Lydie Arickx /André Parinaud
«La vie n’aurait aucun intérêt si nous ne devions pas mourir»
(Paru dans Aujourd’hui Poème, n° 16, Décembre 2000)

 

«Depuis près de vingt ans, Lydie Arickx traque par le seul biais d’une peinture en état d’urgence la métamorphose des corps. Expressionniste à ses débuts, sous l’influence de Schiele et des Viennois et dans la mouvance du néo-fauvisme des années 80, elle a pris aujourd’hui ses distances par rapport aux modèles de sa jeunesse. Dans la maturité d’une quarantaine épanouie, elle affirme désormais une esthétique du corps en morceaux et du paysage en furie qui n’appartient plus qu’à elle» écrit Emmanuel Daydé dans l’ouvrage «Les Racines du Chaos» qui est consacré à sa démarche. L’artiste expose actuellement (jusqu’au 20 décembre) à la Galerie Art Témoin (33 rue Guénégaud, 75006 Paris).

André Parinaud (A.P.) : Lydie Arickx, quand on vous parle de poésie, comment réagissez-vous ? Qu’est-ce, pour vous, la poésie ?

Lydie Arickx (L.A.) : La poésie, pour moi, c’est un voyage. C’est d’abord une musique, et puis c’est un voyage. C’est-à-dire qu’à travers le mot, je pars en voyage en musique.

A.P. : Pourquoi dites-vous le mot ou le son ?

L.A. : Je crois que tout est lié à la magie du surnaturel. On pénètre des mondes qui éveillent nos sens et des sensations et des sentiments.

A.P. : Est-ce que la puissance émotive à l’écoute de la poésie est plus forte que devant une œuvre d’art, ou lorsque vous créez vous-même, ou lorsque vous lisez un poème, ou lorsque vous voyagez ? À quel moment, le maximum - si l’on pouvait comparer ces émotions – est-il atteint ?

L.A. : Je pense que tout dépend de l’intensité du monde où l’on pénètre et qui nous procure ce sentiment d’apesanteur,  de véritable absolu, de liberté, de grand bonheur, en fait. Quand nous communions avec une œuvre qu’elle soit poétique, picturale, ou musicale, ou que nous sommes suscités nous-mêmes à créer à un moment donné. Tout se passe comme si un espace énorme s’ouvrait à l’intérieur de nous et le temps est dilaté au maximum.

A.P. : Que demandez-vous à la poésie ? de vous déstabiliser ? de vous arracher au réel ? de vous y faire pénétrer ?

L.A. : de m’arracher au réel, de me donner une autre conscience à l’intérieur de moi, d’ouvrir d’autres champs d’horizon à tous les niveaux.

A.P. : Comment cela se traduit ? par un choc, d’abord ?

L.A. : Oui, par une véritable «révélation» - un plaisir…..

A.P. : Le poème écrit vous procure-t-il la même sensation qu’une œuvre d’art, qu’une peinture vue ?

L.A. : Oh oui, mais ce n’est pas la même émotion – l’émotion est plus mentale. Souvent la peinture éveille une émotion physique. Très souvent, les mots, on les brasse, on les digère, on les malaxe. Il y a une sensation physique certes, mais au départ, il y a une sorte d’électrochoc mental. Une sorte d’éveil.

A.P. : Pour vous, la peinture est plus poétiquement émotive que l’écrit.

L.A. : Tout dépend de l’écrit, tout dépend où l’on se situe au niveau de l’écriture. Si on lit des écritures de Marcel Moreau, si on lit Pierre Reverdy, si on lit la poésie de Verlaine ou de Rimbaud ! Tout dépend dans quel schéma d’architecture nouvelle le verbe nous porte. J’ai toujours une approche très physique à toute chose. J’ai un affect qui l’emporte sur l’analyse, mais il n’y a pas une grande distance entre une œuvre qu’elle soit musicale, poétique, plastique. D’ailleurs, une poésie, un texte, un livre entier sont comme une sculpture, ils nous induisent dans une autre dimension.

A.P. : Donc les dimensions poétiques sont équivalentes à partir des vraies sources.

L.A. : Absolument.

A.P. : Comment choisissez-vous vos sujets de peinture ? Qu’est-ce qui vous motive ? Quand on rentre dans votre exposition actuelle, on est accueilli par une peinture monumentale, un énorme personnage nu qui nous fascine. D’où est-il né ?

L.A. : J’écoutais la musique de Ravel, un moment très magique de sa composition, et je me suis retrouvée sur le mont des Oliviers. Il y a un rapport avec une foi très sublimée, un constat de la foi, une sorte d’allégresse, entourée de corps en apesanteur, ne touchant pas le sol, détachés de la gravitation.

A.P. : Etes-vous croyante ?

L.A. : Je suis sûre que j’ai la foi, mais je n’ai pas de croyance définie.`

A.P. : Vous n’avez pas de texte qui explique, mais vous avez une conviction :le hasard est hautement improbable.

L.A. : Absolument.

A.P. : Vous ne croyez pas au hasard tel qu’on le nomme et vous ne choisissez pas vos sujets «par hasard». Il y a une adhésion immédiate.

L.A. : Tout à fait.

A.P. : Qu’est-ce qui détermine la dimension d’une œuvre ? Vos œuvres de petites dimensions sont d’ailleurs aussi puissantes que les grandes, mais certaines sont immenses et répondent à une exigence.

L.A. : Tout à fait. Celle que vous évoquez a quatre mètres. C’est la hauteur du plafond.

A.P. : Le plafond n’était pas assez haut puisque la toile est collée au plafond.

L.A. : Je pense que ce tableau aurait été très beau au plafond.  C’est vraiment un tableau d’apesanteur. En fait, c’est un format qui implique de lever les yeux et de toujours se mettre en situation de gravitation. J’ai voulu que les corps soient étirés vers l’espace spirituel et j’ai éprouvé un grand bonheur à me projeter vers cet espace.

A.P. : Si vous aviez eu dix mètres de toile….

L.A. : Je les aurais exploités avec bonheur. Plus c’est grand, plus je me laisse conduire par la magie. Moins je me contrôle, plus je pars «en voyage», dans un sentiment. Tout est dans cet élan.

A.P. :  Quand on regarde vos corps nus, on pense à la genèse. Vous donnez le sentiment d’avoir voulu reconstituer le monde avec vos corps. C’est peut-être un sentiment d’intellectuel.

L.A. : Je pense que ce que vous dites est magnifique. Je ne suis pas sûre de l’avoir réellement voulu parce que c’est très pulsionnel. C’est vrai que, depuis quelque temps, je travaille beaucoup sur la genèse, une espèce d’approche d’un monde non pas idéalisé, mais serein. Une recherche d’équilibre, d’harmonie. J’arrive à reconnaître ce désir, à l’accepter parce que je l’ai en moi. J’ai vraiment le sentiment que, dans le trait très académique, presque classique, il y a une volonté de rassembler par mon travail de peintre les éléments d’un rapport du sol et du ciel - un rapport d’équilibre.

A.P. : Mais en même temps vos corps sont horribles. Ils provoquent l’angoisse, le tragique.

L.A. : C’est une contradiction.

A.P. : Vous nous donnez le sentiment d’une terrible provocation. Vos corps sont mis en charpie, en lambeaux.

L.A. : C’est l’équilibre du monde qui est en charpie. À la base, il y a la pureté, l’équilibre, l’harmonie, et pour la reconquérir il faut se battre, se mettre en lambeaux. Il faut se mettre en croix pour ne pas décroître, pour pouvoir reconquérir et dominer cette situation de l’homme qui vit un véritable calvaire puisqu’il est distordu et qu’il a perdu son rapport à la terre, oublié son rôle.

A.P. : Vous croyez pas que l’homme a eu un rôle à un moment donné ?

L.A. : Je pense qu’il existe quelque part. Là, nous sommes en plein siècle de décadence. J’ai vraiment le sentiment que si on hurle à ce point pour tenter de «rester en résistance», c’est parce que nous avons conscience que quelque part la pureté, la beauté, la sérénité sont les vérités de la vie - que l’homme n’est pas un pur déchet animal. il y a les deux. Tel est le paradoxe.

A.P. : Vous semblez dominée par la métaphysique, le ciel et l’enfer, le oui et le non, toutes les valeurs de la complexité.

L.A. : Oui c’est vrai, la vie et la mort… Dans chaque coup de pinceau, il n’y a pas une réponse, il y a une recherche, une quête. Je me bats quand je travaille. Physiquement, moralement je me bats. Je n’abdique pas. C’est une chose essentielle.

A.P. : Votre œuvre est un cri.

L.A. : Je crie parce que j’ai la foi dans la vie. On n’est pas là pour rien. On n’est pas là pour établir le constat du désastre. On peut se battre pour une belle cause.

A.P. : Qu’est-ce que ça peut pouvoir dire : «une belle cause» ? Parce qu’il n’y a aucune clarification dans votre œuvre. Vous ne répondez pas, vous poursuivez presque avec angoisse votre démarche.

L.A. : Je poursuis une dénonciation, on est obligé de prendre conscience et d’être pris aujourd’hui dans une espèce de paralysie, d’hypnotisme qui nous égare. Il faut prendre conscience et trouver le temps de voir !
Depuis le début où j’ai peint, je me suis posée des questions sur moi-même, sur mon travail. Très souvent, je crée des choses dont j’ignore presque tout. Je ne comprends pas pourquoi ce corps est là, détaché du sol, criant d’angoisse. Je travaille d’une manière trop pulsionnelle, rapide et inconsciente pour pouvoir m’analyser. Tout ce que je sais, c’est que j’ai un énorme optimisme, une grande énergie pour soutenir des «convictions humaines». J’ai toujours travaillé sur la chair, sur la problématique de la vie, de la mort, de l’homme en général, et tenté de décrire ce magma physique et métaphysique. C’est pourquoi je vis, en fait.

A.P. : La mort vous obsède ?

L.A. : Elle ne me gêne pas du tout. Pour moi, la mort c’est la vie, elle est intrinsèquement liée. Il n’y a aucune différence.

A.P. : Pour vous, la vie n’est pas parasitée par la mort.

L.A. : Non, la vie n’aurait aucun intérêt si nous ne devions pas mourir.

A.P. : Pourquoi cette limite fatale donne-t-elle la force à la vie ?

L.A. : Pour provoquer l’instant de conscience, l’évidence de notre humilité, de notre «passage», de notre méconnaissance de la réalité, de notre fragilité, de nos incapacités et d’un sort dont on ne détient aucune clé. C’est un paradoxe qui pousse l’homme «le plus loin possible».

A.P. : Votre œuvre ne traite pas de la beauté comme un absolu.

L.A. : La beauté ne m’intéresse pas. La beauté n’existe justement que quand elle est «tordue», quand elle est laide, quand elle pose la problématique de sa relativité «au plus profond de l’homme». La beauté plastique, esthétique, italienne m’ennuie profondément. C’est une sorte de gigantesque démonstration d’orgueil qui ne véhicule rien, et absolument pas le sentiment de la création. Je passe, je zappe.

A.P. : Que représente la chair pour vous, peintre, femme, être humain ? Vous agissez comme un chirurgien de la chair. Vous décomposez la chair. Vous nous faites pénétrer dans la chair. Est-ce pour provoquer la souffrance ou le plaisir ?

L.A. : Pour célébrer la vie, la passion. Nous sommes enfermés dans une enveloppe de peau. Notre chair palpite, circule, bouillonne ; elle est bourrée de contradictions, elle solutionne des tas de problèmes, pour nous, sans qu’on n’en est aucune conscience. On ne sait rien de tout ce qui se véhicule à travers notre propre chair, dans nos tripes. Quand on veut évacuer des problématiques, on est obligé de cracher, de tousser, d’ouvrir les ventres, comme pour faire des fouilles archéologiques à l’intérieur et comprendre. De même une œuvre d’art trouve des solutions à tout ce qui nous échappe. J’ai le sentiment que l’on ne sait presque rien. Le peu que nous sachions le plus souvent se traduit en erreur et on recule en avançant. Nous vivons entourés de nos propres illusions, aveuglés par nos égoïsmes.