Stéphane Lupasco / André Parinaud
« Contradictions et conflits, bases de la Vie »
(Paru dans Arts n° 794, 1962)

André Parinaud (A.P.) : Stéphane Lupasco, dans « Science et Art abstrait », qui vient de paraître aux Éditions Julliard, vous rapprochez les aventures de la science et l'avènement esthétique de l'abstraction. Quel lien réel peut-il s'établir entre ces deux pôles ?

Stéphane Lupasco (S.L.) : J'envisage le problème de l'art abstrait non pas comme critique d'art - je le souligne bien - mais du point de vue physiologique, psychologique, et si vous voulez, épistémologique.
Le problème que je pose est le suivant : pourquoi, à un certain moment de l'histoire de l'art, et d'une façon générale, de l'histoire de l'homme, l'artiste s'est-il détourné de la figuration ? Pourquoi ne veut-il plus peindre des objets inanimés ou des êtres vivants ? Il est en 1963 difficile de prétendre qu'il s'agit d'un phénomène de mode. Depuis les civilisations les plus anciennes, les plus variées, les plus primitives et les plus évoluées, il y a toujours représentation en art. Pourquoi, au XXe siècle, tout à coup, l'artiste, et d'une manière contagieuse presque tous les artistes, ont-ils suivi la voie abstraite ? Car enfin, même si certains ont été des initiateurs, il y a une masse énorme d'artistes qui suivent cette route indiquée, disons, par Kandinsky et par les premiers initiateurs. Et je me suis posé le problème : quelle est la raison fondamentale et grave de ce détournement de la pensée, je dirais «de la pensée esthétique», de la figuration ?
Je me suis d'abord demandé : qu'est-ce qui distingue, de toutes les autres abstractions, celle qu'opère l'artiste « abstrait » ? Car tout est abstraction dans toutes les opérations de nos sens On sait, depuis quelques années à peine, à la suite de recherches de physiologie nerveuse de l’École de Cambridge, que chaque excitation d'une cellule nerveuse détermine un potentiel de lésion. L'excitation dérange l'organisation en équilibre électrique de la membrane qui est positive sur sa face externe et négative sur sa face interne. Une excitation produit une dépolarisation suivie d'une polarisation. L'influx nerveux est une suite de dépolarisations en chaîne. À la base de toute connaissance sensible, il existe ce phénomène d'agression du monde extérieur qui suscite une suite de morts, c'est-à-dire de dépolarisation, suivie d'une repolarisation, c'est-à-dire d'une résurrection. C'est cela la vie : cette alternance que l'on retrouve chez la cellule, chez le végétal, chez l'animal et chez l'homme.
Tout est soumis à ce rythme, à l'intérieur des constituants mêmes de la cellule jusqu'aux protéines, considérées encore récemment comme des substances plastiques. Il faut surtout considérer que durant l'existence d'un système vital, le courant de la dégradation n'est pas arrêté comme le pensent certains physiciens. Mais rythmiquement inversé.
L'acte vital se traduit par un phénomène double, qui est d'abord enregistrement de l’agression, une « actualisation du phénomène de mort ». Ensuite, réaction de la cellule - qui se potentialise - qui étend son pouvoir de vie, qui redonne la vie à ce qui venait d'être anéanti par l'extérieur. Et ceci compose peu à peu une pyramide énorme, de victoire en victoire. Le système vital devient de plus en plus complexe et de l'être cellulaire on arrive à des êtres fabuleusement riches de réflexes conditionnés comme les mammifères et l'être humain. L’opération « vie » consiste donc en cette alternative de mort et de résurrection, à la coexistence de ces deux antagonismes qui s'actualisent et se potentialisent constamment.
Tout, y compris l'activité esthétique, puise sa sève et son sens dans cette lutte constante. Et c'est ce conflit permanent qui crée l'événement, sinon tout serait étale depuis toujours et à jamais. : Et tout événement énergique, tout être, implique l'existence qui lui est contraire, telle que l'actualisation de l’un entraîne la potentialisation de l'autre. Ce principe d'antagonisme est fondamental.
À chaque instant de notre vie, dès que le conflit apparaît, nous n'avons qu'une idée : c'est de le faire taire, de l'assoupir, de l'atténuer.
L’artiste, lui, au contraire, se jette sur le conflit, contrairement aux autres hommes. Il accroît, il augmente la différence. Il ne tient pas à potentialiser trop la mort ni à potentialiser trop la vie, il veut la coexistence, pour parler littérairement (physiologiquement je m'exprimerais autrement), l'artiste veut le maintien du conflit, de l'antagonisme de la vie et de la mort.

A.P. : Comment peut-on atténuer ce conflit de vie et de mort ?

S.L. : La création figurative est le réflexe naturel pour atténuer l'antagonisme du monde.
Pour atténuer le conflit des antagonismes, on crée des concepts. Il faut que cette table reste une table. Je sais bien qu'elle change, que, physiquement, elle se désagrège, je sais bien que la température la dilate et, au contraire, que le froid la contracte, je ne le vois pas, ce sont des détails, en réalité, je dis : « Elle est la même », et, pendant quinze ans, elle sera la même, elle reste là, elle s'use un peu, c'est entendu, comme la chaise aussi qui se polit. Mais je suis rassuré.
La figuration résulte absolument de ma conception biologique sur le monde : il faut que la table reste la table, que le tapis reste le tapis, que vous, Parinaud, soyez Parinaud, et que moi je sois Stéphane Lupaca. C'est un concept.
Mais l'artiste véritable, le grand artiste, plaque sur cette figuration, qui incarne la vie rassurée, les éléments mêmes de la mort, de la destruction, c'est-à-dire de la contradiction.
Il y a, dans une boutique, en bas de chez moi, une très jolie nature morte, de Braque, qui représente une table, des citrons jaunes et une cruche. La cruche est complètement déformée, les citrons aussi. Pourquoi les déforme-t-il ? Il les déforme pour mettre l'empreinte de quoi ? De son psychisme, c'est-à-dire précisément du maximum de différence entre le réel apparent et le réel véritable.
L’artiste commence par « plaquer » la figuration sur sa toile, résultat naturel et biologique d'un réflexe. Il se rassure. Mais immédiatement, ensuite, il tend à vouloir augmenter les distances et les conflits. C'est-à-dire qu'il établit dans la même figure des éléments totalement contradictoires...

A.P. : À la fois une volonté d'atténuation du conflit, qui est le réflexe, naturellement, de chaque homme... Puis, ensuite, son âme, qui est l'affirmation de l'existant dans sa totalité.

S.L. : C'est exactement cela. J'ai montré, dans mes travaux, que l'énergie, d'une façon générale, se systématisait, se manifestait, Sous forme de trois matières : une matière physique, une matière biologique et une troisième matière qui est la matière nucléaire mais aussi la matière psychique.
La tentative picturale de se passer du support, de dire : « Pourquoi mettre une cruche puisque l'essentiel c'est ma ligne, ce sont mes couleurs, l'ensemble, qui, eux, doivent extérioriser mon psychisme », signifie que le peintre abstrait tente d'abstraire le psychisme pur de la gangue biologique et physique dans laquelle il se trouve.
Mais cela ne veut pas dire qu'un Rembrandt, un Titien, un de ces grands maîtres de la Renaissance n'aient pas du génie et que je ne me délecte pas de les regarder, mais, en vérité, je les regarde..., je les VOIS absolument d'une façon abstraite. Voyez toutes les Crucifixions. Toutes les mêmes mais, aussi toutes différentes. Et en quoi consiste la différence ? En quoi consiste la beauté ? C'est uniquement parce qu'ils ont choisi des couleurs, des formes qui traduisent leur différence particulière, l'état de leur conflit avec le monde.

A.P. : Le profane, lui, ne voit que le sujet, l'anecdote, le Christ, les soldats romains, les clous, cela le « rassure ».
Mais, pour l'artiste, ce qui compte, ce n'est pas du tout le sujet, ce n'est pas le support, c'est le « conflit avoué ». Mais quel but poursuit l'artiste ? Vous dites dans, votre livre que « ce que l'artiste vise, en fin de compte, ce que l'on attend de lui, c'est le surgissement de l'affectivité ».

S.L. : La vie n'est pas l'art. C'est l'âme de l'artiste qui est tout dans son œuvre. Mais qu'est-ce que l'âme ? Qu'est-ce que cette existence autonome du psychisme ? Constatons d'abord que « les plus vastes généralisations de la logique n'existent elles-mêmes que relationnellement : que l'affirmation ne vaut que par rapport à la négation, l'identité par rapport à la non-identité, l'homogène par rapport à l'hétérogène, la non-contradiction par rapport à la contradiction ».
Je ne veux pas définir une table en elle-même, je la définis par rapport à autre chose. Je ne peux pas voir du bleu, par exemple, si je n'ai pas une autre couleur à côté ; si tout était blanc, je ne verrais rien du tout. Même chose au point de vue mental : toute idée, toute définition a besoin de défini… et ainsi de suite. Une chose différente n'est différente que par rapport à une possibilité de non-différence. Une égalité n'est possible que par rapport à une inégalité.
Il y a une seule chose, dans notre expérience totale, générale, complète, qui ne se définit pas « par rapport à… », c’est l'affectivité, c'est-à-dire le plaisir ou la souffrance. Si j'ai une souffrance intense, physique ou morale, elle est ce qu'elle est, mais elle ne se définit par rapport à rien. Je sais, par exemple, que la douleur est dans ma dent. La dent se définit « par rapport à... » ; Je sais qu'elle est dans ma bouche, elle se définit par rapport aux autres dents, par rapport à la gencive, etc. La dent elle-même, je l'analyse chimiquement, biochimiquement (c'est du calcium... etc.), mais la douleur qui est dedans, elle, ne se définit par rapport à rien.
Et elle est unique. Elle se suffit à elle-même. Irréductible ! Inanalysable ! Ineffable ! Je dis : « J'ai mal » ; cela n'exprime rien. Elle est ce qu'elle est, et c'est, par conséquent, la seule donnée ontologique, c'est-à-dire de l'être, puisqu'elle est, alors que les autres données ne sont pas, ontologiques, puisqu'elles sont toujours « par rapport à... », elles sont dans un éternel devenir, elles ne se suffisent pas à elles-mêmes.
Dans la vie, l'être vivant n'a qu'une idée, c'est de fuir la douleur, c'est-à-dire de fuir l'affectivité, la réalité ontologique. L'artiste, au contraire, en visant le conflit, vise précisément cette réalité ontologique. Il veut la faire surgir. Parce que le conflit, chose mystérieuse, attire l'affectivité, sans que l'on comprenne pourquoi - parce que cela pourrait ne pas être un conflit. Nous le constatons, en effet, biologiquement, ce sont bien des fonctions qui ne marchent pas, des tendances contrariées, qui créent, au fond, les états pénibles de douleur. Supprimons cela et nous supprimons la douleur. Mais cela ne veut pas dire que je puisse établir une relation de cause à effet. C'est une constatation empirique, je constate que c'est ainsi, je constate que le conflit a introduit l'affectivité ontologique, c'est-à-dire cet être qui se suffit à lui-même, alors qu'au contraire la suppression du conflit l'élimine. Et le système vital n'est orienté que vers la suppression du conflit. Les machines elles-mêmes sont créées précisément. pour éviter le conflit.

A.P. : Selon vous, un artiste qui se contenterait de figurer un objet tel quel supprimerait le conflit et ne serait donc pas un vrai artiste ? Le vrai artiste est celui qui le rétablit et qui, en plus de la figuration, veut provoquer l'affectivité.
L’artiste est donc celui qui veut éprouver la plus grande affectivité en créant le plus grand conflit ?

S.L. : Exactement.

A.P. : Il tend aussi à faire de son conflit le conflit des autres.

S.L. : Évidemment je ne dis pas que les artistes, et surtout les artistes abstraits, en soient arrivés à cet idéal – j’insiste bien là-dessus - je dis, c'est vers cela qu’on tend. C'est par le développement du psychisme que nécessairement devait apparaître un jour ou l'autre l'art abstrait.

A.P. : Le psychisme étant pour vous l'énergie la plus intense ?

S.L. : Dans un antagonisme, une énergie s’actualise, l'autre se potentialise : au fur et à mesure que celle qui s'actualise se développe et que l'autre se potentialise, le conflit, et par là même, l'antagonisme s’atténue. Quand, dans une guerre, il n'y a plus de combattants, le conflit, l'antagonisme, est terminé. Et comme l'existence se définit par le conflit, on peut dire que lorsqu’il cesse, l’existence elle-même cesse. Avec le psychisme, il en est autrement. La guerre est continuelle, il n'y a pas de victoire ni de vaincu.

A.P. : Le psychisme existe de son propre conflit.

S.L. : Il s'agit de la même énergie que l’énergie biologique ou l'énergie vitale ; je dis qu’il n'y a pas de différence de nature entre le psychique, le physique ou le biologique. C’est pourquoi je l'appelle une matière, une matière impondérable que nous ne saisissons pas, mais c'est une matière dans la mesure où tout est énergie.

A.P. : Votre conception de l’art nous permet notamment de comprendre par exemple le rapport qui doit exister entre un artiste, un névrosé et un fou.

S.L. : Le névrosé, comme le fou, souffre d’un manque de conflit, d'un manque de contradictions, à l'encontre de ce qu'on croit. Un de mes collègues, un grand psychiatre, que je ne citerai pas, a déclaré un jour dans France-Soir que les maisons de fous se remplissaient et que nous n’avions plus de lits, parce que l’être humain étant de plus en plus en proie aux contradictions, qu’il était agressé de tous les côtés. C'est une façon primaire de voir. Le problème. En vérité l'état actuel de l'humanité est tel que l'être humain se développe dans une contradiction de moins en moins grande. Exemple : si je suis un employé, ou un fonctionnaire, ou un ouvrier qui fait tous les jours la même chose, tous les jours le même trajet, petit à petit je m'habitue à vivre sans agression, sans contradiction. Et alors, quand la contradiction extérieure arrive, je ne peux pas parer, elle me tue.
La division du travail excessive, la monotonie de la vie, l'homogénéisation des choses - tous les gens font la même chose, pensent la même chose, « travaillés » par la Télévision (quel élément considérable d’homogénéisation que d'obliger 20 millions de personnes à subir le même événement. le même soir, à la même heure) - tout cela crée des comportements non contradictoires, les gens sont de plus en plus semblables, et alors, quand l'agression extérieure arrive, ils sont perméables ; je dis donc que le malade mental est un individu qui n'a pas de contradiction interne, qui est au contraire, un « hypertrophié » de la non-contradiction ; la non-contradiction s'hypertrophie en lui.

A.P. : Il faudrait pour le guérir créer en lui une contradiction ? Vous dites par exemple que les mathématiciens sont menacés par la schizophrénie. J'aimerais que vous le démontriez en fonction de votre principe.

S.L. : Les mathématiques actuelles sont fondées sur une non-contradiction absolue - non pas même relative, mais absolue. Il est certain que les mathématiciens qui s'entraînent à des opérations non-contradictoires, petit à petit en voient la répercussion sur l'organisme lui-même. Il y a quelques années le jury même du Doctorat m'avait transmis la thèse d'un jeune médecin qui faisait une analyse statistique des maladies mentale. Il avait constaté que la plupart des mathématiciens qui devenaient fous engendraient une schizophrénie et il expliquait même pourquoi. C'est la maladie du mathématicien. Le mathématicien dont la psychologie s’altère, dont le psychisme devient morbide, ne fait pas une cyclothymie par exemple, ne fait pas une mélancolie, ne fait pas une psychose maniaque ou dépressive, il fait de la schizophrénie parce qu'il finit par incarner la non-contradiction. Tout son psychisme est profondément travaillé par la non-contradiction.

A.P. : Et le cancer ?

S.L. : Le cancer, c'est un développement également sans contradiction, c'est une prolifération sans antagonisme.
La folie et le cancer, sur le plan des principes, sont identiques.
J’ai dit que le cancer pourrait être considéré comme une psychose physiologique. C'est le phénomène même de la mort, le phénomène de la mort étant un phénomène d'homogénéisation ; c'est une prolifération non différenciée du tissu.

A.P. : Quelle définition pouvez-vous donner de l'Académisme, ou du pompiérisme ?

S.L. : L’Académisme, c'est le rassurant, c’est-à-dire l'acceptation de la mort, l'acceptation de l'inertie et de l'entropie. Alors que l'artiste, au contraire, c'est l'élan, c'est l'exacerbation des extrêmes.

A.P. : L'artiste pour vous est vraiment le diapason de l'affectivité humaine ?

S.L. : Oui. Il est le premier homme qui veut établir le plus grand conflit.

*

Stéphane Lupasco énonce avec la simplicité qui le caractérise les formules de « l’opération Vie » qui nous mènent sur la piste des vérités existentielles. Nous sommes à la frontière de la Révélation sur le Sens et de la Connaissance des formes de l’énergie qui nous a fait naître et évoluer. Le « conflit avoué » qui explique la démarche de l’artiste et « le surgissement d’une affectivité nouvelle » - la révélation de l’âme – cette « existence autonome du psychisme », esquisse la dimension du rôle créateur de l’artiste, « l’homme qui veut établir le plus grand conflit », en nous obligeant à franchir les frontières qui nous conditionnent.

Le « Pourquoi » de cette attitude métaphysique de l’artiste qui, en quelque sorte, affirme la « réalité » d’une sensibilité spécifique – que l’on nomme « âme » - répond à l’exigence de cette véritable faculté qui naît en lui comme une force psychique vitale. Chaque œuvre est semblable à un tissu qui habille de formes et de couleurs, l’émotion devenant mouvement et élan de l’esprit dont il témoigne comme d’une grâce et qui mobilise notre attention sur l’inconnu devenu visible. Le temps est venu – à partir des observations d’un Lupasco ou d’un Lévi-Strauss – de nous affranchir des mystiques et des littératures pour dégager, analyser, percevoir le phénomène baptisé « âme » et à partir de laquelle l’être humain se comprend lui-même et perçoit ses pouvoirs réels dans un monde en expansion. C’est alors que commence la « modernité ».