Nathalie Sarraute Françoise / André Parinaud
« Ne sommes-nous pas tous un peu fous »
(Paru dans La Galerie, numéro 114, mars 1972)

Nathalie Sarraute vient de publier chez Gallimard « Vous les entendez ? ». Dans ce roman elle  montre comment un conflit de génération annule toute velléité de parole. « … Ils sont gais, hein ? Ils s’amusent… Que voulez-vous, c’est de leur âge… Nous aussi, on avait des fous rires… ». Elle a accepté de répondre à notre questionnaire sur « Un art de vivre ».

                                                                                                                                                       

André Parinaud : Croyez-vous à l’amitié ? Est-elle pour vous essentielle ?

Nathalie Sarraute : Oui.

A.P. : Est-ce pour vous, un sentiment juvénile ? Pensez-vous qu’à partir d’un certain âge on puisse encore nouer une amitié ?

N.S. : J’ai quant à moi, noué amitié à tous les âges.

A.P. : L’amitié vous paraît-elle plus durable, plus grave que l’amour ?

N.S. :  Tout dépend de quelle amitié et de quel amour il s’agit.

A.P. : Croyez-vous à l’amour fou ?

N.S. :  Ne sommes-nous pas tous un peu fous ?

A.P. : Distinguez vous la sexualité de l’amour ?

N.S. :  Il est évident que l’amour comporte de la sexualité, mais la réciproque n’est pas vraie.

A.P. : Le « premier amour » vous semble-t-il celui qui marque pour toujours une vie ?

N.S. :  Je ne crois pas beaucoup, dans ce domaine, aux « vies marquées pour toujours ».

A.P. : Quelle définition donneriez-vous de l’amour ?

N.S. :  C’est un mot constamment employé, qui dit tout et rien. On m’a reproché quelquefois de ne pas avoir parlé de « l’amour » dans mes livres. Si je n’en ai pas parlé, c’est que, comme je regarde les choses en train de ce faire et au microscope, ce mot « amour » ne les recouvre pas.

A.P. : Faut-il se marier très jeune ?

N.S. :  Est-il sûr qu’il faut se marier ?

A.P. : Êtes-vous favorable à une certaine « liberté » dans le mariage ?

N.S. :  Comment vivre  sans liberté ?

A.P. : Pour un écrivain le mariage est-il une entrave ou une aide ?

N.S. :  Pour moi cela a été une aide. J’ai trouvé mon premier et mon meilleur lecteur dans mon mari.

A.P. : La maternité vous a-t-elle enrichie ?

N.S. :  Certainement.

A.P. : Qu’elle conception avez-vous de l’éducation ?

N.S. : Quand j’étais jeune et que mes enfants étaient tout petits, je disais à mon père que l’on pouvait faire tout ce qu’on voulait avec un enfant. Il me répondait que l’on ne pouvait en rien le changer, tout juste lui apprendre à dire bonjour et merci. Je finis par me rallier à son opinion.

A.P. : Croyez-vous à l’expérience, qu’elle est transmissible ?

N.S. :  Il est bien rare qu’elle serve à celui qui l’a vécue. Alors pour ce qui est de la transmettre…

A.P. : Quels sont vos rapports avec les autres : indifférence, ennui,  curiosité ?

N.S. : Certainement pas l’indifférence. J’ai toujours un très grand intérêt pour les autres, pour tous les gens que je rencontre. Je me sens toujours au départ assez proches d’eux. J’ai cette impression que nous nous ressemblons, sur un certain plan.

A.P. : Croyez-vous aux bienfaits, ou aux inconvénients, de la solitude ?

N.S. :  C’est, pour chacun, une question de dosage.

A.P. : Fuyez-vous la foule ?

N.S. :  Pas toujours. Parfois, j’aime bien m’y plonger.

A.P. : Avez-vous recherché la fortune ?

N.S. :  Non, je n’ai pas des goûts qui exigent beaucoup d’argent. Pourvu qu’il me soit possible d’écrire, je pourrais me contenter s’une existence très simple.

A.P. : Aimez-vous le luxe ?

N.S. :  Si prendre un avion est un luxe, oui. Le grand luxe, certainement pas.

A.P. : L’ambition vous paraît-elle légitime ? Lui sacrifiez-vous d’autres sentiments ?

N.S. :  La réussite fondée sur l’ambition m’a toujours paru de mauvais aloi.

A.P. : Avez-vous cherché la réussite ? Pourriez-vous vous en passer ?

N.S. : Je m’en suis passée  tout à fait pendant presque trente ans. Je ne peux pas dire que j’en souffrais. J’étais terriblement  occupée par ce que j’avais envie de faire. Si cela avait duré , il est probable que j’en aurais souffert. Quand je vois maintenant que j’ai des lecteurs qui me comprennent et qui me suivent, cela me fait plaisir, mais la vraie satisfaction vient du travail qu’on est en train d’accomplir.

A.P. :  Des sept pêchés capitaux, quels sont veux pour lesquels vous auriez le plus d’indulgence ?

N.S. :  L’orgueil. La gourmandise.

A.P. : Les plus condamnables ?

N.S. :  L’envie, l’avarie.

A.P. : Quelles sont pour vous les qualités les plus grandes ?

N.S. :  La loyauté et la générosité.

A.P. : Les défauts ?

N.S. :  L’hypocrisie. Et encore l’avarice au sens large, le refus de donner, l’avarice morale.

A.P. :  Quelle  place occupent les Arts dans votre vie ?

N.S. : Une grande place. Il a été beaucoup question d’œuvres d’art dans mes livres.

A.P. : Êtes-vous surtout attirée par l’art ancien ?

N.S. :  J’aime aussi beaucoup l’art moderne.

A.P. : Votre attitude devant les recherches contemporaines ?

N.S. : Elles me passionnent. J’ai eu l’impression à l exposition « lumière et mouvement » que ce que je fais se rapproche beaucoup de cet Art cinétique.

A.P. : Un écrivain doit-il s’intéresser à la chose politique ?

N.S. : Ici le mot « doit » ne s’applique pas. Un écrivain s’intéresse ou ne s’intéresse pas, à la vie politique comme tout autre citoyen.

A.P. : Doit-il s’engager politiquement ?

N.S. :  Il peut s’engager, mais lorsqu’il applique à son œuvre ses « devoirs » moraux ou politiques, il va a un échec certain. Ce sont des activités  séparées ; elles peuvent parfois coïncider , comme chez Brecht par exemple, mais il faut que ce soit dans un élan  spontané, et non par sentiment du « devoir ».

A.P. : Croyez-vous à Dieu, en un Dieu ?

N.S. : Dans certains moments de faiblesses, je m’efforce d’y croire. Je ne crois pas en tout cas, en un Dieu qui s’occuperait personnellement de moi.

A.P. : Avez-vous pratiqué une religion ?

N.S. :  Non, jamais.

A.P. : Votre attitude vis-à-vis de ceux qui pratiquent une religion ?

N.S. :  Je les envie.

A.P. : Croyez-vous que l’homme doit rechercher avant tout le bonheur, et quelle serait votre définition du bonheur ?

N.S. : C’est comme l’amour, un de ces grands mots qui ne veulent pas dire grand-chose. Tchekhov disait : « le bonheur n’existe pas  et ne peut pas exister ». Je crois que c’est quand on le cherche, qu’on a le moins de chance de le trouver.

A.P. : Pensez-vous que nos contemporains recherchent le bonheur, et un bonheur qui mérite d’être recherché ?

N.S. : Ils recherchent des satisfactions, ce qui est tout à fait naturel. Mais est-ce  cela « le bonheur » ?

A.P. : Comment doit-on conduire sa vie ?

N.S. : En ce qui me concerne, j’ai toujours essayé de la centrer sur le travail. C’est indispensable autant pour les femmes que pour les hommes.

A.P. : Quelles sont pour vous les valeurs fondamentales, le bien, le mal ?

N.S. : Après ce que nous avons traversé pendant la dernière guerre, il n’est pas possible de ne pas croire au Mal (avec un grand M). Alors comment ne pas croire au Bien ?

A.P. : Vous êtes-vous souvent trompée dans la conduite de votre vie ?

N.S. :  Quelquefois j’ai eu, sur le moment, l’impression de m’être trompée et bien des années plus tard je me suis rendu compte qu’un certain instinct, tout à fait inconscient, m’avait poussée dans la voie dans laquelle je devais aller. D’autre fois, je crois que je me suis vraiment trompée.

A.P. : Craignez-vous la mort ? En avançant dans la vie, y pensez-vous davantage ?

N.S. : Je n’y ai jamais autant pensé qu’entre trente et quarante ans. Je ne veux pas dire actuellement que j’y « pense » : c’est quelque chose qui est présent toujours, en arrière fond.

A.P. : Quelle place vous reconnaissez-vous dans le monde aujourd’hui ?

N.S. :  Je suis absolument incapable de me voir du dehors.

A.P. : Auriez-vous préféré vivre à une autre époque ?

N.S. :  Je ne me suis jamais posé cette question.

A.P. : Êtes-vous pessimiste ou optimiste ?

N.S. :  J’ai plutôt tendance à faire confiance à l’avenir.