendrée par ces lampes à mercure n’existe dans la nature qu’au coucher du soleil. En procédant ainsi, étape par étape, l’artiste agira peu à peu non seulement sur son époque mais sur le devenir.