La révolution par le Lumino

(Paru dans Galerie des Arts n°63, 15 janvier 1969)

Nicolas Schôffer et le département « Ambiance programmée » Philips, viennent de présenter à la galerie Lacloche, le lumino, une création de Nicolas Schôffer; le sculpteur de lumière, et cybernéticien de renommée mondiale, a inventé un appareil qui, commercialisé, met en évidence l'importance que les conceptions nouvelles de l'art ont prise dans notre société.


André Parinaud - Dans quelles circonstances avez-vous été amené à créer le Lumino, quelles étaient vos intentions ?
Nicolas Schöffer - J'ai commencé mes recherches en 1955, pour réaliser un objet qui permette de socialiser l'oeuvre d'art. La technologie moderne, n'est pas un danger, bien asservie, au contraire, c'est un moyen extraordinaire pour assurer le développement de la recherche artistique, de la création, et qui permet également de trouver des solutions pour socialiser l'oeuvre d'art.
La société bourgeoise répressive - c'est un mot, lancé par Marcuse, qui est très à la mode, mais qui est justifié, - s'est emparée de l'art et l'a aliéné, sur le plan social et sur celui de la créativité. La produc­tion artistique est au service de spéculations qui ont transformé l'oeuvre d'art en objet de commerce. Ce phénomène a corrompu à la fois la création artistique et les artistes qui sont obligés de composer avec les possédants de cette société et de fournir des produits susceptibles d'être des objets de spéculation, c'est-à-dire désocialisant l'art, si l'on veut.
J'ai depuis toujours décidé de lutter contre cet état de choses. Dans le domaine esthétique, le mien, j'ai toujours cherché des solutions de socialisation.
Pour moi, il y a deux aspects de cette socialisation qui sont , soit créer des grandes stuctures de programmes à l'échelle des grandes agglomérations urbaines,  qui permettent Ia distribution des produits esthétiques sous forme de spectacles diversifiés, constamment variés, grâce à la cybernétique, au plus grand nombre, c'est à dire tous les citadins, soit introduire sur une échelle toute petite, dans la cellule, un produit industrialisé et industriellement connu, très bon marché, à la portée de tous.
Le Lu mino, c'est justement cette solution. Il y en a d'autres. J'ai réalisé en 1958 la première boîte.

A.P. - Quel est le but pratique du Lumino ?
N, S - Le but pratique;, c 'est simplement de créer une oeuvre d'art qui puisse être  industrialiséparce qu'elle industriellement conçue.  On ne peut pas  industrialiser une oeuvre d'art conventionnelle, on peut la multiplier mais si une gravure, par exemple, n'est pasun concept industriel contemporain,le Lumino en est un. C'est a dire le système électro -mécanique, une lampe récemment découverte de grande puissance et de faible consommation, et un système de rétro-réflexion.
Tous ces éléments permettent une conception industrielle, et l'utilisation des matériaux contemporains. Ils permettent essentiellement enfin de réaliser une oeuvre d'art basée sur les concepts pour lesquels je lutte également, qui sont que les techniques nouvelles, les matériaux nouveaux doivent esthétiquement permettre de donner un dynamisme actuel à l'espace, à la lumière et au temps, et de remplacer les techniques ancestrales largement périmées comme la peinture de chevalet, la sculpture de chevalet, qui sont à l'art ce que les véhicules hippomobiles sont à la circulation.

A. P.- Comment voyez-vous son utilisation ?
N, S, - C'est une sorte d'outil dans l'aménagement d'une cellule d'habitation, et chacun la mettra à la place qui lui semblera la plus avantageuse pour créer une ambiance lumineuse.

A. P. - Peut-on envisager une appli­cation pratique précise ?
N. S. - Nous avons pris des contacts avec plusieurs professeurs dans un hôpital psychiatrique où sont déjà installées un certain nombre de Lumino. Depuis quatre ans, il y aune clinique psychothérapeutique expérimentale qui utilise ces projections, avec contrôle encéphalique,
Ces lumino, en utilisant certains rythmes, certaines vitesses, certaines couleurs, peuvent arriver à la fois à provoquer une décontraction telle, que d'après les statistiques on parvient en moyenne, en deux minutes, à rabaisser l'état de conscience au-dessous du seuil de vigilance, pratiquement chez tout individu, et également à provoquer une forte exaltation (pour ceux qui y sont disposés).C'est à dire qu'on peut à la fois aller à la limite de l'excitation, et aussi de la décontraction. Nous sommes en train de préparer le Lumino relaxant.

A. P.-    Votre appareil a donc des applications pratiques certaines dans la vie courante et dans le domaine de la thérapeuthique, cependant il doit rester une oeuvre d'art.
N. S. - Seule, l'oeuvre d'art peut fasciner . Sans fascination, le rôle d'une oeuvre d'art n'est pas accompli, et la fascination veut dire uneune certaine prise de possession de la conscience ou du l'inconscience de celui qui regarde, qui perçoit ces informations, Il est logique de penser que c'est en partant de cette faculté de prise de possession du conscient ou de l'inconscient du spectateur qu'on peut développer une sorte de thérapeutique, Pour moi, le rôle de l'art, est essentiellement thérapeutique.

A, P. - Vous permettez à chacun non seulement de composer son programme de divertissement coloré, mais pratiquement de s'initier à le création artistique.
N. S. - Exactement. Cette créativité améliore la situation du consommateur. Il devient consommateur­récréateur ou créateur, il cesse d'être passif et introduit dans le cycle infernal et vicieux production­consommation automatisé, des initiatives.

A, P, - Vous cherchez aussi à élargir le cadre traditionnel, du commerce des oeuvres d'art dans les galeries, puisque votre ouvre va être vendue dans le grand commerce.
Depuis la fin du 18• siècle pratiquement : le phénomène art a été corrompu, Mon Lumino, c'est une lumière nouvelle dans les ténèbres de l'argent. En utilisant le circuit même du commerce j'introduis, modestement, ' l'antidote, J'espère que d'autres vont continuer avec beaucoup plus de talent et d'efficacité.