Patrick Modiano / André Parinaud
« Les amitiés les plus fortes sont celles qu’on a noué
 lorsqu’on était adolescent »
(Paru dans La Galerie, numéro 121, novembre 1972)

 

Patrick Modiano qui vient de publier son troisième roman « Les boulevards de Ceinture » où le narrateur part à la recherche de son père(Gallimard).
Il répond à notre questionnaire sur « Un art de vivre »

A.P. : Croyez-vous à l’amitié ? Est-elle pour vous essentielle dans la vie d’un homme ?

P.M. : Oui, c’est même la chose la plus importante.

A.P. : Est-ce pour vous surtout un sentiment juvénile ? Pensez-vous qu’on puisse à partir d’un certain âge, encore nouer amitié ?

P.M. : Les amitiés les plus fortes sont celles qu’on a noué lorsqu’on était adolescent. On peut lier amitié après, mais il n’y aura jamais la même complicité.

A.P. : L’amitié vous paraît-elle durable, plus grave que l’amour ?

P.M. : Elle n’est pas plus durable, elle est plus sûre que l’amour.

A.P. : Croyez-vous çà l’amour fou ?

P.M. : Elle n’est pas plus durable, elle est plus sûre que l’amour.

A.P. : Croyez-vous çà l’amour fou ?

P.M. : Non.

A.P. : Distinguez-vous la sexualité de l’amour ?

P.M. : Oui.

A.P. : « Le premier amour » vous semble-t-il celui qui marque toute une vie ?

P.M. : Il ne compte peut-être pas plus, mais il a quelque chose de plus particulier que les autres.

A.P. : Quelle définition donneriez-vous de l’amour ?

P.M. : La fidélité à quelqu’un. Même si les circonstances de la vie font qu’il y ait cassure , il n’y aura pas reniement.

A.P. : Faut-il se marier jeune ?

P.M. : Non, ce n’est pas indiqué.

A.P. : Etes-vous favorable à une certaine « liberté » dans le mariage ?

 

P.M. : Oui, à condition qu’il n’ait pas de mensonge. Tant qu’il n’y a pas trahison, il peut y avoir toutes les libertés possibles.

A.P. : Pour un écrivain le mariage est-il une entrave ou une aide ?

P.M. : Dans l’absolu, je ne crois pas que cela soit très souhaitable, mais tout cela dépend de la personne.
Quelquefois, pour l’écrivain qui vit dans une espèce de rêve, la présence de quelqu’un peut le raccrocher au réel : il peut en avoir besoin comme d’un ange protecteur. Mais est-ce propre à l’écrivain.

A.P. : Pratiquez-vous, avez-vous pratiquez une religion ??

P.M. : Non.

A.P. :
Votre attitude vis-à-vis de ceux qui pratiquent ?

P.M. : Aucune hostilité. Du respect.

A.P. : Croyez-vous que l’homme doit rechercher avant tout le bonheur et quelle serait votre définition du bonheur ?

P.M. : Il y a des instants du bonheur, comme disait Montherlant, Ils viennent sans qu’on les cherche.

A.P. : Pensez-vous que nos contemporains recherchent le bonheur, et un bonheur qui mérite d’être recherché ?

P.M. : Il ne cherche pas le bonheur, ils cherchent à se protéger. Ils cherchent plutôt le confort.

A.P. : Comment doit-on conduire sa vie ?

P.M. : Lutter contre le pouvoir corrosif du temps. Rester constant vis-à-vis de ses sentiments, de ses idées. La vie de trop de gens est faite de reniements successifs.

A.P. : Vous êtes-vous souvent trompé dans la conduite de votre vie ?

P.M. : Elle aurait pu être parfois plus rigoureuse.

A.P. : Craignez-vous la mort ? Est-ce pour vous une hantise ?

P.M. : Oui, mais c’est une obsession récente, depuis un an ou deux. Je ne l’avais pas adolescent.

A.P. : Quelle place vous reconnaissez-vous dans le monde d’aujourd’hui ?

P.M. : La place du littérateur n’est pas importante, celle d’un « joueur de quilles ».

A.P. : Quelle est votre attitude devant la civilisation actuelle ?

P.M. : Le refus, mais ce n’est pas un refus révolutionnaire. C’est un refus très calme, sans violence.

A.P. Pensez-vous que ce qu’on reproche à la société actuelle tient à la nature humaine ou à ses institutions et à ses mœurs ? Est-elle plus condamnable que les précédentes ?

P.M. : A la nature humaine. Elle n’est pas plus condamnable, elle n’est pas pire que d’autres dans le passé, mais elle inspire moins d’espoir : il y a aujourd’hui une espèce de lassitude qu’il n’y avait pas à d’autres époques.

A.P. : Souhaitez-vous avoir des enfants ?

P.M. : C’est souhaitable sans doute, mais cela effraie parce qu’à partir du moment où on a des enfants on est rejeté loin en arrière. L’âge adulte commence à partir de là. On quitte la jeunesse. Et puis c’est toujours désagréable de sentir sa propre chaire reproduite.

A.P. : Quelle conception avez-vous de l’éducation ?

P.M. : Il faut essayer de protéger les enfants, de les tenir à l’écart, de dresser une espèce d’univers ouaté autour d’eux pour leur permettre de rêver, pour en faire des poètes. Qu’il ne soit pas trop au courant de la vie moderne comme les enfants du début du siècle.

A.P. : Quelle influence ont eu sur vous vos parents ?

P.M. : Une influence plutôt bénéfique. Ils ne m’ont jamais mêlé à leur vie d’adulte.

A.P. Croyez-vous à l’expérience,  qu’elle est transmissible ?

P.M. : Elle peut être transmise si on a beaucoup d’imagination. En écoutant quelqu’un qui vous fait part de son expérience peut être transmise, si on a beaucoup d’imagination, on peut se mettre à sa place et à ce moment là, son expérience peut être transmise.

A.P. : Quels sont vos rapports avec les autres : indifférence, ennui, curiosité ?

P.M. : Une extrême curiosité, mais de loin.

A.P. : Croyez-vous aux bienfaits, ou aux inconvénients de la solitude ?

P.M. : Pour le travail littéraire, la solitude est une condition obligatoire.

A.P. : Fuyez-vous la foule ?

P.M. : J’ai une espèce de panique de la foule. Là où les hommes sont vraiment méchants c’est lorsqu’ils sont en foule. Sauf de rares circonstances historiques de communion, la foule est toujours horrible, sanguinaire.

A.P. : Avez-vous recherche la fortune.

P.M. : Non. Cela demande un travail soutenu dont je sens incapable. Il faudrait trouver un trésor.

A.P. : Aimez-vous le luxe ?

Oui tous les hommes devraient pouvoir bénéficier du luxe. Ce qui ne me semble pas naturel, c’est ce qui n’est pas luxe.

A.P. : L’ambition vous paraît-elle légitime ?

C’est un sentiment qui ne m’a jamais animé.

A.P. : Cherchez vous la Réussite ?

P.M. : Non. Le terme de réussite m’est totalement étranger du moins dans ce qu’il a de matériel.

A.P. : Des sept pêchés capitaux quel est celui qui vous paraît le plus condamnable ?

P.M. : L’avarice.

A.P. : Celui pour lequel vous avez le plus d’indulgence ?

P.M. : Pour tous, sauf l’envie.

A.P. : Quels sont pour vous les qualités les plus grandes ?

P.M. : La générosité et la fidélité.

A.P. : Les défauts les moins admissible ?

P.M. : Toujours l’avarice. Mais tous les défauts ont des excuses. Si on essaye de les comprendre on arrive à l’indulgence.

A.P. : Quelle place occupe les arts dans votre vie ?

P.M. : La plus grande place.

A.P. : Êtes-vous surtout attiré par l’art ancien ?

P.M. : Oui, parce qu’il a un pouvoir d’émotion plus fort que certaines formes d’art contemporain.

A.P. : Votre attitude devant les recherches contemporaines ?

P.M. : Elles me font penser à la phrase de Cocteau « je ne cherche pas je trouve ».

A.P. : Un écrivain doit-il s’intéresser à la chose politique ?

Non. Les écrivains qui se sont intéressés à la chose politique avait  la nostalgie de l’action, en général pour des raisons psychanalytiques, pour des névroses.

A.P. : Doit-il s’engager politiquement ?

P.M. : dont il est dépourvu. Il est le plus souvent victimes de son engagement politique. C’est un peu comme si un enfant s’amusait avec un revolver chargé.

A.P. : Croyez-vous à adieu ou en Dieu ?

P.M. : Non.

A.P. : Auriez-vous préféré vivre à une autre époque ?

P.M. : Cela ne pouvait être autrement.

A.P. : Comment imaginez-vous l’avenir de notre société ?

P.M. : Un peu bouché.

A.P. : Êtes-vous pessimiste où optimiste ?

P.M. : Pessimiste, mais l’instinct de conservation reprend le dessus, un pessimisme tempéré.