Françoise Sagan / André Parinaud
« Mon succès est fatigant, excessif et souvent ridicule …
mais je me sens très bien dans ma peau »
(Paru dans Arts, numéro 660, du 5 au 11 mars 1958)

 

André Parinaud : Si je vous demandais crûment quelles sont les deux ou trois choses qui vous intéressent dans la littérature que me répondriez-vous ?

Françoise Sagan : Si vous voulez, ce qui m’intéressait dans mon second volume, c’était la difficulté de l’amour …

A.P. : Dans la mesure où vos livres renferment, ne serait-ce que par le titre, une référence à la tradition, vous sentez-vous rattachée à une tradition ?

F.S. : Je ne suis attachée à aucune tradition ; j’espère être rattachée à une littérature qui est autre chose que des traditions.

A.P. : La vie vous donne-t-elle souvent l’impression que les personnes sont interchangeables ? On l’a dit de certains de vos livres – où vous avec le sentiment que certains êtres sont uniques ?

F.S. : Chaque personne est unique en son genre. Il m’est difficile de penser le contraire. Je n’arrive pas à voir de correspondance entre mes personnages, mais d’autre part, toutes les œuvres de Balzac se ressemblent …

A.P. : Y a-t-il pour vous une différence fondamentale entre l’écrivain homme et l’écrivain femme ?

F.S. : Au point de vue de la force, oui ! C’est peut-être parce que les femmes n’écrivent pas depuis longtemps…

A.P. : Croyez-vous que la littérature obéisse à une convention ?

F.S. : Pas du tout ! Michelet ou Proust, c’est toujours un cri au départ.

A.P. : Admettez-vous que l’écriture soit un masque ou croyez-vous que l’œuvre soit détachée complètement de son auteur ?

F.S. : Je crois que c’est une partie inhérente de soi-même, ce n’est pas un masque. On dit beaucoup que les écrivains écrivent pour changer la face des choses, c’est-à-dire que les écrivains tristes écrivent des choses gaies pour rendre la vie plus gaie et inversement. Je ne crois pas ….

A.P. : Le fait d’écrire vous apporte-t-il un certain bonheur ?

F.S. : Oui. Écrire est un travail où on retrouve quelque chose, la recherche d’une coïncidence, entre ce qu’on écrit et une vérité qu’on sent au départ. Le fait de trouver ce rapport tout à coup est plus excitant que bien d’autre chose…

A.P. : Y a-t-il des analogies entre le travail de composition du musicien qui, lui aussi, cherche une certaine musique, et le travail du romancier ?

F.S. : Je l’ignore absolument… Je ne me rends pas compte.

A.P. : Vous êtes-vous posé cette question ?

F.S. : Non, je ne me pose pas de question hors de la littérature : j’aime mieux lire.

A.P. : Vous avez écrit trois livres dans lesquels l’expérience personnelle ne semble pas exclue ; avez-vous parfois l’impression que vous allez vivre les épisodes d’une prochaine œuvre ?

F.S. : Il m’est arrivé une fois ou deux de penser que je n’aurais pas dû écrire un début de livre ou une nouvelle parce que ce que je racontais m’est arrivé ensuite. Je m’étais même juré de faire de la littérature gaie pour que ma vie en découle, mais ce sont là des impressions aussi rapides, je dois dire.

A.P. : Etablissez-vous un rapprochement entre certains évènements de votre vie et le ton de certaines de vos œuvres ?

F.S. : Non.

A.P. : Quel gêne de médire avez-vous ?

F.S. : J’ai une imagination visuelle. Je retiens les perspectives surtout, je crois, et j’ai le sens de l’orientation.

A.P. :  Y a-t-il certaines périodes de votre vie dont vous avez retenu certains faits avec une très grande précision ?

F.S. : Je me rappelle un arbre quand j’étais jeune à la campagne ; je devais avoir 12 ou 14 ans, ce devait être un peuplier. Je me mettais en dessous et je regardais les petites feuilles très vertes qui bougeaient sans arrêt en faisant du bruit…

A.P. : Quelle impression tiriez-vous de ce spectacle ?

F.S. : Peut-être un sentiment de paix ; c’était une espèce de frémissement perpétuel, je croyais que c’était la vie, cela me rendait très attentive, ça n’arrêtait jamais, ce n’était jamais exactement le même mouvement non plus, cela me paraissait assez symbolique de la vie.

A.P. : Il y a très peu de descriptions de paysages dans votre œuvre ?

F.S. : Oui, c’est vrai et cependant j’aime beaucoup la campagne, mais quand j’écris j’ai envie d’aller tout de suite aux faits, aux gens, à l’essentiel rapidement...

A.P. : Vous ne voulez pas faire participer les lecteurs au cheminement de vos personnages ?

F.S. : Je ne dis jamais : il ouvre la porte… D’autre part, mes deux derniers livres se passent. Paris… Il n’y a pas beaucoup de paysage ; la pluie pour ainsi dire en tient lieu.

A.P. : Sont-ils prisonniers de la ville tentaculaire ?

F.S. : C’est le sentiments que j’ai moi-même, mais ce n’est pas la ville mais Paris.

A.P. : Pourriez-vous inventer des personnages  dont la vie se dérouleraient dans un bourg, par exemple ?

F.S. : Cela ne me paraît pas indispensable ;

A.P. : Ne serait-ce que vous dépayser ?

F.S. : Je me sens très bien dans ma peau pour dire la vérité. Et autant il m’intéresse d’écrie, autant les trois quarts des problèmes qu’on pose sur la nouvelle littérature me sont étrangers… Je ne comprends pas les histoires actuelles ces mouvements de la littérature…

A.P. : Pourquoi écrivez-vous ?

F.S. : Pour me comprendre moi-même et mieux comprendre les  gens qui m’intéressent, les sentiments qui les animent.

A.P. : Vous posez-vous habituellement des questions sur les êtres ?

F.S. : Sur certains êtres, oui. Quand o. Voit  quelqu’un d’intelligent pris dans une passion basse – cela existe –  je curieuse de voir jusqu’où elle peut aller. C’est une question que je me suis posé ; comment cela peut-il se faire ? Pourquoi ? Mais dans un livre ce n’est pas une question qui m’intéresserait beaucoup.

A.P. : Permettez-vous à vos personnages d’aller au bout de leurs passions ?

F.S. : En général j’aime bien qu’il aillent « au bout » mais pas forcément de leurs passions. Au bout de l’éternelle question qui est : Pourquoi suis-je ici ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Je les mets dans la position où ils seraient obligés de répondre.

A.P. : Mais c’est le lecteur qui apporte sa réponse : il n’y a pas de message dans votre littérature ?

F.S. : Non.

A.P. : Comment écrivez-vous ?

F.S. : En général je vais à la campagne. Au début du livre, je travaille une heure, deux heures en me forçant, d’une manière méthodique. Après ça se déclenche et je travaille un peut tout le temps.

A.P. : Pourriez-vous arrêter un livre commencer ?

F.S. : Il m’est arrivé de devoir l’arrêter au milieu, mais je suis alors très mal à l’aise, très distraite.

A.P. : Vos personnages vous habitent-il ? Avez-vous le sentiment d’être avec eux ?

F.S. : J’y pense tout le temps. C’est très agréable quand on va se promener, brusquement on se dit : et sil lui arrivait ça et puis on rentre, on a toute une famille qui vous attend, qu’on fait vivre, comme des oiseaux qui apportent à manger  à leurs petits…

A.P. : Pourriez-vous vous passer d’écrire ?

F.S. : Bien sût, si j’y étais obligée, mais je serais assez malheureuse….

A.P. : Est-ce que vous avez besoin de publier ce que vous écrivez ?

F.S. : Pour le moment, oui ; il y a dix personnes dont je voudrais absolument avoir l’opinion et pour que les gens dont j’ai parlé ne restent pas seuls.

A.P. : Mais le fait d’être éditée, le succès a-t-il une influence sur votre façon d’écrire ?

F.S. : Au début, j’étais émerveillée, maintenant c’est un peu fatigant, un peu excessif et surtout ridicule.

A.P. : En combien de temps écrivez-vous un livre ?

F.S. : J’écris un premier jet qui n’est pas bon, en général, puis je reprends l’histoire six mois plus tard. J’y pense un an pou deux et après j’écris.

A.P. : Qu’est-ce qui déclenche le fait d’écrire un livre ?

F.S. : Le fait de commencer un livre, c’est très mystérieux… Je ne comprends pas du tout… si je pouvais le savoir !

A.P. :  Valéry disait que le premier vers lui était toujours donné.

F.S. : Il y a quelquefois une espèce d’atmosphère qui m’est donnée au départ, qui n’a rien à voir avec le sujet… une scène ou, si vous voulez, un paysage … une atmosphère… la pluie… un ciel… Je garde presque toujours le point de départ, mais souvent il n’a plus rien à voir avec l’histoire.

A.P. : Pourriez-vous énumérer les points de départ de vos trois derniers livres ?

F.S. : Le premier commençait par la description de la maison, et puis… une impression de soleil, l’été. Et puis après, les phrases venaient… le second, c’est un rayon de soleil dans une glace de café… Je l’ai regardé… je crois que j’aime bien démarrer par un moment incommunicable que ni la raison ni les sentiments ne peuvent cerner… C’était ce genre d’imprévu qui intéressait Proust, d’ailleurs. Le troisième qui est une histoire de gens qui cherchent désespérément quelque chose sans trouver ; j’ai pris quelqu’un qui entre dans un café la nuit, l’impression d’horreur que communiquent les petits bars la nuit…

A.P. : Croyez-vous que le succès amène une certaine responsabilité ?

F.S. : S’il y avait quelque chose de précis  à faire dans le sens de mes convictions, je le ferais, mais j’ai trop d’ignorance pour commencer à bavarder sur les causes graves et, d’autre part, cela ne correspond pas du tout à ma forme de littérature.

A.P. : Vous êtes sensible à ce qu’on peut appeler la peine des hommes ?

F.S. : Qui ne l’est pas ?

A.P. : Votre succès pourrait vous donner le sentiment d’appartenir à une certaine classe de la Société et vous autoriser à l’indifférence. Sentiment très commun à Paris…. Mais êtes-vous intéressée par les problèmes sociaux, l’évolution économique ?

F.S. : Ce sont des problèmes qui me gênent.

A.P. : Voudriez-vous contribuer à amener une évolution ?

F.S. : Oui, mais comment ?

A.P. : Vous vous interrogez sur les moyens ?

F.S. : Oui. Comment ? Par quoi ? Par qui ?

A.P. : Envisagez-vous de militer avec ardeur en mettant tout le poids de votre talent Dans les rangs d’un groupe qui pourrait amener cette évolution même si les chances sont faibles ?

F.S. : Oui. Y a-t-il un groupe que l’on puisse suivre ?

A.P. : Vous seriez prête à le faire ?

F.S. : Ce n’est pas clair et il y a des choses qui sont tellement  claires… la résistance était claire.

A.P. : Avez-vous le sentiment de mener une vie inutile ?

F.S. : L’inutilité n’est pas une chose qui me préoccupe ; d’abord je ne crois pas que cela existe une vie inutile…

A.P. : Question de point de vue, bien sûr. Pour être plus précis disons que le genre de vie que vous avez adopté réserve au travail une part assez mince…

F.S. : Oui, très faible !

A.P. : Où la part des plaisirs, des distractions plus exactement, du temps perdu pour un observateur extérieur est très importante, où les loisirs occupent une charge presque aussi  grande que la feuille de papier ; on pourrait en déduire  que c’est une vie inutile sur le plan de l’efficacité par rapport à la générosité de votre pensée, aux problèmes qui vous préoccupent, à l’idée sociale d’évolution qui ne vous laisse pas indifférente, est-ce-que par rapport à ce point de vue l’idée de l’utilité de votre vie vous préoccupe ?

F.S. : Oui, j’ai le sentiment que je pourrais être plus efficace, mais d’autre part j’ai une vie qui me plaît…

A.P. : Cela correspond à ce que vous souhaitez profondément ?

F.S. : Pour le moment absolument. D’ailleurs j’ai toujours essayé de vivre comme ça… en menant à un moment précis la vie que je voudrais mener et à un autre une vie différente…

A.P. : Considérez-vous que votre vie est idéale ?

F.S. : Oui, en ce moment. Et puis, considérez que si j’écrivais douze mois par an, le marché serait débordé et amènerait une crise dans  l’édition ! Mais parlons précisément du fait même de mon genre de succès et de mon personnage. Il m’est interdit par exemple d’être assistante sociale, cela aurait l’air d’un « truc ».

A.P. : Êtes-vous prisonnière de votre personnage dans la mesure où cela vous interdit d’être vous-même sur d’autres plans ?

F.S. : Le simple fait de répondre à un courrier tous les matins entraîné une efficacité sociale plus grande qu’on l’imagine…

A.P. : Et vous songez quelquefois à votre avenir ?

F.S. : Oui.

A.P. : De qu’elle façon l’imaginez-vous cet avenir ?

F.S. : Je crois que je vais essayer de raisonner juste le plus longtemps possible.

A.P. : Est-ce que le fait de fréquenter certaines gens brillants, cultivés, mais qui mènent une vie parisienne artificielle et très plaisante ne vous isole pas d’un certain nombre de réalités ?

F.S. : Vous savez, je ne mène pas ce qu’on appelle une vie mondaine en fait… Je fréquente plutôt les bars et s’il faut voir les intellectuels, non ! J’aime mieux voir des alcooliques ; les intellectuels sont souvent des espèces d’écoliers un peu aigres.