Le pari d'Alexandre Orlow

(Paru dans Galerie des Arts, n°120, octobre 1972)

Lorsqu'en 1962, Alexandre Orlow créa la Fondation Peter Stuyvesant il fit figure parmi ses pairs d'original et de paternaliste. Vouloir exposer sur les lieux même du travail, dans une usine, des oeuvres d'art semblait une idée généreuse mais plus « drôle » qu'efficace.
Alexandre Orlow sans se laisser déconcerter choisit comme terrain d'expérience l'usine de Zevenaar (35 000 m2 - 650 employés - 25 millions de cigarettes par jour). Il y exposa, dans le hall même de travail, une vingtaine de toiles de grande dimension et de tendance diverse - de la figuration à l'abstraction - qu'il avait spécialement commandées à 20 artistes européens en leur fixant comme thème « la joie de vivre ».

Dès l'abord la direction du personnel fit d'expresses réserves : le rendement allait en souffrir ; c'était une occasion de distraction donc d'insécurité ; ou les ouvriers et les ouvrières s'intéressaient à l'art et leur attention ne se portait plus sur la machine, où ils accomplissaient leur tâche et alors ses tableaux n'avaient plus aucune raison d'être en ce lieu ; pourquoi ne pas les accrocher dans une salle réservée à cet usage ? Pourquoi obliger ceux qui ne s'intéressent pas à l'art à regarder des oeuvres qui leur étaient indifférentes ? Combien de travailleurs apprécieraient réellement les intentions et la valeur des oeuvres ?
Les syndicats firent chorus à leur façon : si les actionnaires ont des bénéfices inemployés qu'ils commencent par augmenter les salaires!
Alexandre Orlow laissa dire. Il pensait d'abord que, sur le plan social, l'usine de Zevenaar appliquait une politique sociale très élaborée et pouvait se permettre une expérience de cette sorte. Son geste ne pouvait en aucun cas apparaître comme une compensation, un cadeau, une tentative pour vider des objectifs syndicaux de leur substance. Il réunit les cadres et leur exposa son projet qu'il situa sur un plan culturel : il s'agit de savoir dit-il en substance quel est pour un ouvrier l'intérêt de l'oeuvre d'art lorsqu'on l'intègre dans un lieu de travail. A certaines époques l'art et l'existence quotidienne étaient intimement liés. Il existe, du fait de la taille de nos cités, de notre rythme de vie, de notre organisation sociale une véritable ségrégation entre le monde des travailleurs et celui des artistes. L'homme d'aujourd'hui apparaît comme mutilé, privé d'une partie de ses facultés, de son climat, dépouillé même de son privilège essentiel, qui est de communier avec la beauté. Il en arrive de trouver normal de vivre dans un monde laid ou neutre et il perd ses exigences intimes les plus originales. Il s'aliéne vraiment et cesse d'être un homme à part entière. Dans la mesure où je suis responsable de leur environnement je voudrais tenter de rendre un peu de leur dignité naturelle à des êtres humains qui dépendent de moi.
Je me dois de modifier le climat du travail en fonction de la notion que j'ai de l'imagination, de l'intelligence et des aspirations humaines. La Hollande a été le premier pays au monde alphabétisé. Il y régnait la liberté quand l'Europe entière était sous le joug du despotisme. Une ère nouvelle va commencer avec l'automatisation du tra­vail et l'augmentation du temps des loisirs. La vie sociale doit commencer à l'usine, qui ne doit pas seulement être le lieu du travail ingrat qu'on a hâte de finir mais le centre d'intérêt d'une existence équilibrée. Nous allons préfigurer un style de vie qui sera celui de l'avenir. Je vous demande simplement d'accepter, avec naturel, la présence d'oeuvres d'art entre vos machines. Dans quelques mois nous ferons le point.
Huit mois plus tard, sans prévenir, Alexandre Orlow donnait l'ordre de retirer tous les tableaux. Le lendemain le Comité d'Entreprise demandait a être reçu par la Direction. Pourquoi avait-on enlevé les tableaux ? Tout le monde se jugeait pénalisé moralement et sur un plan pratique souffrait de ce manque. Le Chef du personnel, lui-même, jugeait désastreuse cette suppression qui causait tant de trouble. Alexandre Orlow avait gagné. On fit le point.
D'abord il apparut que seules les oeuvres non figuratives pouvaient être acceptées sur un lieu de travail, parce qu'elles laissaient libre cours à l'imagination et ne figeait pas l'attention, contribuant à créer une ambiance de couleur et de forme assimilable spontanément. Les tableaux devaient être monumentals par leur dimension et leur conception pour s'intégrer aux vastes proportions des lieux. Chaque oeuvre devait être suspendue de telles façons qu'elle fut visible de loin et l'ensemble de la disposition devait morcelée l'attention et communiquer une impression de vie.
On présenta une nouvelle exposition qui fut si vivement appréciée que le comité obtint de M. Orlow qu'on renouvellerait les oeuvres par tranche afin que la rupture de sensibilité ne soit pas trop grande. D'une façon générale désormais, le comité est consulté pour chaque retrait même momentané d'une oeuvre qui est automatiquement remplacée.
Depuis, l'expérience s'est étendue à l'ensemble du groupe avec lequel Turmac To­bacco Compagny collabore. Bientôt Alexandre Orlow décida qu'une fondation rendrait autonome cette activité culturelle qui ne dépendrait plus seulement de la bonne volonté patronale. Certes les achats d'oeuvres se font sur les bénéfices de la Compagnie mais elles appartiennent ensuite à la fondation dont la collection qui est actuellement de plus de six cents pièces tourne constamment : pas une salle de machines des usines, pas un bureau qui ne soit enrichi par la présence d'une oeuvre.
L'émulation aidant, chaque département du groupe a réalisé sa collection ; ainsi est née un admirable ensemble de Jean Lurçat, une collection de sculpteurs italiens, une collection de peinture anglaise moderne, une collection de sculptures de Rodin et ses contemporains. Et en Australie une collection « art de l'ère spatiale » qui vient d'être présentée au musée de Cham­béry - car en effet l'importance de l'ensemble est tel que les oeuvres des fondations sont souvent prêtées dans le monde entier et cette année la Direction des musées de France a organisé dix manifestations en collaboration avec la Fondation Peter Stuyvesant. Alexandre Orlow peut s'avouer heureux.
Il l'est bien davantage encore lorsqu'il considère les résultats pratiques de l'expérience. Le climat de l'entreprise d'abord à salaire égal, on est fier de travailler chez Stuyvesant, le recrutement de haute qualité est plus aisé. L'image de marque est séduisante et conquérante. Tout le monde a voulu « aller plus loin » : l'usine a dut créer un département « lithographique » et qui fait des bénéfices et organise le soir des cycles de conférences sur l'art. Une récente enquête a démontré que les ouvriers n'étaient nullement sensibles au prix des oeuvres, qu'ils refusaient une augmentation de 25 % de leur salaire obtenue par le partage des sommes provenant de la vente de la collection, - donc sa dispersion. Bien entendu cette promotion culturelle n'est qu'un élément d'une politique sociale avancée.
Le soutien que la fondation apporte aux artistes est considérable. Alexandre Orlow est un véritable amateur d'art (et notamment il a été un soutien du Groupe Cobra) mais il s'est entouré de conseillers dans chaque pays parmi les critiques historiens et conservateurs. La qualité du choix de la fondation se vérifie chaque jour. En dix ans la valeur moyenne des oeuvres s'est multipliée par trente. L'achat d'une centaine d'oeuvres diverses chaque année dont la plupart monumentales crée un pôle d'attraction considérable et influence le goût des artistes et du public.
Alexandre Orlow ne souhaiterait pas - malgré sa réussite - apparaître comme un original. « Je ne suis qu'un précurseur dit­il et j'espère ne précéder le gros des troupes que de très peu. Dans les dix prochaines années, le monde changera davantage qu'il ne l'a fait depuis mille ans. Essayons simplement de nous y préparer »
Il suffirait en France de cinq ou six grands patrons qui, à son exemple, croiraient que l'Art est un des ferments des nouveaux rapports humains, que son magnétisme exerce une attraction bien au-delà des catégories économiques et des luttes de classe ; qui auraient conscience que la loi permet avantageusement sur le plan fiscal d'investir une part des bénéfices de l'entreprise pour des achats d'oeuvres d'art ; que sur le plan du prestige, du placement' - de l'efficacité pour tout dire - il n'existe pas de meilleur investissement ; oui cinq ou six grands pionniers de l'humanisme et une idée nouvelle peut faire son entrée sur notre petit hexagone.
Comme j'évoquais cette éventualité devant Alexandre Orlow il me dit : « Si cette conjuration en faveur de l'intégration des arts se faisait en France je serai heureux d'y participer avec tout le poids de la Fondation ».
Un pari qui mérite d'être tenu n'est-ce pas !
André PARINAUD