Entretien Louis Leprince-Ringuet/André Parinaud

André Parinaud : Quelle est exactement votre spécialité scientifique ?

Louis Leprince-Ringuet : C'est la physique des particules fondamentales. Celles dont la matière est constituée ou que l'on peut créer artificiellement en frappant les noyaux d'atome. J'ai été élève de Maurice de Broglie. Le duc m'a pris comme préparateur particulier à partir de 1931 et, depuis lors, je me suis intéressé à cette science nouvelle. J'ai appartenu an premier groupe des physiciens, avec Jollot, Mme Joliot, Auger, Francis Perrin, qui est maintenant Haut Commissaire à l'Energie atomique. Nous étions cinq ou six, pas beaucoup plus.
Avant la guerre. c'était une science de découverte presque personnelle, presque isolée. On travaillait dans des tout petits laboratoires, comme celui du duc de Broglie, l'institut du Radium, le laboratoire du Collège de France de Joliot - dont j'ai pris la suite maintenant - et le laboratoire de Jean Perrin. C'était à peu près tout. Il y avait quelques physiciens isolés avec. un petit nombre de mécaniciens, des petites équipes de trois ou quatre personnes.
Maintenant, tout a changé. Ce sont des équipes de cinquante à quatre-vingts personnes qui bombardent les noyaux d'atomes avec des noyaux accélérés par les synchrotrons qui existent à quatre exemplaires dans le monde. Toute la physique nucléaire actuelle se fait avec ces quatre grands appareils.
Il y en a un sur la côte ouest des Etats-Unis, en Californie, à Berkeley, qui a une très grande réputation. C'est dans ce laboratoire qu'on a découvert l'antiproton. c'est-à-dire le noyau atomique de l'antimatière
Il y en a un autre sur la côte est des États-Unis - il existe toujours une rivalité entre les deux côtes. Sur la côte est, ce sont surtout les laboratoires de toutes les universités, depuis Chicago, Princeton, New York University, Columbia.
Il y en a un en Russie, derrière le rideau de fer à Doubna. C'est un centre qui est situé a cinquante kilomètres de Moscou et où travaillent les Russes, Polonais, Tchèques, Chinois.
Le quatrième, qui se tient très bien au point de vue de valeur scientifique, c'est le Centre Européen de Recherches Nucléaires à Genève et où les physiciens de mon laboratoire travaillent d'une façon constante. Nous avons là, non seulement les moyens de faire des transmutations d'atomes, mais également de créer des particules nouvelles qui sont des mésons, des mésons lourds, des hypérons, particules « étranges ».
Nous travaillons aussi au centre de Saclay, qui vient aussitôt après les quatre grands et possède un synchrotron plus petit, qui s'appelle Saturne.
Nous étudions toutes les interactions des particules les plus fondamentales que la nature possède ou peut produire. Nous sommes très loin de la molécule. Pour nous, la molécule est extraordinairement grossière et très lointaine. Nous sommes très loin de l'atome. Pour nous, l'atome, c'est de la chimie.
Nous sommes très loin aussi de la physique nucléaire des premières transmutations. Ce qui nous intéresse, c’est d’envoyer des particules fondamentales plus petites que les noyaux qui sont les protons, les neutrons, sur d'autres particules de même espèce, avec une très grande violence, et d'explorer l'intérieur même de ces particules nucléaires.

A.P. : Quelles sont les applications de vos travaux ?

L.L-R. : Ce que nous faisons actuellement ne sert à rien. On ne sait pas du tout à quoi les hypérons serviront, mais tous les grands pays savent qu'il faut dépenser beaucoup d'argent pour cette physique et avoir des physiciens à la pointe de la science nucléaire, mais il n'y a aucune application, ni immédiate, ni lointaine visible. C'est ce qui perturbe d'ailleurs les notions des financiers ou des grands administrateurs d'État. Mais, heureusement, l'habitude est prise de subventionner ces recherches. Quand on a découvert les rayons X Rœntgen, c'était uniquement de la connaissance. On a trouvé un rayonnement qui traversait la matière et qui permettait de voir des objets opaques à l'intérieur des corps, par exemple un os à l'intérieur de la main. On ne savait absolument pas quelles en seraient les applications.
Quand on a découvert le neutron, en 1932, on ne soupçonnait pas son utilisation. Puis, les neutrons ont servi pour la réalisation des réacteurs des piles atomiques. Et toute l'énergie nucléaire appliquée est basée sur leurs propriétés. Puis ils ont permis la fabrication des bombes. Ils peuvent empêcher la viande de pourrir, les pommes de terre de germer, créer de nouvelles espèces de céréales.

A.P. : Vos découvertes sont-elles toutes publiées ? Y a-t-il un grand  secret sur vos recherches?

L.L-R. : Il n'y a aucun secret. Le Centre Européen de Recherches Nucléaires à Genève est ouvert à tout le monde. Il y a souvent des congrès, des réunions de physiciens. Nous avons très souvent des étrangers dans nos laboratoires et ils voient tout. C'est la conséquence de la gratuité de nos recherches. C'est vrai également pour les Russes et les Américains. Nous savons tout ce qui se passe au laboratoire de Berkeley et dans le grand centre de Brookhaven. Et même à Doubna, Il y a eu au mois de juillet une grande réunion internationale très élevée à Genève ; plus de cinquante Russes y sont venus. Il n'y a pas de rideau de fer entre les savants dans ces domaines de sciences de base ; il n'y a pas non plus de brevets.
Les restrictions ne concernent que les fabrications industrielles ou militaires et la science appliquée à l'énergie atomique.

A.P. : Qu'est-ce qui vous passionne dans les recherches subatomiques, les recherches elles-mêmes, le jeu mathématique ou la connaissance ? Le fait de posséder un pou voir intellectuel nouveau ?

L.L-R. : Je dirai que j'ai plutôt un tempérament artiste dans le sens poétique. Le mot « poétique » signifie en grec « polien » (« faire »). Ce qui me passionne, c'est d'en savoir plus que d'autres sur la matière, sur notre monde, notre nature, d'aller plus loin que d'autres, de fabriquer ou de faire fabriquer des appareils pour des découvertes nouvelles. La connaissance, c'est le merveilleux.

A.P. : Apparemment, le fait d'être un savant aussi engagé que vous dans la recherche scientifique, chargé d'autant de responsabilités et de travail, donnerait l'impression que vous êtes pris tout entier, complètement. Or, il se trouve que vous peignez. Vous trouvez, non seulement le temps de peindre, mais vous avez le désir de peindre. Comment expliquez-vous cette recherche d'une compensation ?

L.L-R. : C'est peut-être une réaction. Je ne peins pas les atomes ou, comme certains peintres abstraits, les états de la matière. Or, pour moi, le monde atomique est trop parfait. Je peux vous montrer des photographies qu'on a obtenues clans des appareils, les chambres à bulles, qui sont l'image des trajectoires atomiques et le symbole de la perfection esthétique, auxquelles on ne peut rien modifier. Ce sont des images plus « belles » que des œuvres abstraites. C'est une forme d'art, mais que nous ne pouvons chercher à imiter. C'est trop définitif...
Ma peinture, c'est une façon sans doute d'être de mon temps, du temps des hommes et non du temps atomique, pour vivre au rythme du reste du monde. J’ai toujours été frappé par la construction de la vie moderne, par ce qu'elle a d'un peu triste, de dur, d'un peu implacable, à la fois de coloré et noir. Les paysages que je peins sont des paysages d'usines avec des cheminées, de gares, de chemins de fer, de canaux, de banlieues. Je suis toujours émerveillé, quand j'entre dans Paris par l'autoroute du Sud, par la vue admirable d'une grande ville qui s'éveille, par ce mélange de choses un peu vieillottes et d'immenses constructions modernes qui ont beaucoup d'allure.

A.P. : Le monde moderne vous plaît ou vous consterne ?

L.L-R. : Nous vivons dans un monde moderne admirable et difficile, et le seul moyen d'être heureux dans ce monde moderne, c'est d'y participer avec passion.
Je trouve que nos intellectuels - en particulier beaucoup d'intellectuels français - qui vivent en dehors du monde moderne, que ce soit physique, mécanique, biologique, qui n'y comprennent rien, perdent beaucoup. Ils ne connaissent pas la grandeur du travail communautaire, cette espèce d'obligation impérieuse, stricte, qui est notre discipline, notre ascèse. Ils vivent en arrière de tout. Il faut être dans la course pour être heureux de courir. C'est pourquoi, moi, physicien, à l'inverse, je peins.

A.P. : Votre peinture est-elle l'expression de votre joie de vivre ou, au contraire, d'un certain regret, le fait peut-être que votre pouvoir n'est pas accordé avec votre savoir ? Vous savez plus que vous ne pouvez dans ce monde.

L.L-R. : Je ne sais pas grand-chose. C'est très compliqué de savoir et très difficile. On a découvert énormément depuis trente ans, depuis le début de la physique nucléaire, des valeurs presque intransmissibles, mais c'est également formidable la quantité de nouveaux problèmes qui se posent et que l'on ne pouvait pas soupçonner. On ne peut pas dire que l'on approche de la fin de la connaissance. Au contraire, tout se développe toujours et mes recherches actuelles ne pouvaient être même imaginées il y a cinq ans ! Mais, pour répondre à votre question, ma peinture est l'expression de mes aspirations les plus généreuses.

A.P. : Vous considérez-vous comme responsable de ce monde qui est en train de se faire ?

L.L-R. : Nous sommes responsables du progrès scientifique et nous ne pouvons pas nous désintéresser des applications. Notre connaissance réagit sur l'avenir matériel et moral et spirituel du monde. Cela compte aussi pour nous, si bien que les scientifiques de tous pays se réunissent très souvent pour parler, des questions générales, de la paix dans le monde, du désarmement, des questions d'empoisonnement nucléaire...
Tout cela nous importe, mais les gouvernements, avec leurs techniques, leurs usines d'armements qui ne dépendent pas de nous, leurs structures, avec les guerres froides, prennent leurs décisions sans nous. Nous devons nous contenter de dire ce qui est dangereux : « Faites attention ! » Nous avons à informer.
Il existe une fraternité scientifique. C'est une très belle amitié et une très grande compréhension à travers le monde, mais nous sommes quand même très désarmés devant les forces politiques, malgré nos intentions, nos vœux et même notre morale. Il y a tout de même un courant qui est créé. Il y a tout de même pas mal de gens qui réagissent à nos arguments. On imagine mal cependant une grève générale des savants du monde entier si leurs idées étaient transgressées. Supposez une guerre nucléaire. Les savants du monde entier, malgré leur fraternité, ne se mettraient pas en grève. Ils pourraient ne pas accepter, comme Oppenheimer, de fabriquer la bombe à hydrogène, mais il y aurait toujours d'autres techniciens ou des ingénieurs militaires qui accepteraient.
J'ai beaucoup d'estime pour deux personnes dont l'attitude a été fondamentalement différente. Oppenheimer et John Wheeler. Tous les deux sont des théoriciens de la physique et Américains. Oppenheimer était l'homme de la première bombe atomique pendant la guerre, mais n'a pas voulu, après, augmenter la tension internationale en fabriquant la bombe H. On l'a alors poursuivi, il a été victime d'un procès qui n'a pas été très propre. D'autre part, je connais bien John Wheeler qui est un homme parfaitement intègre, et qui, lui, s’est lancé dans les calculs pour la bombe H en disant : « Si nous ne la faisons pas, nous serons en état d'infériorité par rapport aux Soviétiques et nous risquons la catastrophe ».
Les deux attitudes sont chacune raisonnables dans leur optique particulière. Je crois qu'il y aura toujours des scientifiques qui auront les deux attitudes.

A.P. : Cette contradiction évidente qui apparaît sans doute dans bien des domaines n'est-elle pas une explication de votre peinture ? Ce malaise qui croît dans les sciences comme dans la vie de tous les jours n'explique-t-il pas la raison d'être de cette couleur que vous mettez sur les toiles pour peindre un univers contradictoire ?

L.L-R. : Oui, mes toiles sont tristes. Je tâche de mettre des couleurs plutôt colorées, mais l'ensemble n'est pas très chatoyant. Il y a une atmosphère et surtout un esprit grave, sérieux, un peu angoissé. Nous ne serons jamais dans un monde confortable. Un monde idyllique, dans lequel personne n'aurait plus ni douleurs, ni malheurs, ni difficultés physiques.
Je crois que l'homme est conçu pour être touché a la fois par des joies et par des douleurs, avoir des inquiétudes. Je crois que, sans l'inquiétude, le monde ne serait plus vivable.
Je crois que la civilisation de l'Europe occidentale est une civilisation de l’inquiétude, de la contradiction - considérée comme source d'équilibre - de la personnalité. et que les civilisations russe et américaine sont des civilisations, au contraire, dans lesquelles on a essayé de tuer l'inquiétude par le conditionnement préliminaire. C'est pourquoi il faut que l'Europe existe et vive avec ses traditions, avec son tempérament, ses cultures, ses contradictions, qui font partie des grandes valeurs humaines de l'humanité.

A.P. : Les mouvements de recherche picturale vous touchent-ils ? Y participez-vous de près ou de loin ?

L.L-R. : Je vais voir les expositions. Il y a des choses que j'aime, d'autres que je considère comme ridicules et peu sérieuses. Les scientifiques sont habitués à des choses bien faites, fortes. Par exemple, j'aime énormément les Manessier. Quand on voit vingt Manessier les uns à côté des autres, on comprend que la peinture veut rendre un mouvement intérieur avec énormément de sobriété et d'honnêteté. Il y a, au contraire, des toiles d'artistes qui semblent avoir été conçues et faites en cinq minutes.

A.P. : Vous semblez concevoir la valeur d'une œuvre au temps mis à la réaliser.

L.L-R. : Non, mais à la profondeur qui l'anime. C'est très différent.

A.P. : La peinture est-elle un art pratiqué par les physiciens ou êtes-vous un cas particulier ?

L.L.-R. : Il y a beaucoup de physiciens qui dessinent bien. Certains peignent, mais il y a beaucoup plus de musiciens parmi les scientifiques. Presque tous sont musiciens d'une façon ou d'une autre.

A.P. : Si vous n'étiez pas physicien, vous contenteriez-vous d'être peintre ?

L.L-R. : Je ne me vois pas être seulement peintre, c'est-à-dire ne pas participer à cette construction de la vie moderne technique et scientifique. Je trouve que mes activités sont complémentaires.
Mais je ne me vois pas non plus uniquement scientifique, revenant le soir « faire » de la science et continuant le dimanche et tout le temps à être un peu polarisé, sans un peu de poésie. La science de la particule, de la matière est un peu desséchante. La peinture ramène à l'humain, à l'équilibre.
J'ai beaucoup aimé la banlieue parisienne. Autrefois, mon premier travail a été d'aller dans une usine de banlieue, à Bezons, pour faire un travail de contrôle de fabrication de câbles sous-marins. Là, j'ai senti tout le désespoir des hommes. À ce moment-là, il n'y avait pas de vacances pour les ouvriers. La population était soumise à une loi très rude, elle travaillait dans une usine qui sentait très mauvais. J'ai été. très conscient de la qualité humaine des gens qui étaient astreints à ce travail. Je me suis senti très proche de ce milieu d'ouvriers parisiens, de leur malheur, de leur vie amère, exigeante, et de leur joie élémentaire. Je voudrais exprimer ces sentiments dans mes tableaux. Et je suis heureux de vivre dans cette époque, malgré ses contradictions. Je suis heureux d'en ressentir tous les rythmes, ceux de la vie même de l'homme.

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On peut apprécier, avec les propos de Louis Leprince-Ringuet, la qualité lucide d’un homme de sciences dans le contexte social actuel. Son témoignage d’artiste – qui s’affirme totalement – met en évidence que l’homme de laboratoire et de l’univers atomique a découvert le « chemin » de l’imaginaire et de la création plastique comme complément et enrichissement de ses travaux techniques. Comme si, parvenu au plus haut niveau des connaissances physiques du Réel, il lui fallait trouver une nouvelle dialectique de création  pour percevoir la pleine vérité des choses.

 

2/ Louis Leprince-Ringuet