Entretien Mathieu Matégot / André Parinaud
« Dans dix ans la tapisserie française aura vécu »
(Paru dans La Galerie, n° 113, février 1972)


Mathieu Matégot au centre, André Parinaud à gauche.

Assez de cartons numérotés, agrandis photographiquement - Aubusson se sclérose dans la copie. - La moyenne d'âge des lissiers est de 60 ans. - La Direction des Arts et Lettres exerce une dictature asphyxiante.
Trois solutions : 1. une Triennale de la Tapisserie à Paris. - 2. une collection nationale itinérante. - 2. une table ronde pour réorganiser les Gobelins et définir une politique.


"Icare II" de Mathieu Matégot (200x250) Consulat Général de France à New-York (Pinton)

• André Parinaud. - Mathieu Matégot, vous incarnez à mes yeux l'artiste qui, par ses exigences, la discipline qu'il s'est imposée, son imagination, ses ouvres, son rayonnement, est aujourd'hui en 1972 un des véritables successeurs de Lurçat; vous illustrez la deuxième génération des créateurs de la tapisserie française moderne.
Je n'en veux pour preuve que la dernière manifestation qui a eu lieu le 23 novembre au Musée National Air et Espace de Washington, où, en présence de son Excellence Charles Lucet, Ambassadeur de France; Michaël Collins, Directeur du Musée National Air et Espace (un des premiers astronautes qui a conquis la lune et de l'élite astronautique, vous avez présenté une tapisserie qui avait pour thème précisément la conquête de l'espace. Que l'Amérique ait fait appel à un des grands lissiers, peintres-cartonniers de l'Ecole de Paris pour réaliser cette tapisserie, me paraît un test et une preuve.

Mathieu Matégot. - L'oeuvre que le Musée National Air et Espace a présentée à Washington a été tissée à Aubusson. Je l'ai exécutée dans les dimensions 3 m x 4 m, dans les couleurs géologiques de la lune, dans les «marron» les «gris», avec certains reflets un peu argentés. Actuellement, cette tapisserie est exposée au Musée National Air et Espace, à côté de la véritable cabine d'Apollo. Il y a 5 millions de visiteurs dans ce Musée. Tissée en France, cette tapisserie servira de propagande à la tapisserie française, qui en a bien besoin

•   A.P. - Comment êtes-vous devenu peintre-cartonnier ?

M.M. - Ma première tapisserie date de 1937. Puis, engagé volontaire, j'ai fait un an de guerre et, quatre ans de captivité. Quand je suis rentré, j'ai vu l'effort conjugué de Lurçat, Gromaire et d'autres, qui, avec l'aide de l'Etat ont changé l'aspect de la tapisserie en France. Lorsque je suis arrivé à Aubusson, en 1945, j'ai d'abord appris le tissage, sur l'instigation de François Tabard qui a été un très grand homme de la tapisserie.

• A.P. - Vous avez décidé d'entrer en tapisserie comme on entre en religion.

M.M. -
Absolument. Je ne pense pas qu'on puisse être bon peintre de chevalet et très bon cartonnier. Il faut d'abord connaître le tissage, les servitudes de ce métier. Il faut que l'imagination se marie avec la laine; que la vie, le courage, la personnalité de l'artiste, en quelque sorte, ne fassent qu'un avec cette discipline.
Depuis une dizaine d'années, je m'insurge contre l'idée qu'on réalise actuellement des tapisseries avec des agrandissements photographiques, ce qui est contraire à ce que Lurçat a enseigné, et ce qui est contraire à la vérité de la tapisserie - qui est un art riche, qui n'a rien à voir avec la peinture -. Il faut concevoir la tapisserie en fonction de sa réalité technique, de sa richesse, et il y a autant de vertu, autant de plaisir, à créer pour la laine qu'il y en a à créer avec une toile.
Un artiste qui ne conçoit pas la laine avec amour, qui ne pense pas laine, qui ne pense pas lisse, de l'intérieur, est aussi dangereux qu'un peintre qui ne ferait que reproduire des projections photographiques sur sa toile, qui ne chercherait pas à traduire son être, à traduire sa vérité intérieure, sa vision du monde originale.

•A.P. - Si je comprends bien, vous ne pensez pas qu'on puisse se contenter de numéroter des couleurs sur une toile, qu'on puisse créer à l'aide de quelques lignes une tapisserie. Une tapisserie doit être conçue grandeur nature par un artiste qui imagine complètement l'ceuvre dans ses détails les plus infimes et qui donne au lissier non seulement une trame mais une vérité absolue.

M.M. - Tout à fait exact. La tapisserie a ses exigences techniques et esthétiques. Elle exige que le peintre s'occupe 100 d'elle. Je fait de la tapisserie depuis trente ans; j'ai fait plus de 600 oeuvres originales, mais qui ont été tissées bien sûr plusieurs fois (et tout le monde sait que si les tapisseries sont actuellement numéro­tées, c'est un peu grâce à moi).

A. P. - Je suis intéressé par les lignes de force de votre inspiration. J'ai déjà écrit un certain nombre de réflexions qui me sont venues en regardant vos diverses expositions. Je trouve que vous êtes un artiste inspiré par les grandes puissances telluriques qui sont les signes de la création profonde, je veux dire que dans vos tapisseries je retrouve la structure biologique, les forces géologiques en mouvement, mais aussi le signe du végétal. Vous êtes arrivé, à force d'ascèse, de recherche et de dépouillement, à traduire, à exprimer ce qui nous est si cher dans la peinture, ce qui nous est si précieux dans la très grande sculpture, cette espèce de puissance qui vient du sol, qui vient de la terre, qui vient de la vie, qui vient de l'amour. On a le sentiment qu'on a communication avec ce qui est le plus profond, le plus élémentaire, le plus précieux et le plus fort de la vie, de l'existence et de l'esprit.

M.M. - Les événements m'inspirent énormément, surtout les voyages en avion. Quand vous êtes piéton, vous voyez la terre de 1,70 m, quand vous la voyez de 10000 m d'altitude, c'est autre chose !

A. P. - Vous parlez d'avion, de voyages, autrement dit de distance. Qu'est-ce que l'avion? C'est la possibilité de voir le monde de haut. Qu'est-ce qu'un voyage?
C'est la possibilité de voir le monde de loin.
Vous avez voulu traduire dans la tapisserie cette dimension que nous a acquis le monde moderne, qui est la distance par rapport au réel, et, ce qui est peut-être le plus précieux notre capacité à la prise de conscience des réalités totales du monde, de sa richesse, de sa variété et de sa dimension.
Quand je vois une tapisserie de vous, j'ai le sentiment de survoler un continent et de descendre aussi au centre de la terre. J'ai le sentiment que je circule dans les veines d'un être humain, que j'en connais la texture, mais que je suis aussi dans une circulation de ville, et que je suis dans un arbre qui a une sève. En quelque sorte, je vis au rythme d'un univers cosmique et non pas d'un univers fermé. Vous avez ouvert la tapisserie aux vérités du monde moderne.

M.M. - L'essentiel pour moi est de trans­mettre ce que je ressens, de donner la communication avec la vérité du monde moderne.
   
•A. P. - Parlons un peu de la situation de la tapisserie.

M.M. - Bien que la France soit à l'origine de la Renaissance de la tapisserie et qu'Aubusson soit en quelque sorte la mère de cette renaissance, il y a quand même, il faut bien le dire, à Aubusson, une situation critique.
Depuis vingt-cinq ans, le nombre des lissiers d'Aubusson diminue. D'une part, Aubusson est éloigné des grands centres, la jeunesse se désintéresse de la tapisserie parce qu'elle ne peut pas gagner autant que dans une usine ou dans un bureau, d'autre part, il faut bien le dire parce que les Pouvoirs publics se désintéressent également de la tapisserie.
Quelques lissiers ont formé des écoles privées dans leurs ateliers avec quelques élèves, mais la moyenne d'âge d'un lissier d'Aubusson, actuellement, - et je pense être dans le vrai - est d'à peu près 60 ans.
L'Etat a relogé l'école d'Aubusson, qui est une école très bien dirigée dans des locaux somptueux. Malheureusement, il y a très peu d'élèves, et la plupart d'entre eux sont des étrangers. Je veux bien admettre que la France soit généreuse, mais ce qui est peu admissible, c'est qu'après être retournés dans leur pays, ces élèves nous font concurrence. Pendant le Ministère Malraux, un clivage - et je dois dire que ce clivage était arbitraire - effectué par la Direction des Travaux d'Art, éliminait systématiquement ceux qui ont été à l'origine de la renaissance de la tapisserie française, au profit, surtout, de quelques peintres de chevalet. Ces peintres ont introduit un système qui « sape » les bases solides de la renaissance de la tapisserie française, c'est-à-dire cartons grandeur nature, peints, au profit de l'agrandissement de maquettes par procédé photographique en guise de cartons.
C'était oublier, ce faisant, que la décadence de la tapisserie française a.u XVIIIe siècle avait eu précisément les mêmes causes, indépendamment du mérite des peintres auxquels il avait été fait appel. Malgré mes protestations contre cet état de choses et contre l'ostracisme déployé par la Direction des Travaux d'Art, rien n'a été fait pour retourner aux sources plus saines de la tapisserie. Il ne me reste qu'à mettre mes espoirs en M. Georges Pompidou, Président de la République Française, que j'ai mis au courant de la situation et qui a bien voulu me répondre en me promettant d'étudier mes suggestions dans le cadre de la politique qu'il compte promouvoir dans le domaine des Arts et Lettres.
Je demande donc respectueusement à Jacques Duhamel, Ministre des Affaires Culturelles, de bien vouloir tenir compte de ces suggestions qui sont seules suscep­tibles de ranimer et de sauver la tapisserie française.

• A.P. - Quelles sont ces suggestions?

M.M. - D'abord, réorganiser la Manufacture nationale des Gobelins sur les mêmes bases qu'il y a dix ans, moi-même et quelques autres peintres ont voulu le faire. Cela veut dire cartons peints grandeur nature et non pas photographies. Ce sont des procédés absolument inadmissibles.
D'autre part j'ai maintes fois réclamé une Biennale ou une Triennale de la Tapisserie Française, jusqu'à présent sans résultat. J'ai également déposé au ministères des Affaires Culturelles un projet de Convention nationale de la Tapisserie Française qui fonctionnerait surtout à l'étranger où avec l'aide de nos Ambassades et de nos Conseillers culturels nous pourrions faire des expositions, principalement dans les grands musées amé­ricains -car il ne faut pas oublier que nous subissons actuellement de la part des pays de l'est une concurrence, une concurrence commerciale, - puisque nos tapisseries sont vendues aux Etats­Unis comme ailleurs. Or, comment voulez-vous que le public connaisse ces tapisseries s'il n'y a pas d'expositions?
Les expositions françaises officielles dans le monde sont extrêmement rares. Quand il y en a, elles montrent surtout la production de la Manufacture nationale des Gobelins, c'est-à-dire des tapisseries de très grandes dimensions. Le public n'imagine que très difficilement la façon de placer ces tapisseries dans les appartements. Il faut donc montrer, dans les expositions, des tapisseries qui sont à la mesure humaine, et susceptibles d'être accrochées chez soi.
C'est la condition sine qua non de la réussite, et c'est comme cela que l'art français pourrait pénétrer dans beaucoup de foyers à l'étranger.

A.P. - Vous venez de souligner un certain nombre de points essentiels que je me permettrai de résumer.
Vous avez dit que la tapisserie est un art majeur, comme la peinture, comme la sculpture, qu'elle n'est pas un art décoratif, qu'elle mérite qu'un artiste s'y voue totalement, tout entier. Vous avez lutté pour imposer la limitation de tirages, c'est-à-dire pour que les tapisseries soient numérotées. Vous avez milité pour qu'il y ait une collaboration étroite entre le lissier et l'artiste, qui se traduit par le fait que vous créez des ouvres à la dimension de la tapisserie. Enfin, vous souhaitez que la France, qui est à l'origine de la renaissance de la tapisserie, qui a donné naissance à des générations de lissiers et qui a inspiré de grands artistes, soit le berceau d'une Triennale.

M.M. - Hélas, on n'a jamais eu d'échos favorables de la part des Pouvoirs publics.

• A.P. - Il est assez étonnant de consta­ter que depuis plus de vingt ans, les arts en France sont soumis à une sorte de dictature esthétique, à une sorte d'à priori esthétique. S'il n'y a pas de dictature dans notre démocratie, il y en a au moins une dans le domaine des arts. - Notamment dans le domaine de la tapisserie -. Rien d'important ne peut se faire qui ne passe par le Directeur des Arts et Lettres; sa décision souveraine est nécessaire pour orienter les options et il mutile, par ses conceptions, par sa vision un peu précaire des choses, un arbre qui était en train de naître, de se développer et qui était un des plus beaux fleurons de l'art français.

M.M. - Je ressens douloureusement et je ne suis pas le seul, cette dictature exercée par la Direction des Travaux d'Art. J'ai déjà proposé plusieurs fois, princi­palement à M. Michelet, l'ancien ministre des Affaires Culturelles, qui a d'ailleurs accueilli très favorablement ma proposition, la réunion d'une table ronde où tout le monde pourrait dire ce qu'il pense. Là, pourraient apparaître les erreurs du passé et les erreurs du présent de la Direction des Travaux d'Art.
Je pense que si nous restons sur la base actuelle, dans dix ans, sur le plan international, la tapisserie française n'existera plus. Elle sera complètement éclipsée.

• A. P. - Le paradoxe est que ce sera la France qui aura inspiré la création d'ateliers et de créateurs étrangers, qui aura donné l'élan sauveur et qui sera la dernière à en tirer un bénéfice esthétique, moral, de prestige. De même que l'école de Paris a failli « crever », de même les artistes tapissiers seront amenés à créer ailleurs.
D'ailleurs, le paradoxe est qu'aujourd'hui vous savez mieux que personne qu'on ne peut plus créer à Aubusson lorsqu'on est créateur français, parce qu'Aubusson a des commandes étrangères qui bloquent les ateliers pour des mois et qu'aujourd'hui un homme, comme vous, est obligé d'envisager de créer ses tapisseries à l'étranger.

M.M. - En effet je travaille déjà avec des ateliers au Portugal et au Japon et bientôt mon activité s'étendra sur les ateliers de Jérusalem qui ont tissés dans le passé des oeuvres de Jean Lurçat.
Aubusson est en train de se scléroser dans la copie de toiles des peintres étrangers qui payent « cash » et en dollars.

• A.P. - Je voudrais que vous me don­niez quelques commentaires, sur votre idée de constitution d'une collection nationale de tapisserie contemporaine destinée à l'exposition et la vente à l'étranger.

M.M. - Les expositions de tapisseries françaises contemporaines qu'elles soient d'Aubusson ou des Gobelins, organisées à l'étranger par les Services culturels français, ont toujours rencontré le plus grand succès. Elles ont pendant de longues années, été les seules expositions de tapisseries, si l'on excepte quelques expositions dues à l'initiative de certains peintres-cartonniers français, tels que Jean Lurçat ou Matégot ; La Galerie « La Demeure» et le lissier Pinton. A ce jour, elles rencontrent une concurrence importante, résultat de la constitution de collections et d'organisation d'expositions dues à l'initiative des Gouvernements ou à l'initiative des particuliers dans les pays de l'Est.
La concurrence est d'autant plus inégale que les tapisseries montrées dans les expositions françaises à l'étranger appartiennent à la Collection du Mobilier National et que, tissées soit aux Gobelins, soit à Aubusson, elles ne sont en aucun cas à vendre. Il en va tout à fait différemment des tentures des tapisseries artisanales réalisées dans les pays de l'Est qui prennent ainsi la place que la tapisserie française devrait prendre dans les musées étrangers et les collections des particuliers.
L'organisation d'expositions officielles est, de surcroît, le moyen sérieux, à l'expérience, pour assurer la pénétration des marchés étrangers pour les artistes et lissiers français.
Il apparaît donc souhaitable que soit constituée une collection nationale de tapisseries d'Aubusson, les Gobelins étant exclus puisque, par définition, leur production appartient entièrement à l'Etat et ne peut pas être mise sur le marché.
Cette collection nationale de tapisseries d'Aubusson permettrait l'organisation d'expositions mais aussi de ventes à l'étranger et ce, dans des conditions très favorables. L'intérêt national d'un tel projet est donc évident. Est-il réalisable dans des conditions économiquement acceptables pour les Finances Publiques? personnellement, je pense que oui.

A. P. - Vous pensez donc qu'aujourd'hui si nous enregistrons une réaction salutaire, les conditions d'un nouvel essor de la tapisserie peuvent être prévues, peuvent être envisagées. Il suffirait finalement que les responsables culturels de ce pays et les plus hautes instances aient conscience de l'importance de l'enjeu pour que dans des conditions économiques et matérielles parfaitement efficaces, on puisse organiser à la fois une biennale de la tapisserie ou une triennale de la tapisserie à Paris, et une série de manifestations régulières à l'étranger, et que si les lissiers, si les créateurs ont une suffisante idée de l'importance de leur apport, nous puissions tirer tout le bénéfice esthétique, matériel et moral de cette renaissance de la tapisserie qui, rappelons­le, est partie de France.

M.M. - Je pense que si nous voulons sauver la tapisserie française, c'est la seule chose à faire : des expositions à l'étrange par une collection nationale qui soit accessible aux particuliers, c'est-à-dire qui pourrait être vendue aux particulier: à des prix de galerie. Je n'exclus nullement la participation des galeries, d'ailleurs dans cette affaire ; leur présence sera même nécessaire.
Ces ventes à l'étranger, et l'organisation d'une biennale ou d'une triennale de la tapisserie française ou internationale, même à Paris, permettraient de sauver la tapisserie, en y ajoutant, bien sûr, la formation des jeunes lissiers, et en réorganisant la Manufacture nationale des Gobelins.

•   A. P. - La tapisserie n'a pas dit son dernier mot !
M.M. - Oui, mais elle a besoin d'une aide effective, et pas seulement de promesses, comme dans le passé.