François Stahly / André Parinaud

« L’artiste dans la cité doit obéir  à des lois d’harmonie »
(Paru dans Galerie des Arts n° 55, juillet août 1955)


François Stahly avait exposé il y a deux ans dans notre revue, le bilan de son expérience américaine. Il est un des très rares artistes français qui aient aux États-Unis collaboré avec des collectivités, municipalités, universités et groupes industriels.
Il avait alors exposé comment les Américains concevaient la collaboration entre les artistes et le monde industriel. Il avait terminé cet entretien en regrettant qu’en France il n’en soit pas de même. Nous avons voulu faire le point.

André Parinaud : Les artistes qui acceptent de travailler pour la cité doivent-ils se soumettre à un code esthétique particulier ?

François Stahly : L’art contemporain est souvent un témoignage personnel et quelquefois un cri, une violette indignation, voir une monstruosité qui répond à la situation intime d’un artiste ; œuvre qui n’a pas forcément sa place sur les espaces publics.
L’artiste de la cité doit obéir à des lois d’harmonie. Une sculpture doit avoir une proportion. Elle doit s’insérer dans un ensemble. Elle peut même constituer un élément choquant par sa force, sa taille ou ses rapports internes, mais elle n’est pas là pour « raconter » une histoire personnelle. Chaque artiste doit se demander s’il est fait pour se manifester sur une place publique.
Un artiste qui choisit où accepte la commande sociale  – que cette commande lui vienne d’une collectivité où d’une industrie – doit accepter de s’intégrer sans les lois de l’ensemble. C’est une discipline assez dure, c’est un renoncement qui donne un grand stimulant.

A.P. : Quelles sont les valeurs que l’artiste de la cité doit accepter ?

F.S. : Je pense que ce sont les valeurs des grands rapports ; des valeurs d’incorporation possible ; des valeurs d’harmonie entre beaucoup d’éléments dont certains ne viennent pas de lui-même. Mais, cependant, il ne faut pas aller trop loin ; il y a quelque part une émotion très personnelle qui doit être conservée. Même dans une œuvre de dimension architecturale, il doit y avoir degré d’aventure subjective et individuelle qui lui donne vraiment une sensibilité particulière, et c’est sur ce tranchant que « joue » une œuvre dans la cité.
Une sculpture architecturale est comme une sorte de diapason qui au centre d’une collectivité donne le La de l’harmonie de l’ensemble. C’est un point focal, une espèce de nœud d’expression que résume, en quelque sorte, le lieu en entier. Le rêve serait évidemment que l’artiste crée de toutes pièces son architecture et son lieu.
Je me suis rendu compte de la réalité de ce problème dans un travail récent pour la fontaine des Floralies, où je m’insère dans un paysage, comme je l’avais réalisé dans le parc Nelson Rockfeller à New York, où le Gouverneur m’a donné toute possibilité de choisir le lieu, de situer ma sculpture dans un paysage, de modeler le paysage, de créer véritablement une ambiance dans le parc.
On a mis un  bulldozer à ma disposition pour que je modèle le terrain et crée un paysage pour ma sculpture.
Là j’ai connu une véritable expérience ; c’est l’avantage des grands moyens et aussi de la compréhension du promoteur qui donne à l’artiste la chance de créer son ambiance en toute liberté, c’est vraiment quelque chose d’extraordinaire, toutes les circonstances convergent vers un point où j’ai pu agir complètement à mon goût.

A.P. : Considérez-vous que beaucoup d’artistes aujourd’hui ont la volonté et la disposition d’esprit de « jouer » le jeu dans la cité ?

F.S. : Je crois que dans la jeune génération… il manque un certain effort de discipline. Beaucoup d’artistes se contentent d’un happening ou d’un effet publicitaire extravagant, créent une sorte de « choc » comme je l’ai vu récemment en Amérique, avec le Minimal art, où des formes très simplistes sont considérées comme une véritable œuvre d’art. La cité ne doit pas recueillir les « brouillons » et les « recherches ». Souvent la presse et l’excitation de quelques critiques sont responsables d’un engouement qui compromet tout un mouvement !

A.P. : Vous dénoncez une supercherie publicitaire qui consiste à promouvoir des œuvres qui sont à l’art ce que la mini-jupe est à la grande  couture ?

F.S. : C’est tout à fait cela, il y a là un danger d’abord, parce que l’on abuse le public, ensuite parce qu’on crée une  fausse notion de l’œuvre d’art qui peut même corrompre l’esprit des artistes. Mais la chose la plus attristante c’est qu’on abuse de la sensibilité qui est née dans beaucoup de couches populaires et qui se détourne de l’art contemporain, parce qu’on va dans le sens d’un snobisme scandaleux ! C’est un des rôles de l’artiste de dénoncer ce snobisme là. Et la véritable avant-garde, c’est peut-être de savoir résister à cette tentation. !

A.P. : Connaissez-vous des expériences privées intéressantes ? Est-ce qu’il existe un industriel qui donne sa chance aux artistes et aux arts dans une voie de recherche ?

F.S. : La question que vous posez est intéressante, et il y a en effet certains organismes et certains responsables qui luttent pour l’art contemporain. Je citerai le directeur de la Caisse des Dépôts. Monsieur Lantois qui a passé de nombreuses commandes à beaucoup d’artistes contemporains et à pris beaucoup d’initiatives pour introduire l’art dans des complexes d’habitants.
Je crois qu’il faudrait inventer un tableau d’honneur dressé par les artistes citant les industriels ou les grands fonctionnaires qui sont ouverts aux arts nouveaux. C’est ainsi que je citerai Mr Vibert qui est à la tête de l’O.C.I.L., qui lui aussi a beaucoup fait pour les artistes. Mais c’est à vous journalistes de faire une enquête.

A.P. : Nous allons la mettre en chantier ! Mais pouvez-vous citer une expérience personnelle d’intégration d’un sculpteur tel que vous dans un complexe industriel ?

F.S. : Sur l’ensemble du front de Grenelle, la Commission des Sites et Bernard Zehrfuss m’ont demandé de concevoir une cheminée pour une usine de chauffage urbain qui s’incorpore dans le paysage parisien tout en respectant des normes très strictes, notamment les cotes de danger, de tirage, de diamètre qui sont impératives et dans lesquelles il faut s’insérer. Il y avait là, quelque chose à trouver entre les impératifs industriels et la sensibilité artistiques ; une forme qui réponde à la fois à la fonction et au besoin de beauté.
C’est un travail dur et ingrat. J’ai finalement conçu une cheminée de 130 mètres de haut qui est comme un signal.

A.P. : Quelle autre expérience avez-vous tentée dans ce domaine ?

F.S. : En Amérique, j’ai travaillé avec la plus grande industrie américaine d’acier et d’aluminium qui a voulu faire, devant son usine, près de Los Angeles, une fontaine avec ses matériaux en acier inoxydable. J’ai eu à cette occasion des rapports très intéressants avec les industriels qui mettaient à ma disposition moyens, finances et aussi confiance pour me laisser m’exprimer comme je le désirai.

A.P. : Est-ce que seul l’argent explique les rapports qui s’établissent aux Etats-Unis entre les artistes et les industriels ? Pourquoi les industriels français sont-ils si peu coopératifs ?

F.S. : Je pense en effet qu’en Amérique, beaucoup de dépenses peuvent se justifier dans un budget, soit publicitaire, soit de collaboration culturelle, et sont déduites des impôts, ce qui fait que les gestes sont plus faciles. Mais il y a beaucoup d’autres moyens de dissimuler les bénéfices. En réalité le bon plaisir des « riches » est justement l’art. La vérité est que les industriels ont une formation mentale différente. Il faut dire qu’il y a une fantastique curiosité pour l’art en Amérique, que nous n’avons pas encore éveillée en France. En Amérique, un artiste, arrive dans n’importe quelle localité, la première chose qu’on se demande, c’est qu’est-ce-que nous pourrions tirer de lui ? Qu’est-ce qu’il pourrait nous donner ? Tandis qu’ici, un artiste se demande plutôt : Qu’est-ce qu’on voudra bien me donner … « C’est une disposition d’esprit différente. Même les artistes peu connus, ont leur chance à l’échelle de leur importance, à l’échelle de leur expérience.
Il y a chez les Américains  un désir de participer à une activité, à quelque chose qui se crée, qui se fait, qui se transforme, qui s’exprime sans cesse.
C’est là où se manifeste vraiment la vitalité de ce pays, mais cela ne doit pas empêcher les artistes français d’agir. C’est peut-être même à eux de prendre des initiatives.

A.P. : Parlez-nous de l’expérience que vous réalisez justement près de Vaison-la-Romaine, sur les demi-hauteurs du Mont Ventoux.

F.S. : Mon théâtre de plein air … C’est un théâtre que j’imagine comme un lieu de spectacle total ; et qui serait à la fois une sculpture dans laquelle on se trouverait bien, dans lequel on pourrait circuler, que l’on devrait voir de loin, voir de haut, qui serait également un lieu d’exposition, avec une scène ou un fond pour un concert ou même pour une pièce dramatique.
C’est une idée expérimentale que je réalise lentement avec mes propres moyens, et avec des jeunes qui viennent de tous les coins du monde me donner « un coup de main ». Nous allons y travailler cet été ! Nous avons pris comme centre d’intérêt un village abandonné à Crestet, petit village fortifié, où il n’y a plus que cinq habitants. C’est un très beau site, en pleine forêt, sur une pente. J’ai moi-même créé des routes pour accéder au théâtre. Ces chemins d’ailleurs ne sont pas des routes. J’ai cherché des tracés, à travers la forêt, pour donner des sensations de promenades et de découverte du paysage. C’est là un domaine tout nouveau que j’ai découvert : modeler un paysage.
Je souhaiterais proposer une nouvelle fonction à l’artiste que le sculpteur devienne architecte paysagiste, qu’il joue sur tous les claviers de la vie. L’artiste a toujours été un élément social et engagé, nous devons retrouver cette situation, très humblement je m’y essaie. La ville de Paris avec l’organisation internationale des Floralies en 1969, a décidé de faire un grand parc, une sorte de Bagatelle du XXe siècle, qui se retrouvera dans le bois de Vincennes , derrière le Château.
Il est certain que nous n’avons rien créé dans notre siècle qui puisse se comparer aux créations faites sous Napoléon II au Bois de Boulogne. Il est très heureux que l’organisation des Floralies ait profité de collaborer avec la ville de Paris pour créer là, un ensemble jardins, lacs, paysage qui restera après l’exposition.
Le point le plus spectaculaire certainement, sera une fontaine, que l’on m’a demandé de concevoir. Imaginez une chute d’eau du haut d’une sculpture de 7 mètres de tr ès loin.

A.P. : Vous aviez également un projet de signal, il y a deux ans pour le Rond Point de la Défense.

F.S. : Le Syndicat des Aciéries de France m’avait proposé de réaliser une aiguille en acier inoxydable de 90 mètres de hauteur qui devait être un signal sur la place de La Défense – ce projet avait été déterminé avec  Bernard Zehrfuss, Hervé Protin, directeur du District de la Défense –  mais entretemps Nicolas Schöffer et la firme Philips ont conçu le projet d’une tour de 300 m de haut, lumineuse, mobile, merveille de la technologie électronique de notre époque. Le projet m’a enchanté et j’ai tout de suite dit aux Aciéries de France : « Je renonce, Schöffer a trouvé mieux. »

A.P. : Position bien rare.

F.S. : Pourquoi un artiste n’aurait-il pas de bon sens !