Max-Pol Fouchet, qui vient de publier, chez Grasset, «Les évidences secrètes », répond à notre questionnaire sur "un art de vivre."

 

André Parinaud: Croyez-vous à l'amitié ? Est-elle pour vous essentielle dans la vie d'un homme?

Max-Pol FOUCHET : Mes amis vous diront que je suis un ami fidèle, du moins, je l'espère. Avec l'homme, l'amitié est une ceuvre. Elle demande une maîtrise de soi, une compréhension de l'autre, fort difficiles : c'est pourquoi j'aime l'amitié.

Est-ce pour vous surtout un sentiment juvénile ?Peut-on nouer amitié à partir d'un certain âge.

Je crois que certains sont faits pour l'amitié, comme d'autres pour l'amour ; mais l'amitié me paraît infiniment plus «virile» que l'amour. Cela ne signifie pas que l'amour soit « féminin » dans le sens péjoratif que l'on attache à cet adjectif, à tort d'ailleurs, et l'amitié peut exister entre l'homme et la femme. J'ai eu des amis (es), qui étaient des femmes. Je pense, par exemple, à Nicole Vedrès, qui a toujours été pour moi « un » ami.

L'amitié vous paraît-elle plus durable, plus grave, que l'amour?
Je préférerais vous répondre au­trement. Je n'aime pas l'amour. Il est pour moi générateur de folie. Je me suis toujours demandé s'il n'était pas une sorte d'aliénation. De toute façon, je ne crois pas à l'amour s'il ne s'accompagne pas d'humour.

• Croyez-vous à l'amour fou?

Au sens où André Breton en parle, je ne suis pas sûr de l'avoir jamais éprouvé. En revanche, la tendresse m'est chère, qui est une forme de l'amitié. Je m'efforce de la donner.

•   Distinguez-vous la sexualité de l'amour?

Absolument. Je crois qu'il y a deux forces pures : l'amitié et la sexualité. L'amour est souvent un mélange de ces deux forces. Et si l'amour tend si sou­vent à la folie, c'est que la sexua­lité ne s'y avoue pas, non plus que l'amitié.

Le «premier amour » vous semble-t-il celui qui marque pour toujours une vie?
Je n'oublie pas mon premier amour, - ce que j'ai pris pour tel.

• Faut-il se marier très jeune?

Je n'en sais rien. Il ne faut pas se « marier ». On peut épouser, ce n'est pas la même chose. Se marier implique un contrat social que je rejette. S'il y a amour, cela ne regarde que deux êtres. Le mariage fait intervenir des liens sociaux, devant le maire, devant une église, qui me semblent don­ner de l'impudicité à ce qui réclame la plus grande pudeur. Si je préfère le mot épouser, c'est qu'il signifie qu'on épouse un être non pour ce qu'il est en chair et en os, socialement, mais pour ses goûts, ses tendances, ce qu'il voudrait être, ce qu'il est, ce qu'il veut devenir.


Etes-vous favorable à une certaine « liberté » dans le mariage ?


Je connais des hommes et des femmes qui sont réputés fidèles parce que, physiquement, ils ne commettent aucune infraction. Pourtant je les vois souvent plus infidèles que des couples très « libres », J'ai connu des femmes qui ne « trompaient » pas (quel mot stupide !) leur mari avec un autre, mais avec le premier livre qu'elles lisaient, ou le premier nuage qui passait. La fidélité charnelle me paraît un legs de temps très ancien où le couple se fondait sur la propriété reconnue à l'homme. C'est une forme de capitalisme, voire de totalitarisme.

Pour un écrivain, le mariage est-il une entrave ou une aide?
Pour ma part, je ne puis écrire que dans la solitude totale. J'ai épousé la solitude.

• La paternité vous a-t-elle enrichi ?
Certes. Quand je regarde ma fille, j'ai toujours l'impression qu'elle est le meilleur poème que j'aie jamais fait ! Bien sûr, elle est ma fille, mais aussi l'enfance, cette chose mystérieuse à laquelle nous donnons peut-être plus de richesses qu'elle n'en possède réellement. Peu importe. Ce qui compte, c'est qu'il y ait un prétexte à donner à quelque chose tant de richesse, tant de fraîcheur, tant de surgissement.

•    Quelle conception avez-vous de l'éducation ?
Je crois qu'il faut laisser à l'enfant la plus grande liberté possible. Cela peut donner de mauvais résultats, mais une discipline imposée en donne aussi de piètres. Mieux vaut risquer la liberté. J'ai parié sur elle.

Quelle importance a-t-elle eu pour vous?
J'ai eté un enfant seul. Un adolescent plus seul encore. Quand j'étais un enfant, je ne voyais que fort peu mes parents. Mes journées étaient des journées en face de moi-même. C'est pour­quoi, très jeune, j'ai commencé de lire beaucoup et même d'écrire. Dès l'âge de onze ans, j'ai écrit un premier livre sur un carnet, un roman !

•   Croyez-vous à l'expérience ? Qu'elle est transmissible ?
L'expérience n'a de valeur que relative. Arrivé à un certain âge, on s'aperçoit que l'on est encore prêt à commettre les mêmes folies, quelle chance ! Pourvu que l'on soit vrai ! Je ne suis pas sûr que la vérité soit dans l'expérience.

Quels sont vos rapports avec les autres : indifférence, ennui, curiosité ?
Je ne suis jamais indifférent. Si je l'étais, je n'aurais pas donné une partie de ma vie à la communication, la radio, la télévision. Les autres m'importent. Je me demande toujours si les autres vont m'entendre, si ce que je vais leur transmettre à quelque valeur. C'est l'une des joies et l'une des souffrances de ma vie que d'être constamment inquiété par le désir d'avoir à transmettre quelque chose. J'écris des poèmes qui sont « obscurs » pour beaucoup c'est la poésie qui me commande. Il me faut rétablir l'équilibre par une « transmission » : c'est à ce moment là que je me tourne vers la caméra ou le micro.

Croyez-vous aux bienfaits ou aux inconvénients de la solitude ?
Je ne suis vraiment moi-même que dans la solitude. Si je puis apporter quelque chose aux autres, c'est parce qu'il a mûri dans la solitude. La solitude m'a toujours paru le dénominateur commun des hommes. C'est parce que nous sommes seuls que nous sommes frères. Je ne connais que des êtres seuls les uns se l'avouent, les autres refusent de l'avouer. Mais il faut émerveiller la solitude : par la lecture, la musique, les musées, l'espoir. La solitude est une immense coque vide qui offre des parois nues où accrocher les plus belles images.

• Fuyez-vous la foule

J'aime être perdu, porté, par un fleuve populaire, une manifestation. Pour un homme de mon âge, les grands défilés lyriques du Front Populaire ont été une joie intense. Une inoubliable communion. Une sortie éblouissante hors de la solitude - mais que je ne pouvais ressentir que grâce à celle-ci. Il n'y a pas contradiction.

• Avez-vous recherché la fortune ?
Quand j'ai un peu d'argent, je me hâte de le dépenser ! Je serais ennuyé de ne pas enavoir, parce que j'aime acheter des choses belles, et faire plaisir aux autres. Lorsque, pour être proche du peuple, après avoir quitté le foyer familial, je suis devenu simple ouvrier (peintre en bâtiment, pion dans une institution religieuse, mousse sur un bateau), j'ai mangé de « la vache enragée », et encore pas tous les jours ! Pour acheter un livre, ou un disque, il fallait que je me prive de repas. A ce moment là, le livre, le disque, comptaient étonnamment pour moi. Aujourd'hui, comme critique, je reçois des livres, des disques : je ne sais où les mettre. Il n'y a plus de joie. Ce n'est plus précieux. La pauvreté, c'était vraiment la richesse. Rien que de banal en cela.

• Aimez-vous le luxe?
Pourquoi pas? Mais quel luxe? J'aime un très beau style : c'est un luxe. J'aime une très belle peinture, une très belle musique, un beau visage, de beaux seins, ce sont des luxes. Ce qui est « luxe­luxe»? Non. Le «luxueux» m'ennuie. J'aime les déserts, les pierres, l'eau.


• L'ambition vous paraît-elle légitime?
Si l'on me dit que je suis un bon écrivain, je suis heureux, mais ce n'est pas une ambition. En revanche, c'est un orgueil, un orgueil que j'aimerais soutenir. Je suis quelqu'un d'assez modeste, c'est-à-dire profondément orgueilleux

Croyez-vous à Dieu, en un dieu ?
Je crois aux hommes et j'aime leur façon de créer des dieux. Je suis agnostique, mais mystique en même temps. Ma « Communion des Saints » est pour moi celle de tous ceux qui, à travers les âges, moururent sur des barricades.

Avez-vous pratiqué une religion ?
J'ai failli devenir un religieux, dans ma jeunesse. J'ai été très proche du franciscanisme. Je crois toujours être franciscain, mais sans me référer à une transcendance.

•  Votre attitude vis-à-vis de ceux qui pratiquaient ?
Le respect. La fraternité.

Croyez-vous que l'homme doit rechercher avant tout le bonheur ? Et quelle serait votre definition du bonheur?
Le bonheur, c'est de penser qu'un jour il n'y aura plus d'hommes, d'enfants qui souffriront de la faim, de la guerre, de l'injustice, de la prison.

Pensez-vous que nos contemporains recherchent le bonheur, et un bonheur qui mérite d'être recherché ?
Je crois que nos contemporains recherchent plutôt la satisfac­tion. Il souhaitent une vie sans problème. J'ai toujours mis mon bonheur dans les problèmes ; dans l'inquiétude. Je serais malheureux sans inquiétude, parce que c'est elle qui m'éveille sans cesse à la justice et à la liberté.

• Vous êtes-vous souvent trompé dans la conduite de votre vie?
Je suis assez honnête pour ne pas me tromper !

Craignez-vous la mort ? En avançant en âge, y pensez-vous davantage ?
Je ne crains pas la mort. En avançant en âge, je n'en ai pas davantage peur. Mais j'ai peur de deux choses : d'un vieillissement qui me rende sénile, qui m'empêche de respecter les valeurs de droiture que je me suis fixé. J'ai peur aussi qu'on fasse de moi, après ma mort, un être que je n'ai pas été.

Quelle place vous reconnaissez­vous dans le monde d'aujour­d'hui ?
Prêtez-moi une loupe !

• Auriez-vous préféré vivre à une autre époque?
Mon époque est mon époque.

Comment imagniez-vous l'ave­nir de notre société?
Je n'imagine pas l'avenir de l'humanité, mais je souhaite passionnément que l'homme rompe avec cette mécanisation qui s'empare de lui chaque jour davantage. Qu'il fasse un vaste trou, qu'il y jette ses bagnoles, ses postes de télévision et de radio, ses appareils électro-ménagers, bref, tout ce qui l'aliène. Qu'il réapprenne les courbes des petits chemins.

Etes-vous pessimiste ou optimiste ? Devant notre civilisation ? Devant la vie?
Pessimiste devant notre civilisation. Optimiste devant la vie. Et, malgré ses erreurs, devant l'homme.

•    Avez-vous recherché la réussite ?
Non. Elle ne m'intéresse pas. Pour moi, la réussite, c'est de vivre un beau jour: Un beau jour d'hiver où il fait froid et sec, où les lointains sont très découverts. Un beau jour d'été où il fait chaud, où l'on se sent complètement élargi par l'air. La réussite, pour moi, ce sera de ne pas mourir trop sale.

• Des sept pêchés capitaux, quels sont ceux qui vous paraissent les plus condamnables?
L'envie, l'avarice.

• Ceux pour lesquels vous avez le plus d'indulgence?
La gourmandise. Je suis gourmand de la vie ! Et la paresse.

• Quelle est pour vous la qualité la plus grande?
Etre fidèle autant qu'il se peut (et même plus qu'il se peut) à un certain nombre de valeurs qu'on a choisies une fois pour toutes. A vrai dire, elles se résument pour moi en une seule : la liberté dans la justice.

Quelle place occupent les arts dans votre vie ?
C'est ma vie. Je n'ai jamais voulu sacrifier certaines recherches à d'autres. Disons que j'ai un attelage devant moi, avec un cheval de flèche. Le cheval de flèche, c'est la poésie. Derrière, il y a trois autres chevaux : l'un, c'est la musique ; l'autre, c'est l'Art ; le troisième, c'est la sensualité !

Etes-vous surtout attiré par l'art ancien ?
J'ai écrit des livres aussi bien sur l'art ancien que sur l'art contem­porain, aussi bien sur Rembrandt que sur Bissière. Pour moi, il n'y a pas d'art ancien, mais l'art, qui est l'expression par l'homme, à travers des formes les plus belles possibles, de son humanité.

•  Un écrivain doit-il s'intéresser à la chose politique ?
Il doit prendre position. Mais il doit aussi s'engager vis-à-vis de sa vérité personnelle. S'il aime la liberté et s'il appartient à une formation politique quelconque, il doit craindre que cette forma­tion ne porte atteinte à la liberté. Alors il doit protester, quitte à être rejeté dans la solitude.

• Ses opinions politiques doivent-elles se refléter dans son oeuvre ?
J'ai écrit des poèmes tout à fait politiques comme « Prise de Barcelone », écrit le jour même où Barcelone tombait dans les mains des franquistes, pour les dénoncer, mais aussi des poèmes qui sont en dehors de l'événement. Sous l'occupation, j'ai consacré un numéro entier de ma revue Fontaine à «la poésie comme exercice spirituel». Si on donne à la poésie son rôle véritable, elle est toujours révolutionnaire, parce qu'elle décape. Elle reconduit à l'essentiel et, par là, fait tomber les structures annexes, les mensonges, les faux-semblants, le trompe l'oeil, le trompe l'âme, même quand elle ne traite pas de politique.