Jean-Michel Ribes / André Parinaud
33 pièces annoncées
«avec des gens curieux, épatants, inventifs, réjouissants,
qui composent des spectacles
(Paru dans Aujourd’hui Poème n° 32, octobre 2002)

 

André Parinaud (A.P.) : Jean-Michel Ribes, à l’origine de votre démarche artistique en 1966, il y a votre rencontre avec Gérard Garouste, le peintre avec lequel vous fondez la compagnie du Pallium Nous le retrouvons aujourd’hui puisqu’il a dessiné l’emblème symbolique de votre théâtre, le Rond-Point.

Jean-Michel Ribes (J.M.R.) : Je connais Gérard Garouste depuis l’âge de 13 ans … j’ai été élevé dans un milieu de peintres, le second mari de ma mère était peintre, Jean Cortot. J’ai été environné de peintres, de Jacques Busse à Miro. Enfant, peut-être par mimétisme, je voulais être peintre. J’ai beaucoup peint et dessiné. C’est la partie «amuseur» dans la cour de récréation qui l’a emporté !

A.P. : Amuseur, pourquoi ?

J.M.R. : Il est toujours suspect d’être comique, mais je ne l’exclus pas. Le comique et la drôlerie sont parfois une manière de résister très fortement à la «connerie du monde». Malheureusement, l’on dit «comique» et on associe le terme au vulgaire. C’est dommage car l’humour est très fort, très important, indispensable dans la création. Et je crois que dans l’humour, il y a la tragédie - l’humour est un reflet inversé de la tragédie. Les acteurs comiques, les grands acteurs drôles, peuvent aussi faire pleurer : Michel Serrault peut jouer La cage aux folles et en même temps Le fantôme du chapelier. J’aime ainsi beaucoup le mot «drôle» : on dit, un type drôle ou un drôle de type, ça dépend où se place l’adjectif. Il y a là quelque chose de bizarre qui me plaît assez.

A.P. : Très vite, c’est l’écriture contemporaine qui vous a passionné.

J.M.R. :Je n’ai fait qu’écrire pour le théâtre. Je n’écris pas de romans. J’ai fait partie d’une génération extrêmement sacrifiée. Je ne m’en plains pas car je me suis battu. Je suis devenu metteur en scène pour monter mes pièces – mais enfin, disons que, de la fin des années 60 aux années 80, c’était le règne absolu de la forme… de grands spectacles magnifiquement montés …, mais les auteurs vivants étaient laissés dans la marge. À force de dire : «Shakespeare, notre contemporain. Quoi de neuf, Molière ?…», on était en train de faire disparaître l’écriture contemporaine, d’aujourd’hui.

L’audace joyeuse

J.M.R. : On s’est retrouvé avec quelques auteurs et l’on a spontanément créé cette association, «Les écrivains associés du théâtre», qui n’était pas un mouvement de revendication corporatif, mais simplement un peu les baleines bleues en voie de disparition qui se réunissent et qui disent : on veut un peu plus d’océan et de plancton pour continuer à vivre. C’est un phénomène d’époque puisqu’en Angleterre comme en Allemagne, il y a une résurgence énorme en vingt ans de l’écriture dramatique, des auteurs, des gens qui parlent de leur monde. En France une politique cultuelle commence à renaître, et le Rond-Point est un endroit où l’on va essayer de redonner parole à l’audace joyeuse, à des auteurs d’aujourd’hui.

A.P. : Dans votre éditorial, pour l’ouverture de vos trois théâtres, vous dites : «Aujourd’hui, ce qu’il faut, c’est vivre aujourd’hui» et vous laissez entendre en quelque sorte que les mots de liberté, d’invention, sont la célébration de la vie, ce qu’il y a de mieux pour l’homme !

J.M.R. : Sans vouloir faire une démonstration philosophique : qu’est-ce qu’il y a d’autre qu’aujourd’hui ? Rien d’autre !  Même si on parle du passé, c’est aujourd’hui que l’on en parle. Le passé n’est qu’une résurgence d’aujourd’hui. S’il n’y a pas d’aujourd’hui, il n’y a ni passé ni futur puisqu’on ne peut pas en parler. Je pense qu’il est très important que cette «sensation d’aujourd’hui» se re-contacte avec ce temps dans lequel on vit, ici et maintenant. C’est la seule façon de réinventer le monde, de le changer. On est dans aujourd’hui et c’est comme ça qu’on peut réinventer l’aujourd’hui qui va suivre, c’est-à-dire demain. Et c’est avec ce matériau d’aujourd’hui qu’il faut, à mon avis, redonner le rêve aux gens et aussi montrer que sur scène ce qui se passe n’est pas uniquement une relecture patrimoniale, des Femmes savantes ou des Joyeuses commères de Windsor, du genre des relectures que Vilar et d’autres nous ont merveilleusement ramenées à la surface. Il faut un équilibre entre la muséographie théâtrale et la vie d’aujourd’hui.

A.P. : Ce n’est pas seulement la résurgence d’un passé qui vous intéresse, mais en quelque sorte de faire entendre le diapason de la réalité d’aujourd’hui.

J.M.R. : Je ne sais pas bien ce qu’est la réalité. Topor disait : «Je suis allergique à la réalité». En tout cas, c’est que les gens vivants s’expriment. Je crois que l’espoir du monde est dans les créateurs et les artistes. On voit bien comment le monde politique s’embourbe dans des promesses non tenues, dans les incapacités de sortir de ses raisonnements qui sont finalement l’ennemi de la pensée. Je crois que seuls les créateurs et les poètes peuvent nous changer par une invention radicale qui pourra peut-être rendre la vie meilleure. Il y a un terrain important à expérimenter.

Einstein le poète

A.P. : Pour vous, l’invention, la création, est égale, sinon supérieure, à ce qu’on appelle le progrès technologique, tout ce qui a cependant transformé notre vie, avec la lumière, l’avion, la vitesse de la voiture, … ?

J.M.R. : Non, il n’y a pas d’option. Je pense que les grands inventeurs, les grands scientifiques, sont tous des poètes. Einstein était vraiment un artiste. Il y a plus de rapprochement entre Picasso et Lavoisier que l’on ne le croit. Tout d’un coup une étoile vous traverse, la tête : c’est le fameux cri de «Euréka», j’ai trouvé ! Tout d’un coup, un savant a une intuition qui est exactement similaire à celle de la création poétique et artistique.

A.P. : À propos de Jean-Louis Barrault, vous écrivez votre bonheur d’être dans ce théâtre. Que représente-t-il pour vous ?

J.M.R. : Jean-Louis Barrault a été un homme qui a justement servi une cause importante, qui s’est toujours associé à des poètes, à de grands auteurs. Il a monté Genet, il s’est occupé de Duras, il était très ami avec Artaud, il a monté Claudel de son vivant. Il s’est mis en accord avec les auteurs de son temps. Il n’a pas consacré son théâtre à la seule gloire de sa mise en scène sur des partitions patrimoniales. Ce théâtre a une histoire, il en débute une autre qui est un projet fort.

A.P. : Les contemporains ont priorité pour vous ?

J.M.R. : Je dirais, les auteurs d’aujourd’hui. Je n’aime pas le mot «contemporain». Les gens d’aujourd’hui, c’est notre projet : montrer la vivacité de l’écriture, le plaisir… une ouverture dans le paysage culturel actuel qui est parfois janséniste, pour ne pas dire taliban. Ici Jarry serait présent, et Offenbach aussi, et Camus, Copi, Queneau. Des gens qui ont une vision du monde et le montre de manière drolatique.

A.P. : Il faut souligner que vous avez réservé, tous les vendredis soir, une séance à la poésie.

J.M.R. : On a essayé, avec le «slam» qui est une poésie drue, de mettre au point un système qui va permettre d’entendre des auteurs méconnus et même des auteurs méconnus d’eux-mêmes, c’est-à-dire des gens de la rue qui ont envie de dire un poème.

A.P. : C’est une tribune offerte.

J.M.R. : Nous avons consacré une salle à Roland Topor, un espace de galerie pour une série de spectacles cocasses, étranges, bizarres, obliques, qu’il aurait aimés, et qui n’ont jamais de place dans le théâtre. Il y a toute une série de gens qui sont à la fois les descendants des dadaïstes, des oulipiens, qui, j’espère, trouveront de quoi nous réjouir et se réjouir.

Donner leur chance !

A.P. : Je vois une liste de 33 pièces pour 2002-2003. C’est considérable !

J.M.R. : Il ne faut pas oublier que nous avons trois théâtres -, plus les «18h30». Il y aura des pièces qui sont juste lues deux ou trois jours. On pourrait raisonner sur 26 spectacles tout à fait réguliers, divisé par quatre, le programme  est de six spectacles par salle. Nous offrons un ensemble avec trois salles, une librairie, un restaurant, un cabaret. On dit : «le théâtre du Rond-Point», c’est-à-dire trois théâtres.

A.P. : Et presque tous les auteurs de ces pièces n’ont jamais eu leur chance ?

J.M.R. : Qu’est-ce que ça veut dire « marginaux », par rapport à qui ?

A.P. : Non, je veux dire qu’ils n’ont jamais eu leur tribune et leur chance, peut-être.

J.M.R. : Depuis très longtemps des gens sont joués dans de petites salles «sous l’escalier». Aujourd’hui nous voulons redonner la chance à certains auteurs, à certains textes, accompagnés de metteurs en scène talentueux et d’acteurs qui le sont tout autant. C’est notre pari !

A.P. : Quelles sont les pièces que vous présentez à  la rentrée ?

J.M.R. : Je vous les recommande toutes - c’est un équilibre. Avec la magnifique pièce de Roland Schimmelpfennig : Une Nuit arabe, qui est un conte arabe merveilleux dans une cité aujourd’hui. Comment, à travers un univers toujours décrit comme concentrationnaire, avec voleurs de voitures et violences, tout d’un coup, un regard presque méditerranéen dans le sens pagnolesque du terme crée une espèce de malédiction d’un conte oriental. Une œuvre tout à fait rare. Un vrai poète nous raconte une histoire merveilleuse dans le contexte de la société d’aujourd’hui. Niels Arestrup joue le rôle principal, Zinedine Soualem, un acteur de cinéma connu, et ils offrent, dans la grande salle, un spectacle extrêmement réjouissant. Frédéric Bélier-Garcia, le metteur en scène, met tout en place. Dans la même sensibilité orientale, il y a le grand auteur et poète algérien drolatique et très émouvant, Mohamed Kacimi, dont on présente la pièce, La Confession d’Abraham, sur le thème : où en sont les enfants d’Abraham ? qui sont les Juifs et les Palestiniens. En pleine actualité ! Et qui montre la bêtise des frères qui se déchirent, alors que tous sont originaires du même endroit. Dans un ciel étoilé, Abraham reçoit des messages de tous ses enfants qui lui posent des questions. C’est un très beau spectacle, très émouvant, j’espère que le rabbin Marc-Alain Ouaknine viendra, comme il l’a dit, ouvrir une discussion avec Kacimi. Là encore il y a des passerelles et des espoirs de communication entre les gens de bonne volonté. Dans la salle Topor, on commence avec un spectacle, Miss Knife et sa baraque chantante, d’Olivier Py, l’auteur et le directeur du Centre Dramatique National d’Orléans. Un jeune homme, tout d’un coup se travestit en femme d’une manière provocante en revendiquant tous les désirs, et chante les chansons d’une vieille actrice d’aujourd'hui qui veut re-aimer le monde - c’est très réjouissant. Et, à 18h30 (du 15 octobre au 2 novembre), Claude Piéplu lira des textes irrésistibles de Claude Bourgeyx, Les petites fêlures, d’une drôlerie infinie.

A.P. : Vous avez, dès la rentrée, mis en scène toutes les variétés de votre répertoire.

J.M.R. : Voilà. Nous essayons de montrer qu’il n’y aura pas de règle fixe, mais une diversité de l’écriture d’aujourd’hui. mais ce n’est pas, comme on dit, «la Samaritaine». Demeure un style, avec des gens curieux, épatants, inventifs, réjouissants, qui composent des spectacles qui leur ressemblent !

 

Au programme

17 septembre – 25 octobre : Une Nuit arabe
13 septembre – 5 octobre : La Confession d’Abraham
13 septembre – 5 octobre : Miss Knife et sa baraque chantante
22 septembre : La Plus Grande Pièce du monde
10-26 octobre : Prédelle – divertissement orphique
11 octobre – 3 novembre : Les Grenouilles qui volent sur l’eau ont-elles des ailes ?
tous les vendredis soir : Cabaret slam-poésie