Françoise Sagan qui va publier un nouveau roman « Des bleus à l'âme »
(Flammarion), répond à notre questionnaire sur « un art de vivre ».

La Galerie n°117 juin 1972

 

Croyez vous à l'amitié ? Est-elle pour vous essentielle dans la vie d'une femme ?

Françoise Sagan : Je crois à l'amitié parce que j'ai des amis et que mes amis sont essentiels.

Est-ce pour vous un sentiment juvénile ? Pensez-vous qu'à partir d'un certain âge on puisse encore nouer amitié?

On peut nouer amitié à tout âge si l'on rencontre quelqu'un avec qui on puisse parler, s'amuser, rire, se reposer, se taire surtout.

L'amitié vous parait-elle plus grave, plus durable que l'amour ?
Ce sont des choses tellement mélangeables. On peut avoir beaucoup d'amour pour quelqu'un, puis après cela se transforme en amitié, et puis l'amitié se prolonge dans l'amour. Tout ce qui est sentiment est toujours un peu cafouilleux par définition.

•   Croyez-vous à l'amour fou?
Heureusement oui.

•   Distinguez-vous la sexualité de l'amour ?
La sexualité est un mot qui me paraît un peu lourdingue, clinique, pharmaceutique. La sensualité et l'amour, oui, cela peut-être différent.

•  Le «premier amour » vous semble-t-il celui qui marque, pour toujours une vie?
Non, pas du tout.

Est-ce que vous pourriez donner une définition de l'amour ?
Il n'y en a pas tellement. La meilleure est celle de Roger Vailland : l'amour c'est ce qui se passe entre deux personnes qui s'aiment.

Faut-il se marier très jeune?
Il faut si on en a envie. Il ne faut pas si on n'en a pas envie.

• Etes-vous favorable à une certaine liberté dans le mariage ?
Non. Il faut ou être marié ou ne pas être marié. Si on est marié cela correspond à un engagement.

Pour un écrivain, le mariage est-il une entrave ou une aide ?
Un écrivain est un être humain. S'il aime quelqu'un et qu'il aime être marié avec ce quelqu'un il est très heureux. S'il ne l'aime pas et que ce quelqu'un l'ennuie, c'est une entrave.

? Quels sont vos rapports avec votre enfant ? La maternité vous a-t-elle enrichie ?
Mon enfant ne m'a pas enrichie dans le sens où il me ruine en porteplumes, en crayons et en gommes. Pour le reste, il est exquis.

•   Quelle conception avez-vous de l'éducation ?
Pour un enfant ce qu'il faut, c'est d'abord l'aimer. Ensuite lui expli­quer certaines choses primordiales, telle que ménager les autres, certaines règles de respect envers la vie.

•   Croyez-vous à l'expérience ? Qu'elle est transmissible ?
La seule chose, je crois, que l'on puisse transmettre à un enfant c'est une espèce de chaleur, de tendresse au départ, qui lui assure par la suite un équilibre, dit affectif, suivant le vocabulaire actuel, une manière de ne pas être en état de manque toute sa vie (c'est le seul point où les théories freudiennes me paraissent justes). Sauf évidemment si on déborde et si on en fait un enfant trop choyé que la vie ensuite bafoue cruellement.

Quels sont vos rapports avec les autres : indifférence, ennui ou curiosité?
Cela dépend vraiment des autres. Il y a ces trois attitudes, et puis aussi l'affection.

Croyez-vous aux bienfaits, ou aux inconvénients de la solitude ?
Je crois à ses bienfaits. Il y a inconvénient si elle devient systématique. C'est un luxe très difficile à obtenir maintenant, mais si un être humain n'a pas deux ou trois heures de solitude par jour, il est forcément en état de déséquilibre mental.

•   Fuyez-vous la foule ?
Oui


Avez-vous recherché la fortune?
Non, je n'ai pas cherché spécialement la fortune j'ai cherché la chance.

•    Quelle place occupe l'argent dans votre existence ?
Une place extrêmement agréable. Il me permet d'avoir une vie très agréable, de voyager, des moments de solitude.

•   Aimez-vous le luxe?
Non.

L'ambition vous paraît-elle légitime ? Lui sacrifieriez-vous d'autres sentiments ?
Cela dépend de quelle ambition il s'agit. S'il s'agit d'être un immense écrivain, comme Proust par exemple, je comprends, qu'on lui sacrifie tout, y compris sa vie privée. L'ambition pour être connu, célèbre, cela ne me paraît pas palpitant.

• Avez-vous cherché la réussite ? Que vous apporte-t-elle ? Vous manquerait-elle si elle disparaissait ?
Je n'ai pas cherché la réussite, je l'ai trouvée. J'étais très jeune à l'époque, elle m'est un peu tombée sur la tête plutôt que j'ai couru après. Maintenant j'y suis un peu habituée. Je pense que si du jour au lendemain je me trouvais sans réussite, c'est-à-dire sans moyens matériels (je ne parle pas des gens qui me reconnaissent dans la rue, cela m'assomme) sans facilités, cela me manquerait sûrement. On prend des habitudes en 18 ans.

Des sept péchés capitaux, quel est celui qui vous paraît le plus condamnable ?
Il y en a deux que je n'ai pas, donc qui me paraissent les plus condamnables : c'est l'avarice et l'envie.

•    Celui pour lequel vous avez le plus d'indulgence?
La paresse surtout.

•   Quelles sont pour vous, les qualités les plus grandes ?
Le sens de l'humour car cela implique à la fois l'intelligence et une certaine distance de soi­même qui exclut la vanité. Et puis la bonté.

• Et Les défauts les moins admissibles ?
Les gens qui jugent. L'intolérance.

•   Quelle place occupe les arts dans votre vie ?
Ce n'est pas une question de pourcentage. J'adore certaines peintures. J'adore certaines musiques. La musique est beaucoup plus facile : on achète un disque et on peut rester des heures avec. Pour la peinture, malheureusement il faut être mélangé avec des tas de gens, suivre des circuits, éviter le gardien quand on fume des cigarettes.

•   Etes-vous surtout attirée par l'art ancien ?
Non pas spécialement.


•   Votre attitude devant les recherches contemporaines ?
Je n'y connais rien. Les recherches en elles-mêmes ne m'intéressent pas: j'aime les choses faites et que je puisse comprendre. Il y en a beaucoup que je ne comprends pas, par ignorance du vocabulaire pictural qui est aujourd'hui très compliqué.

•   Un écrivain doit-il s'intéresser à la politique ?
Il doit et ne doit pas. Il s'intéresse ou ne s'intéresse pas. Il est libre.

Doit-il s'engager politiquement?
S'il se sent concerné par certains problèmes, il le fait logiquement. S'il se sent complètement indifférent et uniquement préoccupé de questions esthétiques, il n'a pas à le faire.

•   Croyez-vous à Dieu, ou en Dieu ?
Non

•   Pratiquez-vous, avez-vous pratiqué une religion ?
Je suis née catholique. Je suis restée catholique jusqu'à l'âge de douze, treize ans. J'ai commencé à lire Camus, Sartre. On m'a emmenée à Lourdes, ce qui m'a achevée. J'ai renoncé à Dieu d'une manière éclatante comme on fait à cet âge.

•   Votre attitude vis-à-vis de ceux qui pratiquent une religion ?
Parfaitement tolérante.

Croyez-vous que l'homme doit rechercher, avant tout, le bonheur, et quelle serait votre définition du bonheur.
Je crois que l'homme doit rechercher le bonheur. Le bonheur c'est être bien avec soi-même, être d'accord avec sa vie.

Pensez-vous que nos contemporains recherchent le bonheur et un bonheur qui mérite d'être recherché ?
Si j'en juge d'après les journaux, les périodiques, les revues, il semble que le bonheur qu'ils recherchent est à base de télévi­sion, de week-end et d'accidents de voiture. Je crois qu'on a un jugement sommaire sur les gens, que les gens sont beaucoup plus raffinés, plus sensibles, beaucoup plus solitaires que l'on veut bien le dire. Une machine à laver n'a jamais fait le bonheur d'une femme.

•   Comment conduire sa vie ?
Il faut essayer de ne pas avoir honte de soi-même. Il faut essayer de ne pas blesser les autres, et essayer de ne pas trop se blesser soi-même.

Croyez-vous au Bien, au Mal?
Je crois uniquement au respect d'autrui. Et aussi à un certain respect de l'esthétique, et au respect de l'intelligence.

Vous êtes-vous souvent trompée dans la conduite de votre vie ?
Quelquefois.

• Craignez-vous la mort ?
Non j'ai, peur de celle des autres. La mienne me paraît une femme fardée, lointaine.

• Quelle place vous reconnaissez­vous dans le monde d'aujourd'hui?
Je n'arrive pas à imaginer que j'ai une place spéciale. Je me connais une place dans le sens que j'occupe tant de mètres carrés, que je suis née en telle année. Je me connais une place dans le temps et dans l'espace, je ne me connais pas tellement une place dans le monde.

•   Quelle est votre attitude devant la société actuelle ?

Cela me paraît une espèce de pagaie assez débridée, et assez douloureuse pour ceux qui y ont vraiment trempés. Personnelle­ment, j'ai un recul. Je me sens quelqu'un d'un peu démodé. J'aime une forme de vie qui n'est pas tellement celle d'aujourd'hui. Si je me jetais dans cette affaire, je serais vite irritée ou horrifiée.

Condamnez-vous la civilisation actuelle ? Pensez-vous que ce qu'on lui reproche tient plus à la nature humaine qu'à ses institutions et à ses meurs?
C'est toujours l'homme. Ce ,sont toujours certains hommes qui ont le pouvoir. Ce sont toujours les mêmes imbéciles qui bombardent le Vietnam. C'est à la fois scandaleux, inévitable, horrible.

•   Est-elle plus « condamnable » que les précédentes ?

Ce n'est pas pire que les Cathares, que l'Inquisition en Espagne.

• Auriez-vous préféré vivre à une autre époque et laquelle ?
Je préfère celle-ci, j'y suis habituée. C'est mon vêtement. Cela dit, j'aurais aimé assez vivre à l'époque romantique.

•   Comment imaginez-vous l'avenir ?
Ou les gens vont arriver à une espèce d'abêtissement forcéné. Ou il y aura une catastrophe du style bombe atomique. Ou peut­être des choses très amusantes mais que je n'arrive pas à imaginer.

•   Etes-vous pessimiste, ou optimiste devant notre civilisation, devant le vie ?
Je suis pessimiste devant la civilisation telle qu'elle est conçue et souvent pratiquée. Dans la mesure où les gens n'ont pas le temps de se connaître, de se comprendre, n'ont pas le temps... C'est le temps qui manque. Je suis optimiste devant la vie parce que j'ai un bon caractère.